La science sociale contemporaine, liv. III
viendrait avant tout, le témoignage de sa propre conscience,ilpréfèreenappeler,cequiparaîtmoins sûr, à ce qui se passe, d'après les physiologistes, dans la conscience des animaux et principalement des grenouilles décapitées qui, d'après les expériences des vivisecleurs, auraient dans chacune de leurs parties une conscience élémentaire. De là M. Fouillée n'hésite pas à conclure qu'il doit en cire de même dans l'homme. La conscience directrice qui réside dans la tête n'est-elle pas, dit-il, la résultante de toutes ces consciences particulières? Remarquons tout de suite combien il est difficile de concevoir que la conscience soit direc- Irice et qu'elle ne soit qu'une résultante. Si elle est résultante, comment sera-t-elle directrice, et si elle est directrice, comment ne sera-t-elle qu'une résultante? Cela semble bien difficile à concilier.
Mais, selon M. Fouillée, la conscience qui se croit absolument simple n'est-elle pas multiple sous bien des rapports, et cette unité, que nous lui attribuons, n'est-elle pas une pure illusion? En faveur de la multiplicité dans la conscience, il fait valoir divers arguments qui nous semblent peu solides; d'abord le caractère multiple et collectif des conditions organiques de la conscience, puis le caractère également multiple de ses objets, sensations, perceptions internes et externes, souvenirs, etc. La conscience liée à des conditions organiques
multiples, et appliquée à ces objets plus multiples encore, doit être elle-même multiple. Rien ne nous semble moins concluant contre cette forme essentielle de l'unité, requise par la notion même de conscience et directement attestée par elle. De la multiplicité des parties ou des centres du système nerveux, et des diverses expériences alléguées, il est permis sans doute de croire que ce n'est pas seulement le cerveau, mais le système nerveux tout entier, qui est l'organe de la conscience. Quant à conclure que la conscience ellemême se divise et se fractionne en autant de petites consciences qu'il y a de centres nerveux, rien ne justifie une aussi téméraire assertion. Bien moins encore la multiplicité de la conscience peut-elle résulter de la multiplicité de nos sensations, images ou souvenirs. Tout au contraire, loin de rendre la conscience multiple, c'est cette multiplicité qui est elle-même ramenée à l'unité par la conscience, sans laquelle elle ne saurait être perçue, et serait pour nous comme sielle n'existait pas.
Cependant M. Fouillée va au-devant d'une objection qui se présente naturellement à l'esprit de chacun. La conscience ne se saisit-elle pas ellemême, et à ce point de vue du moins, n'a-t-elle pas cette unité de forme qui seule est durable, tandis que tout le reste passe et change? La conscience que nous avons de notre moi, de ce qui
constitue notre personnalité, n'est pas autre chose, dit-il, que la conscience « d'une constitution subjective résultant de relations infiniment complexes entre les éléments de notre organisme1 ». L'unité apparente du sujet trouve, dit-il encore, une explication fort probable dans le simple jeu des sensations, images, pensées, qui arrivent à coïncider en une forme commune, celle du moi. Le résultat de l'action simultanée d'un milliard de cellules cérébrales se fond en une conscience totale infiniment plus intense. Tout comme le stéréoscope produit l'apparence de trois dimensions là où il n'y en a que deux ; de môme, selon M. Fouillée, le mécanisme cérébral produirait l'apparence de la multiplicité dans les objets et de l'unité dans la conscience. Quelle est cette forme commune du moi? Comment a lieu cette fusion de l'action des milliards de cellules cérébrales conscientes en une conscience totale plus intense? Il faut avouer que la lumière etles preuves manquent, malgré la comparaison du stéréoscope.
Toutefois l'auteur veut bien aussi, par une sorte de compensation, faire quelques concessions à l'idéalisme, après en avoir fait de si grandes au naturalisme. Quoique le moi ne puisse être considéré comme une substance, chose, suivant lui,