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CHAPITRE PREMIER

Ce que l'auteur entend par vraie conscience. — Principales questions qu'il se propose de traiter. — Diverses significations du mot conscience. — Nulle plus ancienne et plus générale que la conscience au sens moral. — Les théologiens, les moralistes, les écrivains, le vulgaire. — Raisons de cette universalité du sens moral. — Ce que signifie liberté de conscience. — La conscience religieuse. — Conscience métaphysique ou vérités du sens commun. — Distinction de la conscience et de la conviction. — La conscience au sens psychologique. — Les Grecs, les Romains, le moyen âge, les modernes. — De la conscience simple et de la conscience réfléchie. — Critique de l'expression de sens intime. — La conscience selon Pierre Leroux. — Nulle définition possible de la conscience simple. — Diverses définitions de la conscience réfléchie.

Ce sujet de la conscience est si vaste qu'à moins de le resserrer, comme c'est notre intention, dans certaines limites, il ne comprendrait rien moins que Thomme intellectuel et moral tout entier. La psychologie en effet, comme Ta dit Hamilton,

BOUILLIER. 1

n'est que la conscience développée. Autant en peut-on dire de la morale elle-même; dans tous nos devoirs et dans tous nos droits il n'y a aussi, nous le verrons, que la conscience développée. On ne peut d'ailleurs traiter de la conscience sans donner une place aux discussions principales dont elle est plus que jamais l'objet aujourd'hui, soit entre psychologues, soit entre psychologues et physiologistes. Mais notre dessein n'étant pas de faire ici toute une psychologie et toute une morale, ni une histoire de la psychologie contemporaine, nous nous bornerons à quelques questions qui se rapportent plutôt à la conscience considérée en elle-même et à son essence, qu'à la diversité et à la multiplicité de ses développements.

Pourquoi, en abordant ce sujet, ne pas faire, pour ainsi dire, tout d'abord notre profession de foi psychologique, et ne pas déclarer qu'en dépit de toutes les théories nouvelles, de toutes les prétendues consciences, récemment imaginées par quelques psychologues plus ou moins physiologistes, ou par certains physiologistes plus ou moins psychologues, la vraie conscience est pour nous l'ancienne, la seule qu'ont connue les plus grands psychologues de tous les temps, et celle à laquelle les physiologistes assignaient autrefois le cerveau pour centre unique. Nous ne connaissons

pas d'autre conscience, ni plus grande ni plus petite, que la conscience humaine,. la conscience personnelle, la seule que nous connaissions directement, la -seule qui arrive à dire : je ou moi, quoique, de nos jours, on ait singulièrement abusé de ce mot et au regard de l'homme luimême, et hors de l'homme, dans toute la nature. Hors de l'homme, on a mis des consciences jusque dans les atomes; dans l'homme, chaque centre ganglionnaire; chaque cellule môme est devenue un petit cerveau et a eu la sienne en partage.

Par contre, comme par une sorte de compensation, quelques philosophes n'ont pas moins abusé de ce qui est le contraire de la conscience, à savoir de l'inconscient. Quelques-uns ont cru découvrir le conscient dans l'inconscient, d'autres ont mis l'inconscient là où il n'est pas, dans l'intelligence dans la volonté, c'est-à-dire dans le conscient lui-même. L'inconscience ne peut rentrer dans cette étude qu'à la condition de n'être qu'une moindre conscience, et non une inconscience absolue.

Sans sortir des limites que nous venons d'indiquer, nous rencontrons les questions de psychologie qui de nos jours sont le plus vivement agitées. Tout ce qui semblait définitivement acquis à la science, comme la méthode d'observation intérieure, l'unité, la substantialité du moi

i LÀ VU AIE COiNSCIENCE.

est remis en question. De là même deux sortes de psychologies en face Tune de l'autre, Tune la psychologie nouvelle, ainsi qu'elle-même s'intitule, Faillie est l'ancienne que la nouvelle a la prétention de remplacer. Notre but principal est de remettre en lumière la vraie nature de la conscience et ses conditions essentielles contre les vains efforts, contre toutes les subtilités de la nouvelle école pour l'obscurcir. Nous aborderons aussi quelques autres questions qui s'y rattachent comme celle de la première apparition de la conscience au dedans de nous et celle de ses rapports avec la vie elle-même. Nous examinerons de nouveau le rôle qui a été donné, et la place qui a été assignée à la conscience, dans les théories sur l'entendementhumaindesancienset desmodernes. N'est-elle qu'une faculté particulière de l'intelligence, ou bien n'enveloppe-l-elle pas toutes nos facultés, tant les opérations sensitives que celles de l'entendement? Qu'est-elle si elle n'est pas une faculté ? Quelle en est la compréhension et la portée? Atteint-elle seulement la surface ou le fond même de notre être ? N'y a-t-il que notre propre réalité dont la conscience nous donne immédiatement et irrésistiblement le témoignage? Ne s'y joint-il pas aussi, dans une certaine mesure, un témoignage non moins certain de h réalité extérieure, c'est-àdire du non moi? Enfin, sans sortir de la psycho-

logie, et sans quitter un seul instant la conscience, nous y rencontrerons la morale elle-même dont nous découvrirons le fondement solide et la règle suprême.

Pour prévenir les équivoques nous devons d'abord indiquer les divers sens qu'a reçus, et que reçoit encore, ce mot de conscience, soit dans la langue psychologique, soit dans le langage ordinaire. Alexandre Bain, dans un appendice à la troisième édition de son ouvrage sur les émotions et la volonté, en donne jusqu'à treize. Ce nombre nous semble exagéré, comme celui des systèmes sur le souverain bien comptés par Yarron. Plusieurs de ces significations diverses de la conscience rentrent en effet les unes dans les autres ; nous croyons qu'elles sont toutes comprises dans les significations, beaucoup moins nombreuses, que nous allons énumérer et définir.

La conscience entendue au sens moral, la conscience morale, voilà le sens qui se présente le premier de tous, dans la langue littéraire, dans la bouche même du peuple, en même temps Que chez les moralistes ou même les psychologues. Toutes les fois qu'il s'agit de prononcer sur ce qui est honnête ou sur ce qui ne Test pas, de protester contre l'injustice, c'est la conscience ainsi entendue qui est dans toutes les bouches, dans tous les livres, depuis l'antiquité jusqu'à nos

jours, de toutes les acceptions du mot conscience, c'est donc la plus ancienne, la plus universelle, la plus populaire, celle qui, sans nul changement, sans rien perdre de sa force, s'est transmise jusqu'à nous, à travers toute la diversité des langues, des religions, des systèmes de morale et de philosophie, à travers la diversité des civilisations.

Telle est la conscience qu'invoque Rousseau avec tant d'éloquence dans un passage célèbre de X Emile: « Conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant el borné, mais intelligent et libre, juge infaillible ■du bien et du mal! etc. » Quand on dit d'un homme qu'il est sans conscience, quelle n'est pas la flétrissure imprimée par un pareil jugement! On ne parle pas d'un homme qui a perdu momentanément le sentiment de lui-même, mais d'un homme qui a perdu le sentiment du bien et du mal, ou qui se comporte comme s'il ne l'avait plus. Ce ne sont pas seulement les littérateurs et les moralistes, ni les hommes du peuple qui l'entendent ainsi, mais les philosophes qui ont le plus de prétention à la rigueur du langage scientifique. Ainsi Kant, dans la Doctrine de la vertu, donne cette définition de la conscience : « La conscience est la raison pratique représentant à l'homme son devoir, dans tous les cas où s'applique la morale pour l'absoudre ou le condamner. »

Il dit de même ailleurs : « manque de conscience n'est pas absence de conscience, mais un penchant à ne tenir aucun compte de son jugement. » Il emploie néanmoins le même mot en un sens purement psychologique dans la Critique de la raison pare.

Un examen de conscience, dans le langage des moralistes, comme des théologiens, ne signifie pas l'observation intérieure, la réflexion appliquée à tous les phénomènes de conscience, une recherche scientifique de la vérité interne, mais l'examen, au point de vue du bien et du mal, de notre conduite et de nos actions. Une affaire de conscience, c'est une affaire où l'honneur, l'honnêteté, le devoir sont engagés.

Cette prééminence du sens exclusivement moral sur le sens psychologique nous semble particulièrement digne de remarque. Comment se fait-il que le mot de conscience qui, d'après son étymologie et sa composition dans toutes les langues, en grec, en latin, comme en français, en anglais et en allemand, comprend tout ce que nous savons immédiatement de nous-mêmes, et qui s'applique sans exception à tous les phénomènes internes dont l'âme a la connaissance, soit ainsi universellement employé pour les seuls phénomènes de l'ordre moral?

Voici une des principales raisons. De tous les faits

qui se produisent en nous, ce sont ceux-là qui nous touchent plus profondément et attirent plus vivement notre attention que tous les autres. Il n'est pas de voix, ni du dehors ni du dedans, qui se lasse mieux entendre de tous, ignorants ou savants, peuple ou philosophes, que cette voix immortelle, comme dit Rousseau, qui nous prescrit d'agir de telle ou telle façon, même contre notre passion, ou contre notre intérêt, et qui, selon que nous avons agi, nous absout ou nous condamne. Ajoutez, qu'il n'est pas de peines qui soient plus cuisantes, comme aussi pas de plaisirs plus doux que les sentiments qui forment le cortège des jugements moraux. La conscience morale est donc la conscience prise dans sa fonction, pour ainsi dire, la plus haute, dans son rôle éminent pour la conduite, pour le bonheur, pour la dignité de la vie humaine, si sa voix est écoutée, comme pour notre malheur et notre abaissement, si son autorité est méconnue. A cette raison nous nous réservons d'en ajouter plus tard une autre encore plus profonde, à savoir l'identité même de la conscience avec la loi morale. La conscience, en effet, selon nous, n'est pas seulement l'interprète de cette loi, mais la loi elle-même.

En continuant l'énumération de ces acceptions spéciales et restreintes delà conscience, nous rencontrons d'abord la liberté de conscience. Qu'en-

lend-on par la liberté de conscience? Ce n'est pas précisément la liberté en général, la liberté dont la conscience nous atteste que nous sommes doués, ou du moins c'est cette liberté, mais surtout dans l'ordre des croyances religieuses. Avec les croyances morales il n'y a rien en nous de plus profond, rien qui pénètre plus l'âme et la conscience que les croyances religieuses. A la conscience morale est étroitement unie la conscience religieuse. A combien d'âmes la seconde ne s'impose-t-elle pas avec autant d'autorité que la première? Pour combien même ne se confondent-elles pas l'une avec l'autre? Telle est la raison qui a fait adopter par le vulgaire, comme par les philosophes, le nom si expressif de liberté de conscience pour signifier cette première de toutes les libertés, ce droit, en comparaison duquel les autres ne sont rien, celui de professer librement leurs croyances religieuses. Depuis qu'il y a des religions, que d'individus, et même que de peuples entiers, ont été les nobles martyrs de la liberté de conscience ! Partout où cette liberté reçoit une atteinte, c'est la conscience qui est invoquée contre les oppresseurs. C'est à elle qu'en appelle aujourd'hui le père de famille contraint d'envoyer son enfant dans une école dont l'enseignement est contraire à sa foi. Quelle force la conscience religieuse ne donne-t-elle pas â la conscience morale,

el combien il importe qu'elles ne soient pas séparées! Voilà d'où vient ce second sens du mot conseille**. Si la conscience religieuse et la conscience morale se touchent debienprès, si elles se confondenl môme, comme nous l'avons dit, dans bien des âmes, à cause du lien étroit qui unit la religion et la morale, et de leur commun empire sur les consciences, loutefois elles se distinguent l'une de l'autre l.

Il y a un caractère de stabilité et d'universalité dans la conscience morale qui ne se trouve pas au môme degré dans la conscience religieuse sujette à varier avec les dogmes et les religions. La conscience religieuse dépend en partie des temps et des civilisations ; la conscience morale tient à l'homme lui-même, dont l'essence ne change pas.

Enfin il est encore une troisième acception particulière de la conscience qui, de l'ordre moral

1. Dugald Stewart signale dans notre langue ces équivoques du mot conscience qui n'existent pas dans la langue anglaise : « La langue française n'a pas pour exprimer le mot anglais consciousness d'autre mot que conscience qui est fréquemment employé aussi comme synonyme de sens moral : ainsi on peut également dire, l'homme a conscience de sa liberté, et un homme de conscience. De là l'obscurité qui se rencontre parfois dans les raisonnements des meilleurs métaphysiciens français. C'est probablement afin de s'exprimer d'une manière plus distincte qu'on a fait depuis peu tant d'usage de la circonlocution, le sens intime, le sentiment intérieur, expressions qui paraissent encore moins précises que le mot auquel on les a substituées. » {Histoire des systèmes métaphysiques, 2e volume, note b' du supplément.)

ou religieux, nous fait entrer dans la métaphysique, ou plutôt dans Tordre des vérités généralement appelées vérités du sens commun. Un certain nombre de croyances métaphysiques universellement répandues reposent sur le témoignage immédiat de la conscience. Telle est, par exemple, la croyance à notre existence substantielle ou à notre liberté. Tout homme demeure naturellement convaincu de son existence propre et de sa liberté, en dépit de toutes les difficultés, de toutes les antinomies, vraies ou fausses, que peut lui opposer une subtile philosophie, en dépit de tous les partisans de Tassociationisme ou du déterminisme universel. De même encore chacun croit-il irrésistiblement à l'existence du monde extérieur comme à sa propre existence, malgré Berkeley ou Stuart Mill. C'estainsi que la conscience asignifié le sens commun en métaphysique de même que le sens commun en morale. De là toutes les protestations, anciennes et modernes, au nom de la conscience, en dehors de la philosophie et dans la philosophie elle-même, contre les systèmes qui nient ou mettent en doute ces vérités qui paraissent évidentes à la conscience de chacun. C'est au nom du sens commun par exemple, que proteste contre le scepticisme Sganarelle aux prises avec Marphurius ou avec Don Juan et, dans Tordre philosophique, le P. Buffier ou Rcid

en faveur des vérités premières. Tel est le sens que M. Vacherot donne aussi à la conscience dans son ouvrage intitulé Science et conscience. c Toutes les sciences morales, dit-il dans l'avantpropos, subissent en ce moment une crise dont le signe caractéristique peut se résumer dans cette formule : antinomie des théories de la science et des principes de la conscience. De temps à autre il y a comme des représailles du sens commun contre la science1. »

La conscience, avec cette triple signification, morale, religieuse ou métaphysique, c'est la conscience en tant qu'elle témoigne seulement des grands faits, et des grandes lois de notre nature, en tant qu'elle s'applique particulièrement à ce qu'il y a dans nos croyances de plus saillant, de plus fondamental. On pourrait dire que la conscience ainsi entendue est la conscience par excellence, n'éclairant de sa lumière que ce qu'il y a de plus élevé et de plus grand dans l'âme [humaine, que ce qui importe le plus pour notre conduite et pour notre destinée.

Il ne faut pas cependant, comme trop souvent il arrive, confondre conscience et conviction. La

1. Parmi les meilleures et les plus fortes de ces représailles il faut placer au premier rang le Positivisme et la science expérimentale de Pabbé'de Broglie qui, d'ailleurs, entend le sens commun en un sens plus élevé que Reid et qui s'efforce toujours do le concilier avec la science.

conscience porte sur des faits, la conviction sur des doctrines. La conviction est sujette à Terreur, elle peut être vraie ou fausse, raisonnable ou absurde. La conscience entraîne la conviction sans doute, mais toute conviction ne porte pas sur la conscience. Nous faisons nos convictions; nous ne faisons pas notre conscience. Nous aurons également à distinguer la conscience de la connaissance.

A prendre la conscience au sens des psychologues, elle n'a d'autres limites que celles de l'esprit lui-même; elle n'est plus restreinte ni aux croyances religieuses, ni aux grands témoignages de l'ordre moral ou métaphysique, ni à aucun ordre particulier de phénomènes internes; elle les comprend tous, sans exception, les plus obscurs et les plus infimes, comme les plus en relief et les plus considérables, d'où leur vient à tous indistinctement le nom de phénomènes de conscience ; elle n'a pas d'autres limites que l'esprit luimême.

Cette dernière signification n'a guère été consacrée que dans les temps modernes, à partir de Descartes. Chez les anciens, dans la langue de Platon et dans celle d'Aristote lui-même, il n'y a pas d'expression équivalente à celle de la conscience psychologique dans les langues modernes. On trouve, il est vrai, dans la langue grecque les mots de auvato-^o"^ et <TvmSrêotç, mais beaucoup plus tard,

et seulement chez quelques-uns des derniers platoniciens ou péripatéliciens 4.

Dans l'antiquité latine l'emploi du mot conscience, conscientia, est plus fréquent. Dans Cicéron qui sans doute la pris aux stoïciens ses maîtres, on le rencontre souvent; maisà Rome, etmême au moyen Age, conscientia signifie la conscience générale du vrai et du bien, plutôt que la faculté dont l'esprit est doué de se connaître lui-même2.

Il est encore à remarquer que conscientia,

1. Nous empruntons sur ce point quelques rense"gnements au savant ouvrage de M. Ollé Laprune : La morale d'Aristote. Le mot (j'jvEt8Y]Tiç se trouve dans la traduction de la Bible par les Septante. Plus tard les Épîtres des apôtres en offrent plusieurs exemples. Parmi les écrivains profanes, Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse sont les premiers où on le rencontre; mais sans doute quelques philosophes, surtout les derniers stoïciens, l'avaient inauguré et déjà presque consacré.

2. En voici quelques exemples dans l'un etj'autre de ces deux sens, celui du bien et celui du vrai. Sénèque a dit : « Veri boni aviditas tuta est. Quid sit istud interrogas, aut unde subeat? Dicam : ex bona conscientia. » (Epist. 127.)

« Nulla lex, dit Tertullien, sibi soli conscientiam suas justitiœ débet, sed eis ex quibus obsequium expectat. » (Apolog.) Les poètes invoquent aussi la conscience dans le même sens :

Fugio scelerum omnium conscium pectus.

(Senec, Phœnissœ, acte I.)

Juvénal a dit :

Cur tamen hos tu Evasisse putas quos diri conscia facti Mens habet attonitos et duro verbere cœdit. (Sat. 13.)

Et ailleurs :

Nil conscire sibi, nulla pa'lescere culpa.

Dans un passage relatif aux convenances oratoires, Quintilien entend par conscience le sentiment du vrai : « Sed in his veri

conscire, conscius, au lieu d'avoir un sens purement subjectif et individuel, expriment aussi en latin une communauté de sentiments et d'idées, une participation à une même action, à un même sentiment, avec un plus ou moins grand nombre d'autres individus. Les poètes étendent même cette communauté jusqu'aux objets inanimés; ils en font comme les témoins ou les complices des actions humaines. C'est ainsi que Virgile a dit : conscia sidéra testor> conscius œther connitbiiy etc. De pareils exemples abondent chez tous les poètes latins. Peut-être même ce sens particulier et métaphorique du mot conscience a-t-il contribué à induire en erreur quelques psychologues de nos jours qui ont imaginé, comme nous le verrons, une conscience unique pour plusieurs individus de même espèce réunis par les mêmes penchants, comme les abeilles dans une ruche1. Même en prenant la conscience au sens ordi-

quoque sufficit conscientia.)) (Lib. XI, cap. I.) « Certissima scientia et clamante conscientia, » dit saint Augustin, De trinitate,\\u, 1.

Au moyen âge un traité moral de saint Bonaventure est intitulé : De conscientia.

Dans son commentaire du De anima, lib. IV, cap. x, Suarès, d'après Aristote et d'après les péripatéticiensscolastiques, définit la conscience: « Conscientia est quoddam actuale examen nostrarum operationum quo judicamus illas bonas esse aut malas. » La conscience garde donc encore, au seizième siècle, le sens à peu près exclusif de conscience morale.

1. Je fais allusion au livre de M. Espinas sur les Sociétés animales dont j'aurai encore à parler.

naire des psychologues, il y a encore des distinctions importantes à faire. Il ne faut pas confondre la conscience simple et spontanée avec la conscience double ou réfléchie. La conscience réfléchie est la conscience qui se replie sur elle-même, avec un effort plus ou moins grand de la volonté, c'est on quelque sorte la conscience de la conscience, c'est l'analyse intérieure qui est particulièrement à l'usage de ceux qui s'étudient eux-mêmes, des méditatifs ou des psychologues. La conscience réfléchie, la représentation des représentations, comme dit M. Renouvier, ceraddopiamento, selon l'expression d'un philosophe italien, Yinlrospection, le selfconsciousness, des Anglais est l'instrument même de la psychologie. La conscience simple ou spontanée est celle qui, plus ou moins claire ou confuse, est chez tous les hommes, les ignorants, les enfants même, comme les savants et les adultes dans tous les états de l'esprit; elle existe toujours à quelque degré, sans aucun effort d'attention.

Dans la conscience simple le sujet ne s'oppose pas à ce qui n'est pas lui; il n'y a pas encore de moi, à rigoureusement parler, ni de sentiment de la personnalité. Mais elle nous donne le sentiment continu, plus ou moins confus, de notre existence, de nos actions, le sentiment du bien-être ou du mal-être, sentiment qui est le propre de tout

homme, de l'animal lui-même, peut-être même, à quelque degré de tout être vivant. Nous inclinons en effet à croire que la vie et le sentiment, c'est-à-dire la conscience, ne se séparent jamais absolument comme nous chercherons, sinon à le démontrer, au moins à le rendre plausible dans un autre chapitre.

Ces deux états de la conscience, spontanéité ou réflexion, ne présentent pas les mêmes caractères. Ce qui est vrai de la conscience réfléchie, ne l'est pas de la simple conscience. S'agit-il, par exemple, de la conscience réfléchie, M. Vacherot a sans doute raison de distinguer, comme il le fait, entre sentir ou penser, entre savoir qu'on sent et qu'on pense1. Avec lui nous admettrons, en nous plaçant au même point de vue, qu'avoir conscience d'une sensation, ce n'est pas seulement avoir conscience de son existence, mais se reconnaître soi-même etse distinguer de l'objet de la sensation 2, et même aussi que la conscience est en raison inverse de la vivacité des phénomènes intérieurs. Mais si cela est

1. Dictionnaire des sciences philosophiques , arlic'e Conscience.

2. Telle est aussi la conscience que ,Maine de Biran identifie avec la propriété de soi : « Exister à titre du sujet pensant, actif et libre, c'est avoir la conscience, la propriété de soi... Tout ce qui est étranger à la force du vouloir et du moi ne se redouble pas dans la conscience du moi, mais reste plus ou moins obscur dans les limites de la sensibilité physique ou de la sensation animale. » (Rapports du physique et du moral t lre partie.)

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vrai do la conscience réfléchie, cela est faux de la conscience simple et spontanée qui, tout au contraire, comme nous pensons pouvoir le mettre hors de doute, ne se distingue pas de la sensation ou de la pensée et, par conséquent, ne peut pas être en raison inverse de l'intensité ou de la faiblesse des phénomènes intérieurs qui n'existent que par elle et dans sa mesure.

Peut-être semblera-t-il qu'au lieu de ce terme de conscience qui, d'après tout ce qui précède, reçoit des acceptions si diverses, et peut donner lieu à un si grand nombre d'équivoques, il aurait mieux valu employer ou conserver la circonlocution de sens intime qui a été fort en honneur à la fin du dix-huitième siècle et au commencement de celui-ci. Témoignage du sens intime , tel est le titre du principal ouvrage de l'abbé de Lignac. La première partie des Fondements de psychologie de Maine de Biran a pour titre : Analyse des faits primitifs du sens intime. Dans son Traité élémentaire de philosophie, M. Janet oppose sens intime à la conscience réfléchie 1 ; plusieurs psychologues l'emploient concurremment avec celui de conscience. Bain se sert de l'expression de sens internai parce que la conscience est, dit-il, au subject

1. Lamark, dans sa Philosophie zoologlque^Q sert de l'expression de sentiment intérieur pour marquer dans les animaux les premiers développements de la conscience.

world ce que sont les sens externes à Yobject world. Ces expressions, sens intime ou sens intérieur, ont l'inconvénient d'être encore moins précises et moins exactes à cause de cette fausse analogie avec les sens extérieurs. Tout sens a un objet dont il est distinct ; l'œil est distinct de la lumière qu'il voit, l'oreille du son qu'elle entend. Or dans la conscience il n'y a absolument rien de semblable ; elle ne contemple pas quelque chos „ qui soit en dehors d'elle, qui ne soit pas elle-même. Attribuer à la conscience le même rapport avec le dedans qu'aux sens avec le dehors, c'est y introduire un dédoublement tout à fait chimérique ; c'est méconnaître la réelle et vivante unité de l'acte indivisible qui la constitue.

Enfin, pour ne rien omettre dans cette nomenclature des acceptions beaucoup trop diverses du mot qui a le principal rôle dans les ouvrages de psychologie, je mentionnerai encore le philosophe belge Ahrens, d'après lequel la conscience est une simple division du sens intime. Dans sa Psychologie, le sentiment de soi et la conscience sont les deux grandes divisions du sens intime. Le sens intime exprime, dit-il, d'une manière générale le rapport de l'esprit avec lui-même ; la conscience n'exprime qu'un des états dans lequel l'esprit se rapporte à lui-même, à savoir, l'ordre des phénomènes intellectuels, indépendamment de la con-

science, il y a le sentiment de soi qui se rapporte aux laits de Tordre affectif1. Cette division delà conscience en deux branches, l'une pour les faits intellectuels, l'autre pour les faits affectifs, ne nous semble nullement justifiée. La différence est dans les faits que la conscience nous révèle et non dans la conscience elle-même; il n'y a pas plusieurs sortes de conscience, l'une à l'usage de la sensibilité, l'autre de l'intelligence, pas plus que de la volonté.

Voici encore un autre sens, original et ingénieux, mais tout à fait artificiel et arbitraire, donné à la conscience par Pierre Leroux, en opposition à la méthode psychologique de Cousin et de Jouffroy, dans l'article Conscience de Y Encyclopédie nouvelle. Le mot conscience dérive, suivant lui, de consentirez consensus, ce qui signifie, communem scientiam habere. Pour rendre plus

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