Oraison funèbre du prince de Condé
dans tous les faits de conscience, que sont-ils autre chose, sinon cette force qui est nous-mêmes, cette force constamment et immédiatement aperçue, soil qu'elle agisse contre les organes ou même tout simplement qu'elle en supporte et sente le poids? Eniin l'effort n'est-il pas notre nature même suivant la doctrine profonde des stoïciens et de Maine de Biran?
Faisons en outre ici remarquer comment à cette fausse conception du monde intérieur se rattache une conception non moins fausse du monde extérieur, comment le phénoménisme du dedans engendre le phénoménisme du dehors, et comment il laisse échapper à la fois les deux réalités, celle de nous-mêmes et celle du monde. S'il n'y a que des phénomènes au dedans de nous, à plus forte raison il n'y aura que des phénomènes au dehors; si nous n'avons pas saisi une réalité en nousmêmes, un être qui est nous, comment, par l'induction, transporter une réalité quelconque dans le non-moi ?
Ces phénomènes eux-mêmes ne seront, pour les plus habiles et les plus subtils raisonneurs, que des représentations ou des sensations de notre esprit, puisqu'il n'y a pas d'être extérieur où ils se placent et d'où ils dépendent. De l'âme, la théorie psychologique, pour parler comme Stuart Millj s'étend à la matière.
Ce système, généralement connu sous le nom d'idéalisme, n'est pas nouveau, sans doute, dans l'histoire de la philosophie; il suffit de rappeler ici les noms de Berkeley et de Hume. Mais il a été renouvelé de nos jours en Angleterre, où Berkeley compte peut-être plus de disciples que jamais1, par des penseurs, non moins subtils et non moins habiles, qui auraient mis à de nouvelles et à de rudes épreuves le bon sens et la dialectique de Reid. Parmi eux c'est Stuart Mill qui a fait les efforts les plus ingénieux et les plus spécieux en vue de prouver que, pour expliquer loutes nos idées, toutes nos sensations du monde extérieur, il n'est nullement nécessaire d'admettre l'existence d'un pareil monde. Ce monde n'existe pas, selon Stuart Mill; il n'est qu'une apparence, mais qu'importe? Pourquoi le vulgaire prendrait-il l'alarme, pourquoi ferait-il la guerre aux philosophes, quelque forte raison que nous ayons tous de tenir à la réalité extérieure ? Tout ne se passe-t-il pas à souhait pour nous, et à point nommé, avec la même précision, la même sûreté, la même per-
1. Parmi les disciples actuels de Berkeley nous pouvons citer Thomas Collyns Simon, auteur d'un ouvrage : On the nature and élément of the externat world or universal immater ialism (London, 1848 et 1862); Fraser, qui a publié une nouvelle édition des œuvres de Berkeley en 1 gros vol. in-8°. Enfin Stuart Mill professe la plus grande admiration pour Berkeley et se déclare partisan de son idéalisme, qui est en effet identique à sa théorie psychologique de la matière.
manence, que si ce monde existait réellement, et que s'il y avait réellement en dehors de nous des chênes et des rochers ? Le sol sur lequel nous marchons en paraît-il moins solide?
Stuart Mill se flatte, en effet, comme avant lui Berkeley, d'avoir pourvu à tout, d'avoir tout sauvé, en tout détruisant, grâce au mécanisme merveilleux de l'association des idées, grâce à son invention ingénieuse des groupes de possibilités permanentes de sensations; comme si ces possibilités elle-mêmes n'exigeaient pas quelque réalité permanente, toujours capable de les exciter en nous, de la même manière, et dans les mêmes circonstances. Cette réalité ôtée, que sont ces groupes, plus ou moins fortement associés, ces possibilités permanentes', sans nulle raison de l'être, sinon des ombres vaines, de véritables hallucinations de l'esprit humain, et non des hallucinations vraies, comme le dit M. Taine.
Pour revenir de la réalité extérieure au monde intérieur, et pour conclure, quoi d'étonnant que la conscience nous révèle ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans notre être, cela même au delà de quoi il n'y a rien, puisqu'elle se voit, encore une fois, du dedans au dedans? On ne peut mieux dire que Buffon, s'inspirant sans doute encore de Descartes : « L'existence de notre âme nous est démontrée, ou plutôt nous ne faisons qu'un,
cette existence et nous ; être et penser sont pour nous la même chose; cette vérité est intime et plus qu'intuitive; elle est indépendante de nos sens, de notre imagination, de notre mémoire et de toutes les autres facultés relatives1. »
L'abbé de Lignac compare ceux qui cherchent quelle est la nature de l'âme en dehors du témoignage direct de la conscience, « à cet homme qui aurait voulu être à la fenêtre pour se voir passer dans la rue. Ils veulent voir leur âme par le dehors et du dehors2. »
Pour résumer cette discussionsurla conscience, loin qu'elle soit une faculté particulière, comme l'ont pensé les philosophes écossais et leurs disciples de France, ou même une faculté générale, la forme fondamentale de l'intelligence seule, suivant d'autres philosophes, elle est aussi la forme fondamentale de la sensibilité et de la volonté, non moins que de l'intelligence, c'est-à-dire la forme de l'âme tout entière. La conscience est coextensive, selon nous, ou plutôt elle est identique à la vie de l'esprit, à l'âme elle-même. Il y a lieu sans doute de distinguer entre l'âme et le moi. La sphère du moi est celle de la conscience réfléchie, mais la sphère concentrique plus vaste de l'âme est celle de la simple conscience. Tout autant