Traité des faculiés de l'âme, Liv. Vf, chap
dont l'indissoluble union constitue la connaissance, et que saisit à la fois le même acte de connaissance ou de conscience. Autant il est impossible de concevoir une connaissance sans sujet, autant il est impossible de la concevoir sans un mode quelconque, sans un objet, c'est-à-dire sans une chose qui est connue. La conscience du moi pur est une chimère
Selon Reid, l'acte de percevoir serait la par afférente à la conscience, tandis que l'objet perçu serait la perception proprement dite 2. Mais ces deux choses n'en font qu'une. Que serait un acte de percevoir sans un objet perçu, sinon une perception de rien, c'est-à-dire une perception qui ne serait pas une perception, une chimère, un néant? Pas plus que la perception, l'imagination ne souffre cette division de l'acte d'imaginer et de la chose imaginée. De même que la perception d'une rose est identiquement la même chose que la rose perçue, de même l'imagination de tel ou tel monstre n'est pas autre chose que le monstre imaginé. Donc il est également impossible d'enlever quelque chose à l'imagination pour en faire la part et l'objet propre de je ne sais quelle autre faculté de connaissance.
1. Anima sibi sui conscia est, quatenus sibi conscia est suarum mutationum vel aclionum, nec aliter sibi. (Wolf, Psychologia rationalis, cap. i).
2. Troisième essai sur les facultés intellectuelles , chap. I.
La mémoire semblerait peut-être au premier abord se prêter mieux à cette délimitation d'un domaine distinct de la conscience, si du moins on adoptait la définition qu'en donne Reid : « L'objet de la mémoire est nécessairement le passé, comme l'objet de la perception et de la conscience est nécessairement une chose présente. » Si cette définition était vraie, il y aurait dans le fait de mémoire deux actes distincts dont l'un, la connaissance immédiate du passé, serait le propre de la mémoire, tandis que l'autre, la connaissance immédiate de l'acte présent à l'esprit, serait l'objet de la conscience. Le passé d'un côté, de l'autre le présent, formeraient les deux domaines distincts de la mémoire et de la conscience.
Mais la définition de Reid ne saurait être acceptée. En effet, cette connaissance immédiate du passé, attribuée à la mémoire, selon la juste critique qu'en fait Hamilton, enferme deux termes, immédiat et passé, qui s'excluent nécessairement. Il n'y a de connaissance immédiate que de ce qui est actuel. Si nous connaissons le passé, ce n'est donc que d'une manière médiate, par quelque inférence naturelle, à propos de ce qui est actuellement présent dans noire esprit.
Ce prétendu partage entre les attributions de la conscience et de la mémoire est donc aussi impossible qu'au sein de la perception ou de l'imagi-
Dation. Comme la conscience elle-même, la mémoire a pour objet quelque chose d'actuellement présent, à propos de quoi a lieu l'acte inductif par lequel nous remontons du présent dans le passé. La conscience en réalité embrasse tout le contenu de la mémoire, comme elle embrasse tout le contenu des autres facultés intellectuelles. L'analyse de tous les faits intellectuels nous conduirait toujours à ce même résultat, que la connaissance d'une opération quelconque de l'esprit enveloppe nécessairement celle de son objet, que l'idée et l'acte par lequel nous la connaissons, ne sont qu'une seule et même chose.
C'est donc vainement qu'on voudrait assigner à la conscience un objet propre et distinct, une place particulière dans une théorie de l'entendement; son domaine c'est la totalité de tous les faits psychiques, c'est l'âme tout entière. Ainsi nous avons achevé de démontrer, à un autre point de vue, cette impossibilité, que tout d'abord nous avions constatée, de distinguer d'aucun phénomène de conscience la conscience elle-même1. Pour employer à notre tour une métaphore ,
1. En ce qui regarde ce dédoublement chimérique des faits de conscience et de la conscience, M. Taine est du même avis que nous : « Cotte science des événements internes et présents s'appelle conscience parce que son objet est interne et présent; elle s'oppose ainsi aux connaissances dont l'objet n'est point présent ou n'est point interne; à ce titre on la sépare de la perception extérieure et de la mémoire, et l'on fait d'elle un
mais une métaphore que nous croyons exacte, il y a identité entre la lumière qui éclaire et l'objet éclairé.
département distinct, auquel on prépose une faculté distincte- Tout cela est permis et même commode, mais ici commence l'erreur; on est dupé par les mêmes mots et de la même façon, qu'à propos de la mémoire et de la perception extérieure; comme il s'agit d'une connaissance, on veut absolument y trouver un acte de connaissance et un objet connu; on se la figure comme le regard d'un œil intérieur appliqué sur un événement passé. Les métaphores y aident ; en effet les psychologues parlent sans cesse de la conscience comme d'un spectateur ou témoin interne qui observe, compare, prend des notes sur les diverses conceptions, imaginations, représentations qui défilent devant elle. La vérité est qu'alors il n'y a pas en moi deux événements, d'un côté ma conception, de l'autre l'acte par lequel je la connais, mais un seul événement, ma conception elle-mcmo. » (L'Intelligence, t. I, p. I7r>.