‹ La vraie conscienceChapitre 11 sur 74 · Psyohologie allemande, Préface · texte numérisé non relu

Psyohologie allemande, Préface

de cette doctrine du double aspect ou de la polarité, comme dit Lewes? Que faut-il entendre par ces deux faces d'un seul et môme fait, si dissemblables, si opposées, quelles forment la plus absolue desantithèses, etqu'elles sontirréductibles, de l'aveu même de ceux qui ont la prétention d'opérer cet accouplement impossible? Nous n'avons nulle honte d'avouer que, malgré tous nos efforts, nous n'avons pas réussi à nous faire quelque idée de ce double aspect par où doivent se réconcilier ensemble pour toujours le matérialisme et le spiritualisme.

Dans ce phénomène à double visage, il y a deux phénomènes profondément distincts et qui ne peuvent se servir réciproquement de doublure. J'aurais moins de peine à concevoir une même couleur, à la fois blanche et noire ou bien un même son, à la fois grave et aigu. A moins de troubler toutes les notions, un phénomène s'il est vraiment unique, et s'il n'est réellement qu'un phénomène, ne comporte pas cette duplicité. La multiplicité, la diversité des aspects requièrent un être, un sujet qui les relie, malgré leur dissemblance, et dont ils constituent autant de phénomènes distincts. Quel sera donc ici ce sujet, ou du moins quel sera le fait qui en tiendra lieu et qui en jouera le rôle?

Ceux-là doivent être un peu moins embarrassés pour répondre, à ce qu'il semble, qui , comme Her-

bert Spencer ou M. LéonDumont, n'admettent pas seulement des phénomènes, mais une force ou des forces. Pour eux ce fait est la force. La force est l'unité substantielle se révélant par ces deux aspects ; le mouvement est la face objective, la pensée est la face subjective. Cependant la difficulté est loin d'être résolue. Comment concevoir qu'une même force soit le sujet de cette antithèse? Qu'est-ce que l'aspect subjectif d'une force? Peuton prouver que, partout dans le monde, le mouvement s'accompagne de quelque élément psychique, la sensation à tout le moins 4?

Pour les vrais positivistes qui n'admettent que des phénomènes, et non de la force et des unités substantielles quelconques, il ne peut y avoir qu'un fait, un phénomène, un événement, jouant ce double personnage et présentant tour à tour ces deux faces opposées. Mais ici plus grandes encore sont les difficultés et les obscurités, et plus manifeste, s'il est possible, le défaut de preuves et d'expériences. Dans ces termes mêmes de subjectif et d'objectif désignant tour à tour un phénomène unique, n'y a-t-il pas une contradiction? Comment y aurait-il quelque chose de subjectif là où il n'y a pas un sujet distinct de l'objet? Est-ce

1. Voyez dans la Revue philosophique de décembre 1880, l'article remarquable de M. Ernest Naville, sur les conséquences philosophiques de la physique moderne.

donc le fait subjectif, la donnée de conscience, qui aune lace objective? Mais, comme le remarque M. Navillc, il n'est pas facile de comprendre ce que peut être la face objective d'un fait subjectif. S'il n'était question que d'une condition objective, on pourrait l'entendre; mais s'il s'agit de la face objective d'un fait subjectif, cela ne s'entend plus. Encore une fois, où est le sujet?

En nous plaçant maintenant de l'autre côté, pour ainsi dire, nous n'arrivons pas à plus de clarté. Est-ce le fait objectif, c'est-à-dire le mouvement, qui sera cette face subjective? Il faut alors expliquer ce que peut être la face subjective d'un mouvement pris d'une façon abstraite, c'est-à-dire sans la force. Que si l'on identifie purement et simplement les fonctions mentales avec les fonctions vitales, comme le fait Lewes, on devient peut-être plus intelligible, mais la difficulté reste toujours de concevoir l'aspect subjectif d'un mouvement ou d'un processus nerveux.

Il reste un dernier expédient qui appartient particulièrement à Lewes et à M. Tainè. Il consiste à faire dériver ce double aspect, subjectif ou objectif, de la seule différence du mode d'appréhension. Mais, objecte M. Naville, comment s'opère cette appréhension? Est-ce la sensation qui s'appréhende comme mouvement, ou le mouvement comme sensation? Il faut en revenir à recon-

naître avec l'ancienne psychologie, que la conscience perçoit deux ordres de phénomènes distincts, les faits psychiques directement et, par leur intermédiaire, leurs conditions objectives. Concluons donc avec M. Naville que: « la théorie des deux aspects met en lumière, par les termes mêmes dans lesquels elle est obligée de s'énoncer, la dualité du corps et de l'esprit. »

Nous ne saurions prendre pour des explications les métaphores et les comparaisons que prodigue M. Taine, comme celles de l'envers ou de l'endroit d'une étoffe, de la surface concave ou convexe d'un verre. Entre l'envers et l'endroit de l'étoffe il y a la trame, il y a le canevas qui les unit ; entre la face convexe et la face concave, il y a le verre tourné en tel ou tel sens. Il ne s'agit ici que de phénomènes de même nature, que d'un simple changement de position, et non d'un élément nouveau. Cabanis avait dit déjà, non pas avec plus de raison, mais pn termes plus forts et plus concis : le moral de l'homme est le physique retourné. Mais ni Cabanis ni ses successeurs n'ont expliqué comment cette métamorphose du physique au moral, ou du moral au physique, pouvait s'opérer. Retourner la conscience pour en faire un mouvement, ou retourner le mouvement pour en faire la conscience, voilà deux choses qui restent également inconcevables.

L'irréductibilité de ces deux classes de phéno-

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mènes, irréductibilité qui est l'irrésistible argument contre la doctrine du double aspect, est d'ailleurs, comme nous l'avons dit, reconnue par quelques-uns de ses principaux partisans. Ainsi, Spencer avoue qu'en dépit de toutes les expériences qui nous portent à croire que l'esprit et l'action nerveuse sont les côtés subjectif et objectif d'une seule et morne chose, c< nous restons complètement incapables de voir et d'imaginer quel rapport il y a entre les deux ». Les oscillations, d'une molécule peuvent-elles être représentées dans la conscience par un choc nerveux, et les deux faits être reconnus pour un seul? A cette question qu'il se fait à lui-même, voici comment il répond : « Aucun effort ne nous rend capables de cette assimilation, il est plus manifeste que jamais qu'une unité de sensation n'a rien de commun avec une unité de mouvement, quand nous rapprochons l'une de l'autre1.» Si elles n'ont rien de commun, comment en faire le double aspect d'un même phénomène?

Quoiqu'il prétende faire dériver de la matière cérébrale la pensée sous toutes ses formes, M. Dubois-Reymond avoue aussi que : « La connaissance astronomique de l'encéphale (par où il entend la plus intime connaissance à laquelle nous puis-

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