Voici ce que dit Reid de la conscience dans le chapitre ï
ries Essais sur Ventendement humain: « Conscience est un mot
Stewart1 ne sont pas peut-être les premiers et les seuls qui aient détaché la conscience des autres facultés, pour en faire une faculté à part; mais ce sont les partisans les plus connus et les plus autorisés de cette doctrine. Suivant ces philosophes, le domaine propre de cette faculté, détachée, pour ainsi dire, du sein de toutes les autres, serait la connaissance immédiate de ce qui se passe en notre esprit, c'est-à-dire la connaissance de tous les modes ou actes des autres facultés, de nos pensées, de nos sentiments, de nos résolutions actuelles, indépendamment de leur objet.
De l'école écossaise cette doctrine a passé chez quelques philosophes français du dix-neuvième siè-
employé par les philosophes pour exprimer la connaissance immédiate que nous avons de nos pensées, de nos résolutions actuelles et en général de toutes les opérations présentes de notre esprit. Il s'ensuit d'abord que les choses présentes sont les seules dont nous ayons conscience ; appliquer ce mot aux choses passées ce serait confondre la conscience avec la mémoire; il faut ensuite observer qu'avoir conscience ne peut se dire que de ce qui est dans notre esprit, et non des choses extérieures; ce serait improprement parler que de dire qu'on a conscience de la table que l'on a devant soi; on la perçoit, on la voit, on n'en a pas conscience. Comme la conscience qui nous fait connaître les opérations de notre esprit est une faculté différente de la faculté par laquelle nous percevons les objets extérieurs, et comme ces deux facultés différentes ont deux noms différents dans notre langue et, je crois, dans toutes les langues, il est du devoir du philosophe de conserver soigneusement cette distinction et de ne jamais confondre des choses si diverses dans leur nature. »
1. Du g al d Stewart met la conscience au premier rang des facultés intellectuelles (Esquisses de philosophie morale, lrc partie).
cle, à la tête desquels il faut mettre Roycr-Collard : a La conscience est, dit-il, cette l'acuité par laquelle nous sommes sans cesse avertis de ce qui s'opère actuellement en nous. Nos plaisirs et nos peines, nos espérances et nos craintes, toutes nos sensations, tous nos actes, toutes nos pensées en un mot, s'écoulent devant la conscience comme les eaux d'un fleuve sous les yeux du spectateur immobile attaché au rivage. La conscience seule les observe et en rend compte à la réflexion avec laquelle il ne faut pas la confondre 4, » Voilà bien la conscience mise à part de toutes les facultés, la voilà réduite à la fonction passive d'un spectateur immobile de ce qui se passe en face d'elle.
Dans les Mélanges de Jouffroy il y a un essai de théorie des facultés de l'âme ; mais il n'y est pas question particulièrement de la conscience, ni des subdivisions des facultés intellectuelles. Nous savons par M. Garnier, le plus fidèle de ses disciples2, et aussi par des leçons encore manuscrites qui ont été sous nos yeux, que, comme les Ecossais et Royer-Collard, il mettait la conscience au nombre des facultés intellectuelles, dans ses deux cours à la Sorbonne de 1837 et 4838 sur les facultés de l'âme.
1. Fragmenta de Royer-Collard, publiés par Jouftïoy, conclusion, à la suite du 4' volume des Œuvres de Reid.
2. Article Jouffroy du Dictionnaire des sciences philosophiques.
De tous les psychologues français, nul n'a plus vivement soutenu le sentiment de Reid que M. Garnier. On trouve rassemblé, dans son Traité des facultés de Vâme, ce qu'il y a de plus plausible en faveur de cette doctrine.
Quant à Cousin, il s'éloigne de l'opinion des Écossais ,et de son maître Royer-Collard ; il se montre même quelque peu ironique à l'endroit de ce prétendu spectateur immobile de la scène où se passent les phénomènes psychologiques. « La conscience, dil-il spirituellement, n'est pas une faculté qui aperçoit d'un côté ce qui se passe de l'autre; il n'y a pas une scène isolée où se passent les éléments de la vie intellectuelle et, vis-à-vis, quelqu'un dans le parterre qui le contemple ; ici, pour ainsi dire, le parterre est sur la scène, la conscience de la vie est la vie même, car il n'y a vraiment de vie qu'autant qu'elle se manifeste et s'aperçoit1. » Il dit encore ailleurs : « La conscience n'est pas une faculté particulière... la conscience c'est l'intelligence, la raison présente à elle-même, s'éclairant elle-même. En fait, nul acte d'intelligence n'est dépourvu de conscience. En principe, il est impossible qu'il en soit autrement, car qu'est-ce qu'une intelligence qui connaîtrait sans savoir qu'elle connaît? Une intelligence sans con-
L Fragments philosophiques : Du fait de conscience
fr7î LA VRAIE CONSCIENCE.
science est une intelligence sans intelligence, une contradiction radicale, une chimère1. »
De même, selon M. Damiron, la conscience ne saui ail être un mode particulier de l'intelligence; elle est l'intelligence tout entière avec tous ses modes et toutes ses fonctions2. Si la conscience doit être considérée comme une faculté à part, dit plus exactement M. Franck, on n'est pas plus autorisé à la confondre avec l'intelligence prise en généra] qu*avec la sensibilité et la volonté, car elle accompagne indistinctement l'exercice de toutes nos facultés \ « La conscience dit M. Janet, dans son Traité élémentaire de philosophie, n'est pas une faculté particulière de l'intelligence^ mais le mode général et fondamental de toutes nos facultés. D'après le philosophe belge Ahrens, la conscience n'est ni une faculté ni un acte particulier de l'esprit, mais un état permanent exprimant un rapport permanent de l'esprit avec lui-même \
C'est en Angleterre même que Reid a ren-