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CHAPITRE X

La conscience ne se laisse enfermer dans les limites d'aucune faculté particulière. — Nul phénomène intérieur sans la conscience.— Point de sensations non senties, point de pensées non pensées. — Des perceptions imperceptibles de Leibniz et des représentations sans conscience de Kant. — La Philosophie de V inconscient d'Hartmann. — Idées inconscientes de J. Murphy. — Confusion entre la conscience et la faculté de s'observer soi-même. — Identité des divers états de l'esprit et de la conscience que nous en avons. — Rien de ce qui est au-dessous du minimum de sensation n'appartient à l'esprit. — Est-il vrai que la conscience ne soit pas toujours en proportion avec l'intensité des faits intérieurs? — Point d'objet propre pour la conscience distinct de l'objet des autres facultés.

Telles sont les principales opinions des anciens et des modernes sur la place que doit avoir la conscience dans une théorie de l'entendement humain. De l'histoire nous passons à la discussion, et reprenant la question pour notre propre compte, nous allons chercher à dissiper cette confusion, qu'introduit au début môme des études psychologiques la combinaison de cet ingrédient chimérique, selon l'expression de James Mill, dans les cléments de la pensée.

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La conscience, scion nous, comme selon la plupart des philosophes que nous venons de citer, ne forme qu'un seul acte, simple et indivisible, avec tous les faits psychologiques sans exception. Entre les états de l'esprit et la conscience que nous en avons, il y a identité absolue.

Il est possible sans doute par abstraction de considérer à des points de vue divers cet acte unique et d'y marquer des distinctions logiques, mais il n'est pas possible d'y découvrir deux faits réellement distincts qui se rapportent à deux causes différentes.

De toutes les règles de la méthode scientifique qui légitiment la distinction des causes des phénomènes, pas une qui reçoive ici son application. Quoique les diverses facultés de l'âme s'exercent simultanément, elles se distinguent néanmoins parce qu'elles se laissent séparément concevoir et parce qu'elles ne sont pas en proportion l'une avec l'autre. La sensibilité et l'intelligence s'accompagnent toujours en une certaine mesure, mais elles ne sont pas en rapport exact l'une avec l'autre ; quand l'intelligence est plus vive, la sensibilité l'est moins, et réciproquement. De même pour les facultés intellectuelles : s'il est vrai qu'aucune perception n'a lieu sans la mémoire, et que la mémoire elle-même suppose la perception, il est certain que ces deux facultés ne sont nulle-

ment en proportion Tune avec l'autre. Delà, quand même elles apparaissent toutes simultanément dans l'âme, la distinction légitime que nous faisons entre elles, et la nécessité où nous sommes de les rapporter à autant de pouvoirs différents les uns des autres.

En est-il de même de la conscience, soit à l'égard des facultés intellectuelles, soit à l'égard de la sensibilité, ou de la volonté ? Essayons d'abord, s'il nous est possible, de concevoir la conscience à part d'un seul des autres phénomènes de l'âme. Par aucun effort d'analyse et d'abstraction nous ne pouvons y parvenir. La conscience s'identifie si bien avec chacun d'eux, qu'elle ne laisse aucune prise, par quelque biais qu'on la considère, à une véritable distinction. Nulle analyse psychologique, si subtile qu'elle soit, ne peut faire que penser, et se savoir penser, que vouloir ou sentir, et se savoir voulant et sentant, ne soient pas une seule et même chose, l'acte le plus indivisible, le plus un qui se puisse concevoir. J'ai conscience d'une sensation, d'une idée, ou bien j'ai celte sensation, j'ai cette idée, sont des expressions absolument tautologiques. Pour le prouver, il suffit qu'on ne puisse chercher à les séparer sans tomber dans cette contradiction radicale, dans cette chimère, comme dit Cousin, d'une pensée qui n'est pas pensée, d'une représentation qui

ne représente rien, d'une sensation qui n'est pas sèntie, d'une volonté qui n'est pas voulue *. Si, par la pensée, on oie la conscience d'un phénomène psychologique, ce n'est pas seulement le mutiler, le détruire en partie, le priver d'un certain degréde vivacité et de lumière, supprimer un certain redoublement de l'impression sur ellemême ; il n'en reste rien, il a cessé d'exister. De lumineux un corps devient obscur, quand il est plongé dans les ténèbres, mais il ne cesse pas d'exister parce que la lumière ne l'éclairé plus. Tout au contraire un phénomène de conscience ne subsiste que par la conscience ; la conscience ôtée, il n'est plus.

Quoiqu'il semble évident que le je pense doit accompagner, comme dit Kant, toutes nos représentations, sinon il y aurait des représentations ne représentant rien, un certain nombre de philosophes allemands et anglais ont admis néanmoins, ou paru admettre, par suite de l'équivoque signalée, du mot d'inconscience, l'existence de sensa-

1. Voici le même raisonnement dans Tertullien que dans James Mill pour prouver que les facultés ne sont que des modes d'un principe pensant, unique et indivisible : « Quid sensus nisi ejus rei quœ sentitur, intellectus? Quid inlelleclus nisi hujus rei quœ intellifjitur sensus? Unde ista tormenta cruciandœ simplicitatis et suspendendee veritatis? Quis mihi exhibebit senmm non intelluj entera quod sentit, aut intellectum non sentientem quod intelligit ? » (De anima, cap. xvm.) On peut rapprocher ce passage de celui d'Aristote que nous avons cité dans un chapitre précédent.

tions, de pensées, de volontés sans conscience, ils ont même prétendu leur faire jouer un rôle considérable dans la science de l'âme humaine. Insistons sur la nécessité de rectifier ou leurs idées ou leur langage.

Il est vrai que Leibniz fait souvent intervenir des perceptions qu'il appelle, pour mieux en marquer la petitesse, perceptions insensibles ou même imperceptibles; mais lui-même il nous montre qu'il ne prend pas ces expressions au sens précis et rigoureux en leur donnant non moins fréquemment pour synonymes les dénominations plus justes et plus exactes, de petites perceptions, de perceptions peu relevées, de sensations sourdes ou infiniment petites.

De même aussi il nous semble impossible de prendre à la lettre le terme de représentation dont il se sert pour désigner les phénomènes de l'univers que chaque monade, même la dernière de toutes, reflète en entier pour qui saurait l'y voir, comme en un miroir fidèle, suivant son expression. Que sont des représentations qui ne représentent absolument rien au regard de l'être même où elles se produisent et qui n'en est que le théâtre 1 Le rapport avec une conscience donnée n'est-il pas la condition essentielle de toute vraie représentation ? On ne peut dire d'une glace qui réfléchit les images du dehors qu'elle a des représentations ;

elle envoie bien des représentations au spectateur du dehors qui y jette les yeux, elle lui en donne, mais elle n'en a pas. Pour qui donc est cette représentation de l'univers dans le miroir de la monade? Elle est comme si elle n'était pas pour la monade elle-même; elle n'existe qu'au regard de l'intelligence infinie qui sait, l'y voir. Entre ces prétendues représentations, et tous les autres phénomènes qui se produisent dans l'univers matériel, il n'y a pas de différence. Chaque mouvement étant en connexion avec tous les autres mouvements de l'univers, on pourrait dire dans le même sens que chaque mouvement représente l'univers. Tout cela est en dehors de la vie de l'esprit, et la conscience n'a pas plus à y voir que dans les phénomènes du dehors. Nous ne nions d'ailleurs nullement les petites perceptions, ni l'importance que leur donne Leibniz dans la vie intellectuelle et morale.

Dans Y Anthropologie de Kant il y a un chapitre intitulé : Des représentations dont nous n'avons pas conscience. Mais cette expression ne doit pas plus être prise à la lettre que les perceptions imperceptibles de Leibniz. Par ces représentations sans conscience, dont le champ, dit-il, est immense, il n'entend que des représentations obscures, plus ou moins éclipsées par d'autres plus notables. Ge^ représentations sont sur le seuil de la conscience,

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d'après Kant, mais ne sont point en dehors. Donc ni les perceptions imperceptibles de Leibniz, ni les représentations sans conscience de Kant, ne doivent nous être opposées comme un argument en faveur d'une séparation de la conscience d'avec les faits psychologiques.

Parmi leurs successeurs, en Allemagne, en Angleterre et en France, et surtout parmi les contemporains, un certain nombre, sans montrer assez de souci d'éviter cette contradiction dans les termes que nous venons de relever, semblent avoir voulu faire réellement intervenir, dans l'homme et dans la nature, des représentations, des pensées, des volontés absolument en dehors de la conscience.

Ainsi, selon Schelling, toute activité physique, tout effort vital, n'est qu'une pensée inconsciente ; la conscience est un accompagnement ordinaire, mais non pas nécessaire, des opérations mentales. La volonté inconsciente joue également un grand rôle dans le monde et l'homme tels que les conçoit Schopenhauer. Herbert Spencer admet des représentations sans conscience, ou, comme il le dit, audessous du seuil de la conscience, tandis que Kant les retenait sur le seuil môme. Hartmann, dont nous avons déjà cité une bizarre définition de la conscience, s'est proposé spécialement de montrer dans sa Philosophie de l 'inconscient la part et le

rôle de l'inconscient dans le corps et dans l'esprit de l'homme, Par une foule d'inductions et de conjectures, il cherche d'abord à démontrer, qu'il y a un principe inconscient d'intelligence et de volonté dans les fonctions vitales et la formation des organes, qui, selon lai, ne peut avoir lieu que par une idée inconsciente de l'âme, parce que tout être organisé est son œuvre à lui-même. Du physique passant au moral, il voit l'inconscient dans les instincts, dans l'amour, dans le plaisir et la douleur, dans la sensibilité pour le beau, dans la formation du langage, et même dans toutes les opérations de la pensée. Puis, dans une dernière partie, consacrée à la métaphysique de l'inconscient, il le comble d'une foule de vertus il l'exalte sans mesure au détriment de l'activité consciente. Ainsi, selon Hartmann, l'inconscient n'est sujet ni à la maladie, ni à la fatigue, ni à l'erreur, L'inconscient est son Dieu et sa providence ; c'est un Dieu, dit-il, qui tient le milieu entre le Dieu da théisme et le Dieu du naturalisme. Laissons de coté cette nouvelle théodicée, pour nous borner à remarquer que, sous ce nom d'inconscient, dont il abuse, le philosophe allemand comprend en psychologie tout ce qui est instinctif et spontané, par opposition à tout ce qui est réfléchi ; mais il ne prouve nullement que la spontanéité et l'instinct ne soient pas accompagnés

d'une conscience plus ou moins obscure. Relevons en passant cette étrange assertion, bien digne d'un pessimiste, relativement au plaisir et à la douleur ; la douleur, suivant Hartmann, serait toujours consciente, tandis que le plaisir ne le serait pas toujours. Qu'est-ce donc qu'un plaisir dont on n'a conscience à aucun degré, et par quel abus de langage lui conserver le nom de plaisir ?

Des philosophes allemands, qui les ont mises à la mode, les pensées inconscientes ont passé chez quelques psychologues anglais. Nous nous bornerons à citer Georges Lewes et Morell *, pour parler plus particulièrement de J. Murphy et de son ouvrage sur l'habitude et sur l'intelligence 2. Murphy, comme Hartmann, est un zélé partisan des idées et des sensations sans conscience. Il nous arrive, dit-il, de devenir tout à coup conscients d'un objet qu'on avait déjà auparavant sous les yeux, ou d'un son qui déjà, depuis plusieurs instants, retentissait aux oreilles. Je voyais ou j'entendais, mais je n'en avais pas conscience, est une locution populaire. Pendant le sommeil, un bruit qui s'arrête, comme un bruit

1. Lewes n'admet pas qu'il y ait équivalence entre conscience et sensation, il distingue la conscience, la subconscience et l'inconscience. Selon Morell, la conscience est un accompagnement usuel, mais non nécessaire de nos opérations mentales. Vooyez la Psychologie anglaise contemporaine de Ribot.

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