CHAPITRE VI
La conscience et l'unité du moi. — Des facultés de Pâme. — S'il y a une âme, il y a des facultés. — Rien de mystique et de mythologique dans les facultés. — Multiplicité des facultés et unité de Pâme. — Toutes les facultés comprises dans chaque fait de conscience. — La physiologie et les facultés de Pâme.
— Les associationistes aux prises avec l'unité du moi.
— Leurs définitions du moi. — Phénoménisme rationnel et phénoménisme empirique. — Nulle représentation possible sans l'union de l'un et du plusieurs. — Nécessité d'un lien qui relie les états de conscience. — Des affinités et aptitudes attribuées à de simples phénomènes. — Les idées-forces de M. Fouillée. — Les touts concrets et le consensus. — Retour aux entités scolastiques. — Théorie psychologique de Stuart Mill. — Aveu d'impuissance à l'égard de l'esprit. — Difficultés intrinsèques insurmontables. — L'unité du moi exigée par tout fait de conscience.
S'il y a une vérité au monde dont il ne semble pas possible de douter, c'est l'existence en nous de quelque chose, sans chercher à le définir davantage, qui est premier, qui est un, permanent, identique, par quoi nous sommes, par quoi nous pensons, nous sentons, nous nous mouvons. La certitude que nous en avons se confond d'ailleurs avec celle de notre existence môme. Que je respire, que j'entende, pour ainsi dire, le travail intérieur
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de la vie, que je remue la tête ou le bras, que je pense el me souvienne, que j'éprouve du plaisir ou (le la douleur, que je veuille ceci ou cela, c'est ce même principe, ce même sujet dont j'ai conscience, un, au sein de la variété des phénomènes, toujours actif, soit qu'il agisse, soit qu'il réagisse sur le dedans ou sur le dehors, sur la suite de nos pensées ou sur celle de nos mouvements ; c'est lui enfin qui persiste au travers de tous les phénomènes qui s'écoulent. De là même, et de là seulement nous vient l'idée de la vraie unité, de l'unité absolue, de l'activité substantielle ou de la force. Nous ne pouvons nous connaître sans par là même être et nous savoir un, sinon toute connaissance serait impossible, et aussi sans nous savoir actifs, sans le sentiment d'un effort et d'une résistance, sinon nous ne nous distinguerions pas de ce qui n'est pas nous.
Non seulement l'observation intérieure nous donne immédiatement ces deux caractères indissolublement unis de l'unité et de l'activité, mais la réflexion, comme nous le verrons, confirme ce témoignage de l'expérience interne par l'analyse des conditions requises pour tous les faits dont nous avons la conscience. En même temps que la conscience nous donne ce sujet un, actif, permanent, identique avec elle, cet être qui persiste sous le torrent des manières d'être, elle nous le donne
avec tous les attributs qui le distinguent des autres forces de la nature, avec tous les modes d'action qui lui sont propres, c'est-à-dire avec des facultés.
Nous savons en quel discrédit sont tombées aujourd'hui les facultés; néanmoins nous continuerons aies admettre, sans nullement en rougir, malgré tous les sarcasmes des nouveaux psychologues, et quoique leur nom ait été effacé même du programme officiel de l'enseignement philosophique dans les lycées. Nous comprenons très bien que les partisans du phénoménisme nient les facultés. Où les placeraient-ils; sans doute s'il n'y a point de sujet, point d'être, point d'âme, il ne saurait y avoir des facultés, pas plus que des membres s'il n'y a pas de corps. Si l'âme n'est qu'une entité chimérique, à plus forte raison les facultés ne seront-elles aussi que des entités scolastiques, des chimères, des fantômes métaphysiques, des fantômes entés sur des fantômes. Aussi tous les philosophes associationistes, à partir de Hume, tels que Stuart Mill, Bain, Spencer et M. Taine, sont-ils d'accord à rayer les facultés de la science de l'âme humaine, ou du moins à n'en faire que de simples mots, flatiis vocis, pour la commodité du discours. Selon Spencer, les diverses divisions que nous avons coutume de faire entre nos opérations mentales, et que les psychologues ont si
souvent cherche à expliquer et à établir à titre de facultés distinctes, n'ont qu'une vérité purement superficielle; elles n'indiquent que des modifications dedétail de phénomènes essentiellement semblables .Ces prétendues facultés ne font quemasquer l'unité de composition de toutes nos connaissances, quelles qu'elles soient1. Selon M. Taine, les facultés ne sont que des mots commodes au moyen desquels nous mettons ensemble, dans un compartiment distinct, tous les faits d'une espèce distincte. Elles désignent un caractère commun aux laits et non une essence mystérieuse 2.
La négation des facultés est en effet une conséquence nécessaire de la négation de l'âme ellemême. Mais si les facultés ne vont pas sansl'être ou l'âme, l'être ne va pas davantage sans les facultés, pas plus qu'un corps, une substance quelconque sans ses propriétés. Certaines expressions métaphoriques équivoques ont pu donner prise aux objections des adversaires de l'ancienne psychologie. Mais où est le psychologue de nos jours qui attribue aux facultés une existence incompatible avec l'unité de l'âme, qui personnifie les facultés, tantôt les faisant paraître sur la scène, tantôt disparaître dans la coulisse, comme les personnages d'un drame? Où sont ceux dont l'imagination s'est