‹ La vraie conscienceChapitre 16 sur 74 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la première apparition et des commencements de la conscience. — Jusqu'où remonte la mémoire de l'enfant. — Comment suppléer au défaut de témoignage de la mémoire. — Roman psychologique de Buffon: le premier homme racontant ses premières sensations. — Point d'illumination subite de la conscience. — Lente formation, développements insensibles de l'homme psychologique et moral. — Conjectures sur la conscience naissante. — Infimus perceptionis gradus de Leibniz. — Premières perceptions et sensations. — La conscience en elle-même n'a-t-elle pas de degrés? — Critique de l'opinion d'Hartmann. — Degrés divers de vivacité inhérents à la conscience même. — Influence réciproque de l'attention sur la conscience et de la conscience sur l'attention. — Les manifestations les plus générales de la conscience dans l'individu et dans la série des êtres animés.

L'observation intérieure a lieu par la conscience et par la mémoire. Même quand il s'agit de faits réputés présents et actuels la mémoire est un indispensable auxiliaire de la conscience. Telle est la rapidité avec laquelle les faits s'écoulent au dedans de nous, qu'il n'en est pas un qui, à l'instant même où il tombe sous la conscience, n'appartienne déjà en partie au passé et ne rentre dans le domaine de la mémoire. Pendant que nous les observons ils sont déjà loin. Quantaux faits passés

ils sont pour nous comme s'ils n'avaient jamais existé, là où la mémoire fait défaut. Nous vivons, nous agissons, nouspensons actuellementenpleine conscience ; la conscience, soutenue et prolongée par la mémoire, est, pour ainsi dire, comme notre élément. De même que nos yeux sont habitués à la lumière du soleil, de môme, dans l'état adulte, nous sommes si bien habitués à ce grand jour de la conscience que nous n'y prenons plus garde. Cependant la connaissance que nous avons actuellement de nous-mêmes, nous ne l'avons pas toujours eue, ou du moins nous ne l'avons pas toujours eue au même degré. Elle a été précédée, sinon par une nuit absolue plus ou moins longue, au moins par une faible clarté, par une sorte de demi-jour semblable au crépuscule.

Quelle a donc été la conscience à son commencement, et quelle idée pouvons-nous nous en faire? Quand et comment, à quel degré de développement de notre être s'est-elle manifestée pour la première fois ? La mémoire seule pourrait nous l'apprendre.

Mais la mémoire ne remonte pas si loin. Elle ne nous apprend pas, dit Montaigne, à quel moment l'àme a été créée1. Elle ne nous apprend pas davantage comment nous avons en quelque sorte

Page 1