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CHAPITRE VII

Les petites consciences. — Des prétendues consciences en dehors du cerveau répandues dans tout l'organisme. — Consciences dans toutes les cellules. — Incompatibilité de l'unité de conscience avec une agglomération de consciences. — Hartmann et M. Fouillée. — Prétendues preuves d'une multiplicité au sein de la conscience. — Du moi réduit à une résultante ou à une simple idée directrice. — L'animisme polyzoïste. — La conscience supérieure et les consciences inférieures.— Avantages prétendus pour l'explication de l'action de l'âme sur le corps. — Nulle conclusion à tirer de Pâme des bêtes en faveur d'àmes inférieures dans l'homme. — Retour aux archées de Van Helmont. — De la doctrine d'une seule et même conscience pour tous les individus d'une même espèce. — Les Sociétés animales de M. Espinas. — Objections de M. Fouillée. — Une vieille métaphore prise à la lettre.

Nous ne connaissons qu'une seule conscience, la conscience humaine, la nôtre, le moi dont nous venons de défendre l'unité et l'identité et qui a pour organe la masse cérébrale. Mais aujourd'hui combien d'autres consciences, jusqu'à présent inconnues de la psychologie, au dedans et au dehors de nous, sont plus ou moins récemment écloses dans l'imagination des physiologistes, des nouveaux psychologues, des rêveurs ou des poètes ! Alors même que toutes ces consciences ne seraient pas fictives et chimériques, il est bon d'examiner

si elles peuvent servir de matériaux pour la formation de celle conscience qui seule nous est attestée par l'expérience interne. Nous venons de voir qu'elle ne saurait être une somme, un agrégat, une succession d'événements, d'états, de phénomènes; mettons encore à l'épreuve une autre hypothèse du même genre. Ne serait-elle pas non plus la somme, mais la résultante d'une quantité de petites consciences disséminées dans l'organisme? Dans cette seconde hypothèse, comme dans la première, l'unité dumoiestégalementméconnue et sacrifiée, mais non pas de la même manière. De part et d'autre les éléments sont également multiples, mais ils diffèrent de nature. Il faut voir maintenant si avec ces autres éléments, avec des élément vivants et conscients, avec des petites consciences on réussit mieux à former une conscience unique. Quelles sont d'abord toutes ces nouvelles consciences, soit en nous, soit en dehors de nous?

Selon un certain nombre de physiologistes, la masse cérébrale ne serait plus l'organe, le siège unique de la conscience ; dans tout notre organisme il y aurait bien d'autres consciences que la conscience cérébrale i. La moelle épinière, les gan-

1. « Le fait essentiel, dit Hartmann, de la psychologie physiologique est l'aptitude à la conscience de chaque cellule ganglionnaire. » (Philosophie de l'inconscient, 1er vol., p. 479.) — Il dit ailleurs: « La conscience se rencontre dans les actes réflexes delà moelle épinière. » (Ibicl., p. 493.) — « La perception

glions, tous les centres nerveux, et même chaque cellule, seraientle siège de consciences inférieures, de millions de petites consciences. Plus téméraires encore que les physiologistes, certains métaphysiciens n'ont pas craint de mettre une certaine dose de conscience dans chaque atome de l'univers1.

Au-dessus de ces consciences infiniment petites de la cellule ou de l'atome, d'autres, se jetant en quelque sorte dans une extrémité opposée, ont imaginé des consciences gigantesques, des consciences démesurément grandes qui, dans leur ample sein, ne comprennent pas seulement un individu, mais des races entières d'hommes ou d'animaux, non pas, comme on pourrait le croire, en un sens purement métaphorique, ce qui n'aurait absolument rien de neuf, mais en un sens littéral. N'est-il pas question, au moins dans les Rêves de M. Renan2, d'une conscience de la planète, qui

consciente appartient à tous les centres nerveux, même les plus infimes, » (Ibicl., p. 497.)

1. Hartmann pose cette question : les atomes sont-ils conscients? Sans se prononcer d'une manière absolue, il se borne à dire, ce que chacun sans doute admettra comme lui, que, s'ils ont une conscience, c'est la plus pauvre de toutes. M. Dauriac dans son ouvrage, Matière et force, n'a pas les mêmes hésitations et met résolument la conscience dans l'atome ou la perception : « Si le mot de conscience paraît en dire trop, nous dirons perception. » L'inconscience, dit-il, ne saurait être nulle part (dernier chapitre).

2. Dialogues vhilosopliiques, 3° partie, les Hères. Il dit encore :

serail 1<> dernier terme de tous nos efforts et que le monde serait eu train d'élaborer et de transsuder? 11 y a même, d'après Hartmann, des consciences inconsci entes, des consciences sans conscience. Tout était Dieu, a dit Bossuet parlant du paganisme, sauf Dieu lui-même. De môme pourrait-on dire d'une nouvelle physiologie ou métaphysique, tout y est conscience, sauf la conscience elle-même.

La conscience, nous croyons l'avoir établi, n'est pas une collection de phénomènes; il reste à savoir si elle ne serait pas une harmonie, une résultante de ces petites consciences répandues dans tout l'organisme, consciences inférieures et subordonnées, qui se fondraient en une eonsciencegénérale et supérieure. En d'autres termes, le moi que la conscience nous atteste ne serait-il pas formé par une hiérarchie de moi partiels, suivant une expression de Cabanis? Avec les sensations, avec les images, les simples phénomènes, nous n'avions, pourainsi dire,qu'uneconstruction et composition mécanique de la conscience; il s'agit ici d'une

le but du monde est la production d'une conscience réfléchie. La conscience est la résultante de millions d'autres consciences concordant à un même but. La cellule est déjà une petite concentration personnelle; plusieurs cellules consonant ensemble forment une conscience au deuxième degré comme celle de l'homme ou de l'animal. Les consciences du deuxième degré en se groupant forment des consciences au troisième, conscience d'églises, de villes, de nations, produites par des millions d'individus vivant d'une même idée et de sentiments communs,etc.

sorte de construction dynamique avec des éléments vivants et conscients de même nature qu'elle. Nous allons voir cette seconde explication échouer également contre l'unité de la conscience.

Parmi ceux qui ont cherché à fabriquer la conscience avec ces petites consciences, nous rencontrons d'abord Hartmann et la Philosophie de Vinconscient, Selon Hartmann, tous les centres nerveux sont le siège d'individualités spirituelles et conscientes. Si l'on remarque, dit-il, que les sensations de ces divers centres peuvent, suivant les circonstances, être rassemblées par une conscience unique, qui est le sentiment total, plus ou moins constant, de l'organisme, il est difficile de ne pas voir dans cette unité de la conscience un individu spirituel supérieur qui contient en lui des individus inférieurs1. Ainsi notre conscience serait la résultante de toute cette foule de consciences subalternes, un individu comprenant en lui une multitude d'individus inférieurs. Le sentiment de M. Fouillée semble au fond le même que celui d'Hartmann. Il croit devoir, dit-il, concéder au naturalisme, auquel d'ailleurs il concède tant de choses, le caractère multiple et collectif de la conscience2. Au lieu de consulter, comme il con-

1. Tome II, chapitre De V individualité, p. 158, traduction Nolen.

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