Discours sur la nature de Vhomme, fin
2. Condillac et Charles Bonnet ont fait tous deux l'hypothèse d'une statue organisée exactement comme le corps humain, dont on ouvrirait successivement tous les sens à partir de l'odorat, le plus simple de tous. Mais leur but était de donner une analyse de nos connaissances plutôt que de faire l'histoire des origines et du développement de la conscience.
portés tout à coup en face du soleil. Sans nul doute aussi quelque souvenir serait demeuré dans notre esprit de cette merveilleuse transfiguration, de ce brusque et foudroyant avènement au sentiment et à la pensée. Mais où est celui qui a conservé la mémoire de ce moment, quoique le plus dramatique de tous, où il s'est senti exister pour la première fois? Où est l'homme qui, ailleurs que dans le roman psychologique de Bufïbn, ait jamais remonté dans sa mémoire jusqu'à ses premières sensations?
La pleine conscience, telle qu'elle se manifeste dans l'homme adulte, loin d'être le fait d'une illumination soudaine, ne s'est développée que peu à peu, et par des gradations insensibles. Il en est de la constitution de notre être intellectuel et moral comme de celle du globe terrestre, d'après les plus habiles géologues. L'une et l'autre se sont faites par des formations lentes et non par des révolutions subites. Rien de plus caché , de plus obscur, de plus humble, que les commencements de la conscience. Il faut chercher à se faire une idée de ce premier et plus bas degré par la plus obscure des sensations jointe à la plus obscure des perceptions.
Quelles sont donc ces sensations et ces perceptions primitives ? Entre toutes les différentes causes qui produisent en nous des sensations et
des perceptions, les premières agissantes, comme aussi les plus constantes, sont celles qui dépendent de Faction de la vie et du jeu des organes. Dans tout être nouvellement doué de l'organisation et de la vie, l'éveil de la conscience doit se faire, d'après tous les indices, par le sens de la vie et par les sensations agréables ou désagréables qui l'accompagnent, suivant le jeu libre ou empêché des fonctions organiques. Parmi les sensations vitales elles-mêmes, ce sont les plus faibles et les plus confuses par où nous avons dû prendre pour la première fois la conscience de notre existence. La plus obscure et la plus infime sensation doit être jointe à la plus obscure et la plus infime perception, qui est celle d'organes résistants. Tel est Yinfimus perceptionis gradus que Leibniz admet jusque dans les derniers des êtres vivants1. La plus faible et la plus vague des impressions d'aise ou de malaise, toujours unie à la plus infime perception de résistance de la part des organes ou d'un corps étranger, voilà les premiers faits de conscience, beaucoup plus simples, beaucoup moins profonds et compréhensifs, à notre avis, que ne l'ont supposé un certain nombre de
1. « Praeter infimum perceptionis gradum qui etiam in stu- « pentibus reperitur et médium gradum quem scnsionem « appellamus et in brutis agnoscimus, datur gradus quidem « altior quem appellamus cogitationem. »^Edit. Dutens, t. II, partie lr% p. 223.)
psychologues et de métaphysiciens qui ont cru découvrir dans le fait primitif de conscience Pinlini avec le moi et le non-moi. Le sentiment seul de l'existence, et non le moi qui suppose la conscience réfléchie, s'y rencontre d'abord ; quant à l'infini, il n'apparaîtra qu'ultérieurement avec les plus hautes démarches de la raison. Autant sont pauvres les commencements, autant seront riches un jour les développements.
En assignant à la conscience d'aussi faibles et modestes débuts, nous avons tranché implicitement la question de savoir, si la conscience en ellemême, la conscience simple sans la réflexion, a ou n'a pas des degrés. Cependant comme cette question est discutée, il faut nous y arrêter un moment. Quelques philosophes, et entre autres Hartmann, soutiennent en effet que la conscience est toujours égale à elle-même, ni plus ni moins claire ou intense. Selon Hartmann, le concept de la conscience est un concept négatif et non comparatif. Une idée ou un sentiment sont conscients ou non conscients, il n'y a pas de milieu, pas de plus ou de moins. Il peut y avoir des degrés dans la négation d'un objet, selon qu'on le nie en partie ou en totalité ; mais la différence ne porte que sur l'objet même de la négation. Si la négation de l'idée n'est que partielle, il suit qu'une partie seulement de l'idée est saisie par la conscience et que l'autre lui
échappe. Quant à la conscience en elle-même, et comme telle, elle ne subit aucun changement, ni en plus ni en moins ; ni elle ne monte ni elle ne descend, elle reste ce qu'elle est1. M. Janet semble incliner vers l'opinion d'Hartmann. Il dit en effet, dans une note de son excellent Traité élémentaire de philosophie : « Hartmann soutient, non sans apparence de raison, que la conscience n'a pas de degrés2. » La conscience a-t-elle ce caractère purement négatif qu'Hartmann lui attribue, ou, en d'autres termes, la conscience, toujours égale à elle-même, à tous les âges, dans toutes les circonstances de la vie, et quoi que nous pensions ou sentions, n'admet-elle en effet aucun degré ?
Au premier abord, cette opinion d'Hartmann a quelque chose de paradoxal et de tout à fait contraire au témoignage du sens intime. L'homme fait n'a-t-il donc pas plus clairement conscience de ce qui se passe au dedans de lui, de ses pensées, de ses sentiments, que l'enfant à la mamelle ? La conscience est-elle toujours au même point dans le même homme, à tous les instants de la vie, soit pendant la veille, et lorsqu'il est en pleine possession de lui-même, soit pendant la rêverie, ou quand le sommeil commence à fer-