‹ La vraie conscienceChapitre 64 sur 74 · Bases de la morale évolutioniste, p · texte numérisé non relu

Bases de la morale évolutioniste, p

modification à cette première forme de sa doctrine dans laquelle il semblait identifier la lin et, par conséquent, le bien avec la somme telle quelle de toutes nos tendances indistinctement. Toutefois la faute était peut-être dans les termes plutôt que dans la pensée elle-même. Si Jouffroy afait entrer le développement et la satisfaction de toutes nos tendances dans notre fin et notre bien, il ne lui a pas échappé que pour atteindre le but, elles devaient être réglées, contenues, ou développées plus ou moins, suivant leur rôle et leur place dans notre nature, c'est-à-dire que la dignité humaine était à la condition de l'empire sur nousmêmes.

Or, c'est seulement par la formation, le développement, comme aussi le bon usage de la liberté, que chacune de nos tendances peut être contenue dans ses véritables limites, que le bon ordre, que l'harmonie existeront au dedans de nous, que la prépondérance sera acquise et maintenue aux tendances d'ordre supérieur, et que les passions mauvaises qui les étouffent seront refoulées. Nul effort vers l'idéal, nulle perfection n'est possible sans le concours de la liberté. De là sans doute ce qui a conduit Jouffroy à placer définitivement la fin de l'homme dans la formation même de la personnalité, comme la condition de tout perfectionnement. Son tort a été de paraître ici con-

sidérer la personnalité ou la liberté, d'une façon en quelque sorte abstraite, indépendamment l * raison, indépendamment de ses actes, bons ou mauvais, et de placer ainsi, dans ce qui n'est plus qu'une abstraction, la fin etle bien de l'homme. La liberté ou la personnalité est la condition et non le but. Ce sont sans doute choses excellentes et vraiment humaines; elles entrent dans la fin de l'homme, ou plutôt elles sont la condition même sans laquelle cette fin ne pourrait être atteinte. Mais c'est une erreur de mettre la liberté à part des intentions et des œuvres, dont elle ne se sépare pas, à part du bon ou du mauvais usage qu'on en fait, du mal, comme du bien, dont elle peut également être l'instrument. Quoique la liberté se manifeste à son plus haut degré par le bien, elle se manifeste aussi, il n'est pas possible de le méconnaître, par le mal. 11 y a, il est vrai, des passions abrutissantes qui l'étouffent, mais il en est d'autres qui l'excitent et l'éveillent, au moins pour un temps. Que de calculs, que d'empire sur soi, quelle force pour contenir toutes les autres passions, hors celle qui est en jeu, dans un ambitieux sans scrupule, dans le chef d'un complot, ou même dans le scélérat qui prépare ou qui cache un crime! Quelle puissante personnalité que celle du Satan de Milton, c'est-à-dire du génie même du mal ! Le méchant diabolique

aura-t-il donc atteint sa fin, tout autant que l'homme do bien, pour avoir, lui aussi, développé el exercé sa liberté, quoique dans un tout autre but? Faut-il faire de Satan, non moins que du juste et du saint l'idéal de l'homme? Telle serait la conséquence extrême du sentiment de Jouffroy.

Xe séparons donc pas la liberté des actes de la liberté, ne la mettons pas à part de ses œuvres, sans lesquelles ni elle ne se manifeste pas, ni même, à vrai dire, elle n'existe, ne s'exerçant jamais que pour un motif et pour un but. C'est sur les intentions seules ou les motifs, sur les œuvres qui en sont la suite, qu'il faut juger la liberté. L'estime que nous devons en faire se proportionne au degré de perfection qu'elle a réalisé en nous, et à la mesure dans laquelle nous avons accompli notre destinée; sinon, encore une fois, il faudra mettre sur la même ligne, à l'égard de la fin où nous devons tendre, le scélérat et l'homme de bien, si l'un et l'autre ont fait preuve d'une égale énergie et déployé autant de liberté, l'un dans le mal, l'autre dans le bien.

Tels sont les côtés défectueux des deux formes sous lesquelles Jouffroy a présenté sa doctrine morale de la fin et du bien. Mais en réunissant la liberté et la perfection, qu'il a eu tort de séparer, on arrive à la formule qui, suivant nous, est la seule vraie, à savoir, l'identité de la conscience et

LA CONSCIENCE ET LA LOI MORALE. 26o

de la loi morale. Pour savoir ce que nous devons faire nous n'avons qu'à savoir ce que nous sommes. On ne peut dire mieux que Sénèque : Tune demum intelliges quid faciendum tibi, quid vitandum sit, quum didiceris quid naturœ tuœ debeas1.

Nous avons encore à donner quelques développements à cette formule pour achever de la défendre contre certaines objections, et pour rendre plus clair encore qu'il n'y a pas d'autre fondement de la morale humaine.

Page 1