CHAPITRE VIII
De l'inconscient. — Abus qu'en ont fait quelques philosophes contemporains. — Les équivoques au sujet de l'inconscient. — Des conditions d'exercice de la conscience — 1° Tout état de conscience est-il changement ou différenciation, comme le prétend Spencer? — Partisans et adversaires de cette opinion. — Ce qu'elle a de vrai et ce qu'elle a de faux. — Une série de faits de conscience débute par l'unité et non par un couple. — 2° La conscience peut-elle embrasser plusieurs représentations à la fois? — Partisans et adversaires de cette opinion. — Simultanéité de deux termes présents à la conscience exigée par toute comparaison. — Simultanéité des perceptions des divers sens. — Preuve nouvelle de l'unité du moi.
De même qu'on a abusé de la conscience en la mettant jusque dans l'inconscient lui-même, de même aussi on a abusé de l'inconscient en lui faisant une place là où il n'est pas, là où il ne peut être, c'est-à-dire au sein même du conscient ou de la vie mentale.
Si la conscience, en raison de son unité, exclut toute composition, même avec des matériaux analogues, avec des consciences subordonnées, à plus forte raison, et d'une manière plus manifeste en-
core, elle exclut ce qui est son contraire, à savoir l'inconscience. Or, de nos jours, si quelques-uns ont prodigué les consciences à tous les éléments di' l'organisme et même aux atomes, d'autres ont étendu la sphère de l'inconscient jusqu'au sein même de la conscience. Il est vrai que ce terme d'inconscient abonde en équivoques; il n'est pas pris dans le même sens par les uns et par les autres, quelquefois môme il ne Test pas parle même auteur. Tantôt, en effet, il est entendu à la rigueur et signifie une inconscience absolue, comme, par exemple, dans les êtres inorganiques, dans le fer ou la pierre, tantôt seulement une inconscience relative, un moindre degré de conscience, le plus faible de tous, si l'on veut, dernière lueur de la conscience évanouissante, point le plus rapproché de zéro, sans être cependant le zéro lui-même1. Quelque infiniment petite que puisse être la distance, il y a cependant entre les deuxun abîme. En allant de l'inconscience absolue à l'inconscience relative, nous passons d'un monde dans un autre. Quelques auteurs parlent de sensa-
1. Ainsi l'entend M. Fouillée. Entre la conscience et l'inconscience, il y a, dit-il, différence de degré et non de nature. L'inconscience est la conscience sourde, diffuse, à l'état naissant.
II dit encore : « L'inconscient n'est qu'un déplacement ou une dispersion de la conscience qui, au lieu de se concentrer dans la partie directrice, se répand dans les parties dirigées. » (La science sociale contemporaine, 3e livre, De la conscience sociale.)
lions et même d'idées inconscientes ; mais il s'agit avant tout de savoir ce qu'ils entendent par inconscience. Sans nier aucunement les belles expériences d'Helmholtz ou deSavart, nous dirons que les sensations élémentaires, si elles sont réellement inaperçues, que les inférences ou conclusions inconscientes, quand elles le sont réellement, ne sauraient être des faits psychologiques, mais simplement des faits organiques, des processus nerveux demeurés au-dessous de la limite d'intensilé des conditions organiques nécessaires pour arriver jusqu'à la conscience. On peut mettre toutes les expériences au défi de donner une preuve incontestable de la présence d'éléments inconscients dans la vie de l'esprit. N'hésitons pas à affirmer, sans plus de développement, que l'inconscient n'est pas de l'ordre psychique pour mieux dire, de l'ordre de la conscience, ou bien que, s'il en est, il n'est plus le véritable inconscient.
Revenons donc de l'inconscient à la conscience qui est l'unique objet de cette étude.
Tout phénomène de conscience exige un sujet identique, essentiellement actif, voilà ce que nous croyons avoir démontré dans les chapitres précédents, contre les plus spécieux arguments des associationistes. Indépendamment de ces questions fondamentales sur l'essence même de la con-
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science, il en est d'autres qui ne sont pas sans quelque intérêt, quoique de moindre importance, non plus sur l'essence même de la conscience, mais sur le degré d'amplitude ou de compréhension de perception dont elle est capable, et sur les conditions hors desquelles elle ne peut, sinon exister, au moins s'exercer et se développer. Voici, par exemple, deux de ces questions qui nous ont paru mériter quelque examen : 1° Un changement, une succession d'états différents , une différenciation ou discrimination , comme disent les Anglais, un contraste, sont-ils la condition essentielle de tout état de conscience? 2° L'esprit ou la conscience peuvent-ils embrasser plusieurs représentations à la fois? Ces deux questions ont été traitées par un certain nombre de psychologues et résolues en des sens différents.
Nous avons déjà eu occasion de faire allusion à la première, et nous nous sommes même servi de l'affirmative comme d'un argument en faveur de la nécessité d'un lien entre les phénomènes mentais, non pas cependant sans faire quelques réserves sur lesquelles nous avons maintenant à revenir et à nous expliquer. Citons d'abord quelques-uns des principaux défenseurs de cette opinion , Hobbes est le plus ancien qui nous soit connu : Selon Hobbes, idem semper sentire et nihil sentire ad idemi recidxint ; ce qui
signifie qu'il revient au même de ne rien sentir et de sentir toujours la même chose, ou, en d'autres termes, que la conscience requiert une succession d'états, un changement.
Tel est aussi, sous une autre forme, le sentiment d'Hamilton, de Bain et de Herbert Spencer. Nous n'avons conscience, d'après Hamilton, d'un fait psychologique quelconque qu'à la condition de l'opposer à un autre ; si nous ne sentions, ditil, aucune différence dans nos modifications mentales nous serions absolument inconscients. Un contraste, une discrimination de différents degrés est la condition nécessaire de la conscience1.
Selon Bain, une impression simple équivaut à une non-impression; le changement d'impression est l'indispensable condition de toute conscience. Toute expérience mentale, dit-il, est nécessairement double 2. Ailleurs 3 il affirme que c'est une loi de notre constitution mentale, plus ou moins reconnue par tous ceux qui ont fait des recherches sur l'esprit humain, qu'un changement d'impression est essentiel à la conscience en toutes ses formes.