Traité des sensations, Introduction
leur serait impossible de remonter une année au delà.
Nous ne pouvons donc nous guider ici ni d'après l'observation de nous-mêmes, ni d'après nos propres souvenirs, mais seulement d'après l'observation extérieure et l'étude des manifestations de la vie et du sentiment dans l'enfant aussitôt après, ou peut-être même avant la naissance. Si par celle voie nous n'arrivons pas à une démonstration, du moins espérons-nous aboutir à quelques conjectures plausibles.
BufTon, sous une forme ingénieuse et dans son plus magnifique langage, a essayé de décrire les sensations, les sentiments et les idées d'un homme qui, en face de toutes les beautés de la nature, comme si un bandeau lui tombait des yeux, prendrait tout à coup pleine et entière conscience de lui-même. « J'imagine, dit-il, un homme tel qu'on peut croire qu'était le premier homme au moment de la création, c'est-à-dire un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés, mais qui s'éveillerait tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne... Si cet homme voulait nous faire l'histoire de ses premières années qu'aurait-il à nous dire? » Pour rendre l'hypothèse plus sensible, il le met en scène et le fait ainsi parler : « Je me souviens, raconte ce premier homme créé par l'imagination de Buffon, de cet
instant plein de joie et de trouble où je sentis pour la première fois ma singulière existence ; je ne savais ce que j'étais, où j'étais, d'où je venais. J'ouvris les yeux, quel surcroît de sensation! La lumière, la voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des eaux, tout m'occupait, m'animait et me donnait un sentiment d'inexprimable plaisir4. »
Nous eussions sans doute éprouvé la même émotion si les choses à l'origine s'étaient passées en nous comme dans l'Adam ou l'Ève de la Bible et du Paradis perdu de Milton, ou comme dans la slatue de Pygmalion, ou enfin comme dans cet homme de Buffon2. En effet quelle surprise profonde, quelle incomparable sensation, si, par un éveil soudain et complet de la conscience, nous entrions tout à coup en pleine connaissance et en pleine possession de nous-mêmes, en même temps qu'à nos sens ravis se déploierait dans toute sa magnificence le spectacle du monde extérieur? Plus grand encore eût été notre trouble et notre éblouissement que chez l'aveugle qui recouvre la vue, ou chez les captifs de la caverne de Platon trans-