CHAPITRE II
La psychologie et la physiologie. — La psychologie mise en question. — L'ancienne et la nouvelle psychologie. — Prétentions mal fondées de la physiologie. — Ce qui reste vrai du mémoire de Jouffroy. — Une psychologie sans âme. — La psychologie scientifique. — Théorie du double aspect. — Impossibilité de relier deux faces, subjective et objective, en un phénomène unique. — Contradiction dans les termes : Fausses métaphores, comparaisons inexactes. — La dualité résulte de l'irréductibilité avouée par les partisans euxmêmes du double aspect. — Suprême et vain recours à la diversité du mode d'appréhension. — Limites de la physiologie d'après Claude Bernard. — Des définitions physiologiques de la conscience. — Les conditions organiques de la conscience confondues avec la conscience elle-même. — La connexion n'est pas l'identité. — La psychologie sans la physiologie et la physiologie sans la psychologie. — Avantage de la psychologie.
Il faut bien nous arrêter d'abord aux objections et aux prétentions d'une certaine physiologie hardie et envahissante, puisqu'elle ne tend à rien moins qu'à supprimer l'observation intérieure, l'étude de la conscience parla conscience, c'est-àdire à supprimer la psychologie elle-même au profit de la physiologie. Nous n'avons plus à discuter seulement sur l'existence de telle ou telle faculté, sur l'origine et les caractères des idées,
ni sur telle ou telle question particulière de psychologie, mais sur la méthode, sur l'objet, sur la possibilité môme de la psychologie. C'est la science elle-même, et non pas tel ou tel de ses résultats, qui est mise en question. La physiologie doit-elle prendre la place de la psychologie ? La psychologie doit-elle être ou ne pas être? Auraitelle fait son temps, comme l'alchimie ou l'astrologie? Voilà la question.
Tout en repoussant les prétentions excessives de certains physiologistes et même de certains psychologues, si l'on peut encore leur donner ce nom, qui ont passé dans leurs rangs, nous n'avons garde d'imiter leur intolérance et de faire la guerre à la physiologie elle-même. Nous ne prétendons pas qu'il faille étudier le cerveau avec la conscience ; nous ne contestons ni son objet propre, ni sa méthode, ni ses expériences et ses découvertes, nous la considérons comme un utile, ou même comme un indispensable complément, pour un certain nombre de questions psychologiques mixtes, placées sur les confins de l'âme et du corps. Mais de là il y a loin à en faire, avec Herbert Spencer par exemple, la donnée première, le fondement même de la psychologie. Il est vrai que cette psychologie, que nous persistons à défendre, est dédaigneusement qualifiée par nos adversaires d'ancienne psychologie, et qu'ils lui opposent une
psychologie nouvelle d'où doit enfin nous venir toute lumière. Loin que cette épithète d'ancienne psychologie nous fasse quelque peine, nous serions plutôt disposé à en tirer avantage et vanité. Consultez l'histoire ; elle est en effet fort ancienne la psychologie qui a pour objet Famé humaine, et non les hémisphères du cerveau, qui a pour méthode la conscience et non les dissections et les vivisections. Elle remonte jusqu'à ces premiers sages qui ont mis en pratique le grand précepte de se connaître soi-même ; elle va de Socrate et de ses successeurs, de Platon, d'Aristote, en passant par saint Augustin et saint Thomas, jusqu'à Descartes, Leibniz et Kant, jusqu'à Maine de Biran, Jouffroy et Cousin. Si elle peut se faire gloire de tant d'hommes illustres, si elle compte plus d'hommes de génie qu'il ne s'en trouve dans l'histoire d'aucune autre science, elle peut se vanter aussi de n'avoir pas été dans le passé, ni même dans le présent, tout à fait stérile, quoi que disent ses adversaires. La nature de l'homme, la distinction de plus en plus approfondie de l'âme et du corps, les facultés de l'âme, ces facultés que les physiologistes cherchent en ce moment encore à localiser dans le cerveau, nos penchants, nos passions, nos idées, leurs caractères et leur origine, les idées directrices, les lois du raisonnement et de la conduite, la logique et la morale, que de dé-
couvertes n'a-t-elle pas faites dans ce champ immense ! C'est elle qui a fourni tout le fonds sur lequel vivent depuis l'antiquité les sciences morales et politiques, toute la matière de ce qu'ont écrit de meilleur sur l'homme les plus grands moralistes anciens et modernes. Quant à la psychologie nouvelle, avec toutes ses prétentions, avec tous ses appareils, avec sa méthode numérique, avec toutes ses hypothèses sur le jeu des fihres et des cellules, elle n'en est guère encore qu'aux promesses, de l'aveu de ses plus chauds partisans, qui eux-mêmes sont obligés de reconnaître, ce qui devrait les rendre un peu plus modestes, que pour beaucoup de travail, elle n'a obtenu encore que de bien médiocres résultats
La nature même du moi, la conscience ou la méthode pour l'observer, voilà le point fondamental du débat entre ces deux psychologies. Par quoi les nouveaux psychologues prétendent-ils remplacer la conscience et le moi, ou à quoi les réduisent-ils ? Telle est la principale question que nous nous proposons d'examiner ici.
Faire exactement les deux parts de chaque science, déterminer la méthode propre à chacune, voilà quelle doit être la première condition de paix et d'entente entre la psychologie et la physiolo-