‹ La vraie conscienceChapitre 20 sur 74 · Page · texte numérisé non relu

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mer ses paupières, soit encore pendant la santé, et pendant certains états de maladie, soit qu'il n'éprouve qu'un léger malaise ou bien la plus violente des douleurs? Ces différences évidentes Hartmann ne les nie pas, mais il prétend les expliquer par l'intervention de l'attention, par la distinction de la simple conscience et de la conscience de soi. La confusion de la conscience et de l'attention, voilà, dit-il, ce qui empêche d'admettre cette vérité empirique. L'attention change le contenu de la conscience ; elle fait qu'on y voit davantage, qu'on y voit mieux et plus clair, mais elle ne lait pas que la conscience ait des degrés. Les degrés sont dans l'attention ou conscience de soi ; ils ne sont pas dans la simple conscience qui est forme pure et vide.

Il est d'abord juste de reconnaître que, dans l'opinion d'Hartmann, il y a une grande part de vérité. Combien l'attention, présente ou distraite, l'attention plus ou moins grande, ne fait-elle pas varier la clarté et la vivacité des phénomènes de conscience, depuis les plus saillants jusqu'à ceux placés au seuil même de l'inconscience? Nous ne nions nullement cette force et cette vertu de l'attention. La question est de savoir si, en outre de ces divers degrés qui dépendent de l'attention seule, la conscience n'en possède pas aussi par elle-même, en vertu des lois de son propre déve-

loppement, en vertu de la nature et de la force des impressions" extérieures , et aussi en vertu même de l'organisme, de la constitution du cerveau et du système nerveux. L'attention mise à part, la conscience est-elle donc indépendante du développement, de la croissance, du bon ou du mauvais état des organes où l'attention n'a que faire? Pour le nier il faudrait soutenir que l'état du cerveau n'a d'influence que sur l'attention toute seule, et nullement sur la conscience en elle-même, ce dont il ne paraît pas facile de donner quelques preuves. D'ailleurs les deux choses, quoique distinctes, sont loin de s'exclure, et elles tiennent l'une à l'autre jusqu'à un certain point. Pour éveiller l'attention il faut, à ce qu'il semble, un certain degré de conscience. Si la conscience est trop sourde, trop confuse, si les perceptions sont trop faibles, elles passeront inaperçues, sans que l'esprit y prenne garde, sans que l'attention soit attirée. Qu'elles aient au contraire quelque degré de plus de saillie, et l'attention excitée leur en donnera un degré supérieur par son intervention. Il y a ainsi une action et une réaction réciproques de l'attention sur la conscience et de la conscience sur l'attention. En outre, le plus ou le moins de conscience ne dépend-il pas aussi directement du degré de force de l'impression des objets extérieurs, sans nulle

intervention de l'attention? J'ai beau être inattentif, un coup de canon fera plus d'impression sur mon oreille et sur ma conscience que le mouvement d'une montre. L'exemple d'Archimède à Syracuse qui, absorbé par ses calculs, n'entend pas le bruit de la ville prise d'assaut, prouve à quel point l'attention concentrée sur une idée peut nous distraire de tout le reste, mais non qu'en dehors d'elle il n'y ait pas des degrés de clarté et de vivacité inhérents à la conscience elle-même.

Il en est au regard de la sensibilité comme au regard de l'intelligence. Sans doute l'attention que le malade concentre sur ses maux, même les plus légers, les rend plus sensibles à sa conscience ; mais s'imagine-t-on que telle douleur par ellemême ne soit pas plus grande ou plus petite qu'une autre, et que l'attention toute seule en mesure les degrés, depuis le plus faible jusqu'au plus violent? Supposons le même degré d'attention appliqué à deux douleurs simultanées et d'intensité très inégale, ne garderont-elles pas le même rapport entre elles ? Supprimez l'attention de part et d'autre, n'en sera-t-il pas de même?

Ainsi, sans nullement méconnaître la grande part qu'il faut faire à l'attention dans l'intensité respective des phénomènes de conscience, nous maintenons qu'il y a des degrés, qu'il y a du plus

ou du moins dans la conscience, qu'elle débute par le moindre de tous, par le plus infime degré de perception, par la perception et la sensation à leur minimum.

Nous venons d'essayer de nous faire quelque idée de ce premier degré de la conscience encore réduite aux sensations vitales les plus faibles, au sentiment le plus confus de bien-être ou de malaise joint à la perception fondamentale et permanente de la résistance. Cette conscience au minimum est le lot commun de tout ce qui vit et respire, de l'enfant qui vient de naître, comme des animaux inférieurs. Mais dans l'enfant elle contient la raison en puissance, tandis que, chez les êtres vivants du plus bas degré de l'échelle zoologique, elle est un état définitif, un niveau qui ne sera jamais dépassé.

Sans avoir la prétention de tracer un tableau de cette échelle ascendante de la conscience, depuis le premier jusqu'au dernier échelon, à travers les différentes espèces d'êtres animés, et à travers les phases et les développements de l'être humain, nous pouvons indiquer au moins quelques grandes lignes de cette progression.

Au-dessus de ce premier degré que nous ve nons de décrire, il en est un second auquel l'enfant s'élève rapidement, et qu'atteignent les animaux d'un ordre plus élevé, sans le dépasser. Ici,

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aux sensations vitales et aux perceptions organiques, s'ajoutent les perceptions des sens externes avec toutes les sensations qui les accompagnent, avec la mémoire et les associations d'idées du même ordre. Mais bientôt ce parallélisme entre l'homme et l'animal s'arrête. Un aillant de quinze mois, dit très bien Reid, en sait déjà plus que le plus intelligent des animaux.

Il est en effet une conscience supérieure qu'aucun animal n'atteint, qui est le propre de l'homme seul, c'est la conscience faisant un retour sur elle-même, la conscience de soi ou, comme nous l'avons déjà dit, la conscience de la conscience qui, avec la liberté, s'élève aux sentiments moraux, aux idées abstraites et générales1. Une histoire complète des progrès de la conscience ne serait rien moins qu'un tableau de la généalogie et de tous les développements de notre être intellectuel et moral. Nous avons seulement cherché à nous faire une idée du premier état

l. Georges Lewes a distingué trois phases analogues ou degrés de la conscience : 1° la conscience du système organique qu'il appelle systemic consciousness ; 2° la conscience des sens ; 3° la conscience de la pensée. C'est la conscience systemic qui nous donne le sens de l'existence et toutes les sensations qui naissent des fonctions organiques. Il attribue à tous les animaux sans distinction, même aux mollusques, cette forme inférieure de la' conscience. (Physiologie of common life, cité par M. Ribot dans son Histoire de la psychologie anglaise.)

de la conscience. Essayons maintenant d'aller plus avant, et toujours par voie d'hypothèse, de marquer l'époque où cette conscience à son minimum a dû faire en nous sa première apparition.

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