‹ La vraie conscienceChapitre 15 sur 74 · Voy. Ribot, Psychologie anglaise, 2e édition · texte numérisé non relu

Voy. Ribot, Psychologie anglaise, 2e édition

PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE. il

pour en faire jaillir la conscience. Pourquoi la force vitale accumulée aurait-elle d'autres propriétés que la force vitale dispersée ? Le conflit de deux forces peut-il amener autre chose que leur neutralisation ou une résultante de même nature que les forces composantes? Tous, d'ailleurs, à ce qu'il semble, se trompent également en s'imaginant analyser la conscience, tandis qu'ils n'analysent que ses conditions organiques.

Quand il serait vrai que ces deux phénomènes, pensée et mouvement, s'accompagnent nécessairement, quand un jour il pourrait être démontré, ce qui ne l'est pas encore, qu'à tout fait psychique correspond un fait organique, ou même, pour me servir des expressions d'un psychologue de la nouvelle école, que tout fait psychique est rivé à un concomitant physique, ils n'en seraient pas moins irréductibles l'un à l'autre; ni la méthode psychologique, ni le spiritualisme n'en souffrirait aucun préjudice. Malebranche lui-même n'a-t-il pas dit : « Je suis persuadé qu'il y a une telle correspondance entre les dispositions de notre cerveau et celles de notre âme qu'il n'y a peut-être point de mauvaise habitude dans l'âme qui n'ait son principe dans le corps 4. »

1. Voyez notre édition de la Recherche de la vérité, 2.° \o\umc Eclaircissements sur le 2e livre; objection sur les preuves et explications du péché originel.

iS LA VU AIE CONSCIENCE.

En effet, liaison, concomitance, correspondance, ou même connexion, ne constituent pas l'identité à double face. Chaque phénomène, quoique lié a l'autre, garde sa physionomie et sa nature propre, et ne se laisse atteindre que par une méthode et des procédés absolument opposés, d'un côté par la conscience et l'observation intérieure, de l'autre par les sens et par l'expérience externe. La psychologie et la conscience n'ont donc rien à craindre des découvertes de la physiologie.

La psychologie a même cet avantage sur la physiologie qu'elle peut, du moins pour le plus grand nombre des questions qu'elle étudie, se passer d'elle, tandis que la physiologie du cerveau ne peut faire un pas sans la psychologie. Que la psychologie ne dépende pas de la physiologie, toute l'histoire de la philosophie est là pour le prouver. Rien n'empêche d'analyser la pensée, les passions, comme l'ont fait tant de grands philosophes, tant de moralistes anciens ou modernes, sans la physiologie, ou même avec les idées les plus fausses de la physiologie, en donnant par exemple, comme Aristote, le cœur pour siège à l'âme. Les lois elles-mêmes de l'association, qui jouent un si grand rôle dans la nouvelle psychologie et par lesquelles elle a la prétention d'expliquer toute l'âme, ne peut-on les découvrir indépendamment de la connaissance du cerveau et de toute hypo-

thèse physiologique sur la liaison des fibres ou des cellules ? La physiologie tient-elle beaucoup de place dans Stuart Mill1? Il y a de la physiologie, et les esprits animaux jouent un grand rôle dans le Traité des passions de Descartes et dans quelques livres de la Recherche de la vérité de Maiebranche ; mais la vérité de leurs analyses et de leurs observations psychologiques et morales ne subsiste-t-elle pas indépendamment des esprits animaux et de toutes les traces par où ils les font monter et descendre, affluer ou refluer, indépendamment de tous les romans physiologiques anciens ou modernes? Je ne vois pas qu'il y ait beaucoup de physiologie dans Spinoza, ce qui n'ôte rien cependant à la vérité et à la profondeur du livre, De affectibus, supérieur au Traité des passions de Descartes qui en est si rempli. Je n'en vois pas davantage dans Locke, quoique médecin, ni dans Condillac, quoiqu'un des ancêtres de l'école empirique et associationiste. Kant a-t-il fait beaucoup d'emprunts à l'étude des circonvolutions du cerveau pour l'analyse des formes de

1. Voici le jugement qu'il porte lui-même sur l'intervention de la physiologie dans les successions de phénomènes mentaux : « Elles ne peuvent être déduites des lois physiologiques de notre organisation nerveuse, et nous devons continuer à chercher longtemps encore, sinon toujours, toute la connaissance réelle que nous pouvons en acquérir dans l'étude directe des successions mentales elles-mêmes. » (Auguste Comte et le positivisme).

BOUILLIER. i

la sensibilité, des catégories de l'entendement ou des idées de la raison? Maine de Biran a pu, sans le secours de l'anatomie, pénétrer profondément dans la conscience de l'effort.

Quant à la physiologie, non seulement la psychologie est son but final, mais elle est son point de départ nécessaire, au moins à une certaine dose, quelque minime et imparfaite qu'elle soit. « A moins, dit Herbert Spencer, de reconnaître sa dette envers la psychologie subjective, la psychologie objective ne peut employer aucun terme qui implique la conscience 4. » Sans la psychologie subjective, dit-il encore, point de psychologie objective. Point de bonne physiologie, dirons-nous, sans, au préalable, une bonne psychologie. Si d'abord on ne connaît le moral, on ne peut chercher la correspondance du physique et du moral. Le moral est le premier, il est immédiatement connu; c'est par lui qu'il faut commencer. Une bonne théorie des facultés de l'âme est l'antécédent nécessaire d'un essai de sérieuse localisation dans le cerveau, sinon le physiologiste courra risque de s'égarer à la poursuite du siège de quelque faculté imaginaire ; il cherchera ce qui n'est pas, il ne verra pas ce qui est. « Une intelligence supérieure, dit Maine de Biran, lirait peut-être dans le jeu des

l Principes de psychologie, I, p. 147.

organes impressionnés les diverses affections ou passions qui résultent immédiatement de cejeu, à peu près comme nous lisons dans les caractères écrits les idées d'un auteur1. » Oui, sans doute, mais à la condition de connaître d'abord ces affections ou passions que la psychologie seule peut nous apprendre.

Ainsi, d'après toutes les règles de la légitimité de la distinction des phénomènes et des sciences, et d'après les propres aveux de nos adversaires, la psychologie, avec la conscience et l'observation intérieure, l'ancienne psychologie, garde sa place d'autrefois. Si la physiologie, pour un certain nombre de questions, doit en être le complément et l'auxiliaire, elle n'en est ni le point de départ ni le fondement. Pas plus quela conscience ne nous instruit sur le cerveau, pas plus le cerveau ne nous instruit sur la conscience. On ne va pas de l'un à l'autre sans changer d'objet, d'instrument et de méthode. Il y a là plus qu'un double aspect ; il y a une double nature. N'ayons donc aucun scrupule de continuer à étudier la conscience avec la conscience, en laissant de côté la physiologie.

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