‹ La vraie conscienceChapitre 31 sur 74 · L'Intelligence, 2e edit., Préface · texte numérisé non relu

L'Intelligence, 2e edit., Préface

égarée dans une sorte de mythologie psychologique, selon une accusation fort accréditée parmi les positivistes ou associationistes?

Les facultés n'ont pas d'essence plus mystérieuse que celle de l'âme, puis qu'elles n'en ont pas d'autre que l'activité consciente, qui est celle de l'âme elle-même. Ce ne sont que les attributs, les diverses manières d'agir de cette force qui est nousmême. Comment, de la diversité de ces modes d'action ne pas conclure nécessairement à l'existence de tout autant de puissances ou de facultés par lesquelles elle se manifeste? Suivant un axiome de la philosophie scolastique, dont la vérité ne saurait être ébranlée : ab achi ad posse valet conseqiientia . Mais ici il n'y a même pas de conséquence a tirer, pas d'induction à faire, comme s'il s'agissait de quelque autre être que nous-même ; la certitude en effet est immédiate. Le phénomène, la faculté, l'être, tout cela nous est donné à la fois et indivisiblement, d'une manière immédiate, dans chaque fait de conscience. Qu'est-ce que la sensibilité, la pensée, la volonté, sinon le moi sentant, pensant, voulant? Encore une Ibis, où sont les psychologues contemporains qu'on peut accuser d'eu a\oir fait comme autant de personnes distinctes, incompatibles avec l'unité du moi, ou deles avoir surajoutées à une substance qui serait au delà, inerte et immobile, et qui ne leur servirait que de support.

Nous n'avons pas vu sans quelque plaisir un jeune philosophe plein d'avenir reprocher assez vivement aux maîtres de l'école spirilualiste d'avoir paru faiblir dans ces derniers temps sur cette question des facultés, non moins capitale que celle du moi lui-même, ou du moins de n'en avoir pris quefaiblementladéfense. Ilremarque fort à propos que le moment pour déserter la cause des facultés est mal choisi, alors que la physiologie, tout en les accablant d'invectives et de sarcasmes, les leur dérobe, par une sorte de larcin scientifique, pour chercher à les localiser dans le cerveau, en reprenant l'œuvre de Gall avec plus de précision et de profondeur, au double point de vue de l'anatomie de l'esprit et de celle du cerveau1. Sans doute les physiologistes ne croient pas que les facultés soient une chimère, alors que, par tant de délicates et de difficiles expériences, ils travaillent à trouver leur place dans les diverses régions du cerveau. Combien chimérique est leur travail, si les facultés sont chimériques? Unité, identité, permanence, activité avec ses divers modes, c'est-à-dire avec les facultés,

1. Bertrand, De Vaperception du corps par la conscience, in-8°. G. Baillière, 1881 . Comment M. Bertrand si sensément zélé poulies facultés, est-il si fort ennemi des substances? Il nous semble que les unes ne se séparent pas des autres. Pour être conséquent, il faut, de même que les associationistes, les supprimer à la fois les unes et les autres. De quoi les facultés seront-elles donc des facultés, s'il n'y a pas de substance?

cela est enfermé clans tout fait psychique et dans la notion même de conscience. Otez en effet une seule de ces conditions, ni notre propre conscience n'existerait, ni aucune conscience au monde, aussi bien la plus humble, que la plus haute, ne pourrait se concevoir. L'unité du moi, d'où toutes les autres conditions dépendent, est la pierre angulaire sur laquelle reposent toute connaissance et tout sentiment, au plus faible degré, comme au plus élevé.

Cependant les plus ingénieux efforts des associationistes et positivistes de France, d'Italie et d'Angleterre *, tendent à ébranler, à renverser, non pas seulement la théorie des facultés, mais l'existence de ce sujet lui-même un, identique, essentiellement actif, que tout fait de conscience requiert, que tout fait de conscience nous atteste. Toutefois ils n'ont pas l'honneur, si c'en est un, de s'être attaqués les premiers à l'unité du moi. Hume et Condillac,avant eux, avaient prétendu faire du moi une collection de phénomènes ou de sensations. Tous définissent aujourd'hui le moi de la même manière, sauf la variété des termes plus ou

1. Voy. dans les Mémoires de l'Académie dei Lincei, Rome, année 1877-1878, l'excellent travail de M. Ferri, professeur à l'université de Rome et ancien élève de notre École normale supérieure : Sulla dottrina psicologica delVassociazione, qui est l'ébauche du mémoire plus considérable sur l'école de l'association que l'Académie des sciences morales et politiques vient de couronner.

moins vifs et pittoresques, comme pour mieux mettre en relief celle multiplicité, celte composilion qu'ils veulent substituer à la vieille doctrine de l'unité du moi, el comme pour mieux jeter le défi au témoignage de la conscience. Qu'est-ce pour eux que ce témoignage ? Rien qu'une illusion, mot dont ils abusent, à ce qu'il nous semble, singulièmenl dans loules leurs polémiques, et qui est comnïe leur suprême ressource, quand il s'agit de répondre aux plus pressantes objections de leurs adversaires et d'écarter les faits les plus évidents de l'expérience soit interne, soit externe.

Voici quelques-unes de ces nouvelles définitions du moi qui suffisent à montrer que l'illusion, une illusion vraiment étrange, est cle leur côté. Selon Herbert Spencer la conscience n'est que la somme des représentations actuelles, un effet et non pas une cause. Selon un philosophe allemand contemporain, Ochorowicz, qui a écrit un ouvrage sur les conditions de la conscience la conscience n'est pas un phénomène simple, mais un phénomène très composé; le moi est un agrégat toujours uni, mais toujours changeant de sensations, sentiments, besoins, notions. D'après Spencer, c'est une trame faite d'un nombre immense de fils séparés ; il y a des portions de conscience, la conscience n'est qu'une succession de phénomènes ; M. Taine

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