‹ La vraie conscienceChapitre 53 sur 74 · Traité des facultés de Varna, 2e édit., liv. VI, chap. n · texte numérisé non relu

Traité des facultés de Varna, 2e édit., liv. VI, chap. n

pour ainsi dire, d'eux-mêmes, par l'effet de l'habitude et sans que nous y prenions garde. Mais il n'en résulte pas que ces faits, et la conscience que nous en avons, soient en raison inverse, ou même seulement en quelque défaut de proportion, les uns avec les autres, et qu'en conséquence il faille les rapporter à des principes différents.

Le défaut de proportion n'est ici qu'entre l'intensité des phénomènes intérieurs et la faculté de les observer et de les décrire. Or cette faculté d'analyser ce qui se passe au dedans de nous, c'est l'observation intérieure, la réflexion ou la conscience réfléchie, c'est-à-dire un état particulier, un certain degré de la conscience, et non la conscience elle-même, la conscienee simple et spontanée, suivant la distinction que nous avons faite dès le commencement. Cette conscience réfléchie est celle dont M. Vacherot a bien dit, que non seulement elle n'est pas en proportion, mais qu'elle est en raison inverse de la sensation 4. M. Vacherot la définit en effet : le sentiment du moi dans tous les phénomènes de la vie morale2, cette conscience qu'il oppose à

I . Dictionnaire des sciences philosophiques, art. Conscience. .1»' trouve une définition analogue de la conscience dans L' savanl Cours de philosophie de M. l'abbé Fabre, professeur à la Sorbonne, définition sur laquelle il s'appuie pour distinguer la conscience de l'intelligence et en taire une faculté spéciale « La conscience, dit-il, est donc une faculté spéciale et on même temps lo mode d'action de toutes nos facultés. Elle a pour-objel

la sensation. Or ce sentiment du moi n'est pas le tait dé la conscience spontanée ; il ne s'acquiert que par un certain retour sur nous-mêmes, par l'intervention de la réflexion.

Ce pouvoir de réfléchir sur nous-mêmes exige le calme, le sang-froid, une grande liberté d'esprit, la pleine possession de nous-mêmes. Si l'âme est aux prises avec une sensation trop vive, avec une grande passion, si elle est ravie par l'enthousiasme ou l'extase, il diminue ou même il s'évanouit tout entier. Sous l'influence même de l'habitude il se relâche; à mesure que l'habitude se fortifie, il s'affaiblit. Ainsi il est très vrai que l'intensité delà conscience réfléchie est généralement en raison inverse de l'intensité des autres phénomènes. La faculté d'observer et d'analyser ce qui se passe au dedans de nous, le sentiment même de notre personnalité, est d'autant moindre que nous sommes plus fortement émus ou plus absorbés par nos sensations et nos pensées.

Mais ce qui est vrai de la réflexion l'est-il également de la conscience elle-même, sans nulle intervention de la réflexion et de la volonté? Voilà

de produire une certaine réflexion plus ou moins marquée qui accompagne tous nos actes. Cette réflexion est l'objet propre de cette faculté. » (Cours de philosophie, t. Ier, p. 451.) Ici encore je vois non la conscience elle-même, mais un état particulier de la conscience, à savoir, cette réflexion où elle se prend pour son propre objet et qui la distingue en effet des autres actes intérieurs.

ce qu'il faut examiner. Cette conscience, essentielle à tous les phénomènes de conscience, qui n'en est que la simple représentation, et non l'analyse, cette conscience qui est nous-mêmes, et non un retour sur nous-mêmes, n'est-elle pas toujours et nécessairement en proportion exacte avec eux? Comment affirmer qu'elle est plus ou moins forte, à moins de quelque autre mesure du degré de force ou de faiblesse de nos propres sentiments et de nos propres pensées, que la conscience même que nous en avons? Ce degré, par où le fait intérieur dépasserait la conscience que nous en avons, ne serait-il donc pas absolument pour nous comme s'il n'existait pas? Si, par hypothèse, nous n'avions qu'à moitié conscience de telle ou telle passion, de telle ou telle douleur, cette passion ou cette douleur, à moitié ressenties, ne seraient-elles pas par là même réellement à moitié plus faibles, c'est-à-dire ne diminueraient-elles pas exactement dans la proportion de la conscience que nous en avons?

On a dit aussi que la grandeur de l'effort, loin d'être proportionnée à la conscience, est souvent en raison inverse. On cite l'exemple de lutteurs qui, au commencement de la lutte, ménagent leurs forces, et qui cependant ont alors la conscience la plus nette de l'effort qu'ils déploient. Mais que la lutte devienne plus vive, que la pas-

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sion s'en mêle, l'effort augmente; et c'est alors précisément qu'ils no peuvent plus le mesurer, le calculer, et qu'ils en ont le moins conscience1. Ici encore ce n'es! pas la conscience qui réellement a diminué, mais le sang-froid nécessaire à la réflexion qui observe, qui mesure et qui calcule, et qui va diminuant à mesure que la lutte s'échauffe.

Ce que nous ne pouvons affirmer de nous-même par la conscience, comment l'affirmer d'autrui sur la foi incertaine des témoignages extérieurs? Us sont plus ou moins vifs, suivant les individus, les tempéraments, les circonstances, et non suivant le degré réel de force ou de faiblesse des sentiments éprouvés. Rien donc ne prouve qu'il y ait ou qu'il puisse y avoir un défaut quelconque de proportion entre ce qui se passe en nous et la conscience qui nous le révèle.

Ainsi la conscience, si on ne la confond pas avec la réflexion, ne demeure jamais au-dessous, pas plus qu'elle ne va jamais au delà, de l'action de nos facultés et de l'intensité des phénomènes intérieurs, que non seulement elle nous révèle, mais qu'elle seule mesure, et que seule même elle constitue, comme nous chercherons plus amplement à l'établir. Donc il n'y a nulle prise pour

]. M. Janet, article sur Mill et Hamilton, Revue des deux monde* du 15 octobre 1869.

une distinction quelconque entre la conscience et les phénomènes de conscience.

Voici encore, sous forme différente, une nouvelle démonstration de cette identité qui sera comme la contre-épreuve de la première. Toute faculté doit avoir son objet propre, son domaine distinct, sinon elle n'aurait aucune raison d'être, et se confondrait avec les autres facultés. Or où trouver ce domaine de la conscience? Selon Reid et les partisans de sa doctrine, les diverses opérations de l'intelligence, à l'exclusion de leur objet, seraient cet objet propre de la conscience. M. Garnier dit, en d'autres termes, ce qui est la même chose au fond : « La conscience révèle à l'âme l'action de toutes nos autres facultés1. »

Ainsi l'action de nos facultés, c'est-à-dire l'intelligence qui perçoit, qui se souvient, qui imagine, etc., indépendamment de l'objet perçu, souvenu, imaginé, voilà quel serait, entre toutes les autres facultés de l'âme, le lot spécial de la faculté de la conscience.

Gomment séparer cependant l'action des facultés de l'objet sur lequel elles agissent, ou de la forme même que revêt cette action? L'âme qui pense et la pensée sont deux termes corrélatifs

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