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Voy. Les sens et V intelligence

3. Emotions and Will, London, 1865, p. 567 : It is a gênerai law of mental constitution, more orless recognised by inquirers into the human mind, that change of impression is essential to consciousness in every form.

Spencer a repris et développe cette doctrine, à laquelle, à la différence de Bain, il a tort d'attribuer un assentiment universel ; il en a fait le fondement même de sa théorie de la conscience. La forme la plus élémentaire de la conscience, dit-il, qu'on puisse concevoir est l'alternative entre deux états. Tant que persiste un certain état À du sujet sentant, il n'y a pas conscience. Il n'y a pas non plus conscience tant que persiste un autre élat B. Mais qu'un changement ait lieu de A en 13, ou inversement, alors seulement il y a un état de conscience1. Un état de conscience continu, homogène est, selon Spencer, une impossibilité; tout état de conscience uniforme est en réalité une nonconscience. Quand les changements cessent dans la conscience, en même temps cesse la conscience. Tous les phénomèmes de conscience se résolvent dans ces changements; c'est l'alternance, l'oscillation entre deux états différents, qui constitue la forme de la conscience la plus simple qu'on puisse concevoir. Un changement d'état de conscience, voilà l'élément primitif unique avec lequel il croit pouvoir constituer l'intelligence tout entière. Enfin il définit la conscience : differentiation continuons of Us states.

1. Principes de psychologie, chap. xxvi. De la conscience en général, et chap. XVIII.

Est-il vrai qu'un changement soit nécessairement impliqué dans tout fait de conscience? Nous ne prétendons pas qu'il n'y ait beaucoup de vérité dans celte opinion ; nous ne lui reprochons que d'être trop absolue. Il est certain qu'à considérer le cours ordinaire de la conscience et la suite de nos pensées, les choses se passent de la sorte ; nous ne saisissons que des couples et des séries, des ressemblances et des différences. Il n'est pas possible dans cette suite, dans cette chaîne, de rencontrer un seul fait de conscience qui ne soit précédé ou suivi par quelque autre dont il diffère. L'opinion d'IIamilton, de Spencer, de Bain, nous semble donc vraie, mais seulement à considérer la conscience dans ses développements, dans telle ou telle série commencée de pensées. Il n'en est plus de même si nous nous reportons au point initial de la série. Si l'on se place à ce point il y a erreur, croyons-nous, à affirmer que le changement est l'essence même de tout état de conscience, et que, hors cetle oscillation, tout état de conscience est impossible ou même inconcevable. Il est vrai qu'une sensation unique trop continuée, toujours la même, peut s'émousser à la longue ; sentir toujours la même chose, comme ditllobbes, ou ne rien sentir peut revenir au même. Le voisin de la cataracte finit par ne plus s'apercevoir du bruit, mais c'est seulement à la longue et non du

premier instant ou da premier jour. De même un plaisir trop prolongé s'émousse et finit par neplus être senti. Cela prouve seulement qu'il y a, au bout d'un certain temps, un effacement par la durée, par L'habitude, par la satiété, mais non que cette perception ou cette sensation aient pour essence un changement.

La proposition de Hobbes entendue en ce sens est une vérité que confirme l'observation psychologique et morale de tous les jours, et qui ne peut donner lieu à aucune discussion ; mais il ne suit nullement que la différenciation constitue tout fait de conscience.

Entrons plus avant dans l'examen de la théorie de Spencer. Nous admettons que la discrimination ou différenciation préside à la suite des faits de conscience, que la conscience est d'autant plus claire, plus distincte, plus vive, que les contrastes sont plus grands et les différences plus saillantes d'un état à un autre. Est-ce à dire que la conscience en elle-même ne soit que l'oscillation de ce passage d'un état à un autre? N'y a-t-il donc pas eu d'abord nécessairement un premier état, à tout le moins, qui échappe à cette définition, et qui a dû être plus ou moins senti tout d'abord, sans être précédé par rien qui pût faire encore opposition ou contraste ? Mais analysons la différenciation ou descrimination en elle-même sans pré-

tendre remonter si haut. La discrimination ne suppose-t-elle pas que, des deux termes entre lesquels elle a lieu, le premier d'abord tout seul a dû être senti ou perçu, ne serait-ce qu'un temps infiniment petit, sinon comment la comparaison pourrait-elle se faire avec le second? Pour que le second terme reçoive du relief par le contraste et l'opposition, ne faut-il pas que le premier ait apparu, qu'il ait subsisté d'abord seul et par lui-même dans la conscience? Expliquer la conscience par la succession, quand la succession elle-même ne saurait s'expliquer que par la conscience qui la comprend, qui la mesure, qui est, pour ainsi dire, le champ où elle s'écoule, n'est-ce pas faire un cercle vicieux? Il nous semble qu'avant la série est nécessairement l'unité par laquelle la série débute. Que la conscience se développe par voie de différenciation, que ce soit la loi ou la condition de son développement, nous sommes en cela de l'avis de Bain et d'Herbert Spencer. Mais placer son essence même dans le changement, c'est, comme on le lui a parfaitement reproché, prendre la condition pour la cause, l'ordre et l'arrangement des choses pour les choses elles-mêmes.

Ces considérations nous conduisent à l'examen de la seconde question, dont déjà elles enferment implicitement la solution. La conscience peut-elle embrasser plusieurs. choses à la fois ? Est-elle ca-

pable d'une vraie simultanéité, ou bien ne nous donne-t-elle qu'une simultanéité apparente, illusion produite parla rapidité des phénomènes qui s'écoulenl ? Possil ne (mima plura simul intelligere*! C'était une question agitée dans la philosophie scolastique. Elle remonte même jusqu'à Aristote donl l'autorité a été invoquée dans l'un et Tau Ire sens. Les principaux philosophes du moyen âge, entre autres saint Thomas, se sont prononcés contre la simultanéité, et ont soutenu que tout ce qu'il y avait de pluralité dans la con-, science se ramenait à la succession. Parmi les contemporains les avis sont partagés. Stuart Mill, Spencer, M. Taine, Bain, Wundt, considèrent toute la connaissance comme le résultat d'une série linéaire de sensations successives. Si ces philosophes repoussent la simultanéité, ce n'est pas sans doute qu'ils craignent qu'elle porte quelque atteinte à la simplicité de l'âme, mais seulement parce qu'elle est en effet incompatible avec leur hypothèse de la composition de l'esprit.

Dans les rangs opposés nous trouvons Hamilton. La simultanéité lui semble résulter de la vieille maxime, dont il se déclare partisan, que la connaissance des contraires, blanc et noir, plaisir et douleur, etc., est une. Il prétend même; ce qui nous semble singulièrement téméraire, déterminer le nombre précis desreprésentations que peut

simultanément embrasser la conscience. Six serait, selon lui, le maximum que l'esprit ne peut dépasser.

Bain distingue avant tout dans cette question la perception de l'attention. L'attention ne peut en effet s'appliquer qu'à un seul objet à la fois, mais il n'en est pas de. même de la perception. Avant que l'attention se porte sur l'un de ces objets, nos yeux nous en découvrent confusément à la fois un grand nombre. Cette distinction n'a pas été aussi nettement faite par un autre psychologue anglais, Henry Holland, dont M. Mervoyer a cité, dans son ouvrage sur l'association des idées, une page intéressante1. Selon H. Holland, l'action de l'esprit est simple et ne peut se porter sur deux objets à la fois, quelle que soit la rapidité avec laquelle les états de conscience se succèdent. Placez-vous au milieu d'une rue encombrée où mille objets se présentent à votre vue, où des sons non moins nombreux arrivent à votre oreille, où les odeurs changent constamment, où vous vous trouvez presque à chaque instant en contact avec quelque nouvel objet extérieur. Quoique tout l'appareil sensoriel semble être en exercice au milieu de tant d'objets divers, on trouve qu'à chaque instant donné, un seul est présent à l'esprit. Que

l. Extraite de Chapters of mental philosophy.

Ton essaye de faire attention à la fois aux figures de deux personnes, ou de prêter l'oreille en même temps à deux sons différents, ou de mêler des objet s de la vue à ceux de l'ouïe, dans le même acte d'attention, on en sentira aussitôt l'impossibilité. Souvent même on pourra remarquer le passage d'un actcà un autre, quelque rapide qu'il soit.

La première remarque à faire, c'est que le psychologue anglais confond ici de simples perceptions avec des actes d'attention. Il est certain que l'attention ne peut embrasser autant d'objets à la fois que la simple représentation ; nous croyons cependant qu'il y a une certaine simultanéité, même au regard des actes d'attention. La preuve en est dansée quenous venons de dire précédemment sur les conditions de la différenciation qui enveloppe toujours une comparaison, à quelque degré que ce soit, avec ou sans réflexion.

S'il est vrai, comme nous croyons l'avoir montré, que nulle différenciation ne peut être saisie par la conscience, sans que par là même elle ne retienne simultanément pour un temps, quelque court qu'il soit, les deux états qu'elle différencie, sans qu'elle garde quelque chose du premier, tout en passant au second, il faut bien admettre qu'elle comporte la simultanéité sans nul préjudice de sa simplicité, et que tout en elle n'est pas successif. Nous objectera-t-on que le premier des deux

termes n'est plus qu'à l'état de souvenir? Cela ne change rien à la question et à la thèse que nous soutenons. Un souvenir est un état de conscience, tout comme une perception. Qu'il y ait à la fois deux perceptions, ou une perception et un souvenir, une idée et une affection dans l'esprit, ce n'en est pas moins une simultanéité de faits de conscience.

Si la rapidité, avec laquelle ces faits passent et se succèdent, nous empêche de les isoler dans l'observation intérieure, et d'apercevoir leur simultanéité, cette simultanéité se démontre d'une manière non moins sûre par l'analyse même de la différenciation ou comparaison. Gondillac définit la comparaison, une double attention. A ce double regard sur deux objets, ne faut-il pas même en ajouter encore un troisième pour la perception de leurs rapports? Si rapidement qu'ils s'écoulent répétons que, s'ils ne restaient un instant en présence, nulle comparaison, encore une fois, ne serait possible.

Quant aux simples sensations ou perceptions, nous croyons qu'elles peuvent être simultanément présentes en bien plus grand nombre, suivant la nature des esprits, même au delà des six qui sont le maximum d'IIamilton. Il faut en effet considérer que tous nos sens peuvent être simultanément en exercice, que quelques-uns, prin-

cipalement la vue et le tact, nous donnent plusieurs sensations à la fois, et que par le sens interne ou vital il nous en arrive simultanément de toutes les parties du corps. Nous ne prétendons d'ailleurs nullement fixer le nombre simultanédes sensations, ou même des actes d'attention, dont une conscience est susceptible; ce que nous nous bornons à affirmer c'est le fait même delà simultanéité, à rencontre d'Herbert Spencer, par cette raison, à elle seule décisive, que nulle différence ne saurait être perçue, si tout au moins, avec le concours de la mémoire, la conscience ne comprenait deux états à la fois. Tel est en quelque sorte le minimum requis de simultanéité. Combien d'ailleurs ne doit pas varier l'extension de la simultanéité, suivant la diversité des esprits, suivant la nature des impressions et des circonstances?

Sans doute ceux-là font preuve de logique qui, après avoir réduit l'esprit à une succession de phénomènes, en excluent toute simultanéité. Mais ce n'est là qu'une difficulté de plus, à ajouter à toutes les difficultés intrinsèques ou extrinsèques sous lesquelles leur hypothèse succombe. Nous n'éprouvons pas le même embarras nous qui, sur la foi de la conscience elle-même, ou de l'expérience interne, admettons un sujet essentiellement actif, qui produit et qui concentre en lui une foule de modes et d'actes divers, e.t en qui il y a

place pour la simultanéité, comme pour la succession.

Telle est, à notre avis, la solution des deux questions que nous nous proposions d'examiner dans ce chapitre. La différenciation est le procédé suivant lequel la conscience se développe, non son essence même; il n'est pas besoin de deux faits de conscience pour en faire un. Enfin, l'esprit est capable, non seulement de plusieurs impressions ou représentations, mais même de plusieurs actes d'attention à la fois, sinon la comparaison ne serait pas possible. Cette compréhension de la conscience, et cette simultanéité de faits qu'elle embrasse, nous semblent des preuves s'ajoutant à toutes les autres en faveur de l'unité et de l'identité du moi. Cette série linéaire suivant laquelle seule pourrait s'exercer, et en quelque sorte s'étendre et se mouvoir, d'après les principes des associationistes, n'est pas le tableau fidèle de son développement.

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