CHAPITRE XVI
De la conscience morale dans l'ordre social. — Double sens du progrès moral, l'un au regard des lumières, l'autre au regard de la volonté. — Distinction des lumières morales et de la vertu. — Nul mérite hors l'intention et la bonne volonté. — Du rapport des intentions et des actes. — Rien de moral qui ne dérive tout entier du dedans. — Le mérite également à la portée de tous. — Le vrai progrès moral œuvre toute personnelle. Les premiers venus en ce monde n'ont pas été condamnés à valoir moins que les derniers. — Différence du progrès social et du progrès moral. — Transmissibilité et accumulation des éléments du progrès social. — Rapport qu'ont entre eux ces deux sortes de progrès. — Le progrès moral garantie et condition du progrès social. — Aucun progrès social ne rendra la vertu superflue. — Danger que court la civilisation quand ces deux progrès ne sont pas en proportion l'un de l'autre. — Résumé final.
La conscience morale, telle que nous venons de la définir, est-elle susceptible de progrès? En quel sens et en quelle mesure? Quels sont les rapports du progrès de la conscience morale avec le progrès social? Telle est la question que nous allons brièvement examiner dans ce dernier ebapitre. Il ne s'agit pas ici de ces degrés divers que nous avons indiqués en commençant, auxquels la conscience s'élève dans les différentes grandes
classes d'êtres vivants, depuis les plus infimes jusqu'à l'homme, mais des progrès dont la conscience morale est susceptible au sein de l'humanité seule cl dans l'individu.
On ne peut mettre en doute qu'il y ait un progrès des conceptions ou des lumières morales dans l'humanité, comme dans les individus, à mesure qu'ils grandissent et se développent. Nous arrivons à la conscience de plus en plus éclairée, de plus en plus étendue, de ce que nous sommes, de nos penchants, nos sentiments, et nos facultés, de ce que nous valons, de notre dignité, de tout ce qui nous élève au-dessus de la nature animale; de là un progrès dans la conception de la loi, identique, comme nous croyons l'avoir démontré, à la conscience morale. La loi demeure la même dans son fond, qui est la nature humaine, mais la nature humaine plus ou moins complètement consciente d'elle-même. Mais le progrès moral étant pris en diverses acceptions fort différentes les unes des autres, il importe d'abord de les distinguer.
C'est une grave erreur de confondre deux sortes de progrès, l'un qui est du domaine de l'intelligence, l'autre de la volonté, l'un qui est dans la connaissance seule, l'autre dans la pratique de la loi, l'un qui ne dépend pas de nous d'une manière absolue, l'autre qui en dépend toujours. Comme
tous nous avons plus ou moins conscience de notre nature, on peut dire que la loi morale, dans son essence même, dans les traits fondamentaux de notre nature, est immuable, et qu'elle n'est entièrement ignorée de personne, même du sauvage, même de l'enfant. Là est l'unité et l'immutabilité de la loi ; mais, à partir de ce premier point commun, elle va s'étendant, se développant, se rectifiant sur certains points, quand elle a fait fausse route, à mesure que l'intelligence s'éclaire ; elle est donc à la fois immuable et progressive, immuable dans le fond, progressive quant au degré de la lumière, à l'étendue et à la rectitude des applications, telles que chaque individu les comprend. C'est ici qu'il importe de bien faire la part de ce qui est de la culture intellectuelle, d'avec ce qui appartient à la volonté, en laquelle seule résident la moralité, le mérite etla responsabilité ; sinon, il est impossible de s'entendre sur ce qui a été, et sur ce qui est encore, dans le passé et dans le présent, la matière de tant de discussions vagues et confuses, à savoir, sur les progrès ou les déclins de la morale.
Entend-on seulement par progrès moral le progrès des lumières morales, le progrès de la science de la morale qui, comme les progrès de toutes les autres sciences, dépend de l'intelligence, laquelle est essentiellement progressive ? En ce sens, il est certain y a un progrès moral. Pour s'en
assurer, il suffit de comparer les moralistes et les jurisconsultes anciens avec les modernes. Tous les hommes, avons-nous dit, ont en partage un minimum de lumière morale qui est la condition môme de la moralité. Où ce minimum ferait complètement défaut, il n'y aurait pas plus de moralité et de responsabilité que dans la brute ellemême. Mais, à partir de ce minimum, que de degrés inégaux de lumière ont éclairé les volontés en augmentant ou diminuant les obligations et la responsabilité, sans augmenter ou diminuer proportionnellement le mérite et la vertu ! Nul ne peut être tenu qu'à faire ce qu'il sait devoir faire ; il n'y a pas de péché, pas de responsabilité, d'après les théologiens et les moralistes, si nous ne sommes pas coupables de notre ignorance.
Mais, pour bien faire, il ne suffit pas toujours debienvoiret.de bien savoir; les hommes les plus éclairés, les plus grands moralistes n'ont pas toujours été les plus vertueux des hommes. Les hommes les plus dangereux et les plus pervers n'ont pas toujours été les plus ignorants ; intelligence et science, bonne volonté et honnêteté sont choses qui ne vont pas toujours de pair, pour le malheur des sociétés humaines. Ce défaut de proportion marque la diversité profonde de l'élément intellectuel et de l'élément moral au; sens strict et précis. L'intelligence, les lumières de
toute espèce, même en morale, ne sont pas en notre pouvoir; elles dépendent des temps, des lieux, des époques de barbarie ou de civilisation, des dons naturels de chacun. Que si les lumières nous manquent par notre faute, c'est encore la volonté qui seule est en cause, qui seule est responsable. Dans cela seulement qui ne dépend que de nous, dans la volonté, dans l'intention, dans l'acte qui la suit, quand il n'est ni arrêté ni empêché par quelque obstacle du dehors, réside tout entière la seule vraie moralité.
Comment concevoir que le mérite ou le démérite soient quelque part ailleurs que dans ce qui dépend de nous? Pour apprécier la moralité d'un individu, il ne faut donc considérer que la bonne volonté, que l'intention, et non pas le bien ou le mal effectué au dehors, si ce n'est dans leur rapport avec l'intention. Quelque abus que certains casuistes, que des fanatiques, politiques ou religieux, aient pu faire de cette maxime mal interprétée, il n'en demeure pas moins vrai que l'intention seule fait le crime. Sans nul doute il y a en général harmonie, sinon tout ordre serait bouleversé, entre l'intention et l'acte. Quand l'intention est bonne, généralement l'acte est bon ; quand l'acte est mauvais, généralement l'intention est mauvaise. L'accord est la règle, et non pas l'antagonisme. Aussi , quoique l'intention ne
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tombe pas sous l'observation, nous pouvons cependant, par une induction qui ordinairement ne trompe pas, remonter de Pacte à l'intention, comme on va du signe à l'idée qui ne se voit pas davantage.
Voilà sur quoi se fonde le mérite, voilà aussi sur quoi il se mesure. Le mérite est d'autant plus grand que le bien voulu a exigé plus de force morale, plus de persévérance, plus d'effort pour triompher des tentations et des obstacles au dedans et au dehors, c'est-à-dire qu'il a exigé une plus grande quantité de bonne volonté et non pas de lumières. Il y a des actions bonnes, utiles, avantageuses pour l'individu et pour la société qui ne sont qu'improprement qualifiées d'actions morales et qui n'en ont que l'apparence. Si l'individu ne les a accomplies que par crainte de l'opinion publique, des lois, des magistrats, de la police, ou pour suivre la coutume, pour obéir aux convenances et aux bienséances extérieures, ou même par l'unique impulsion d'une bonne nature, sans le sentiment du devoir, on ne peut équitablement porter ces actions à son compte moral et lui en faire un mérite.
Quels qu'en aient été les motifs, de pareilles actions, nous ne le nions pas, ne sont pas à dédaigner pour les liens entre les hommes et pour la conservation de la société ; mais il faut les porter
au compte du bien et du progrès social, non en faire honneur au mérite de leurs auteurs et à leur progrès moral individuel. Elles ont une bonté sociale et non une bonté morale. Nous n'avons garde de dire que ces deux sortes de bien sont incompatibles; nous disons seulement qu'ils ne se confondent pas l'un avec l'autre, et qu'ils ne vont pas toujours de pair.
Pour avoir soutenu et développé cette opinion dans un livre publié, il y a quelques années1, nous avons encouru le reproche fort injuste de séparer les actes des intentions, de ne tenir compte que des intentions, ce qui nous conduirait, dit-on, à considérer les actes comme insignifiants, de même qu'il est arrivé à certains quiétistes. Nous ne pensions pas ainsi à nous défendre contre une pareille imputation. De quelles intentions parlons-nous? D'intentions vraies, fermes, sincères, où l'on ne cherche à tromper ni soi-même ni les autres, et non d'intentions fictives, détournées ou superficielles, de simples velléités? Est-ce donc une intention sincère, celle qui demeure inefficace, qui s'arrête en chemin et qui n'aboutit pas, à moins de quelque empêchement absolu? J'applique à l'intention ce que le poète a dit de la foi :
La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère? 1. Morale et progrès, w2° édit., chez Didier.
Par où on voit la force du lien qui unit l'acte à l'intention, bien qu'en certaines circonstances il puisse ne pas y avoir accord complet entre les deux.
Quelques auteurs ont compris ces actions bonnes et utiles, mais non accomplies par îe sentimenl du devoir, sous le nom de moralité extérieure. Nous avions cru qu'il n'y avait qu'un seul idéal moral, on nous apprend qu'il y en a deux, l'un subjectif, l'autre objectif, l'un au dedans, l'autre au dehors. Pour nous, il ne se peut pas qu'il y en ait deux. Fait-on abstraction de l'intention pour considérer l'acte en lui-même, cet acte, quel qu'il soit, n'est plus que d'ordre matériel et mécanique, entièrement dépourvu de tout caractère de moralité ou d'immoralité, quelque avantageux ou quelque nuisible qu'il puisse être. Point de moralité ni d'immoralité qui ne découlent du dedans, c'est-à-clire de l'intention. Au point de vue purement moral, point d'acte ou bon ou mauvais qui ne soit l'expression d'une volonté bonne ou mauvaise, quelle qu'en soit la valeur sociale. Ériger ainsi deux idéals, l'un au dedans, l'autre au dehors, mettre de côté l'intention, et néanmoins qualifier certains actes en eux-mêmes de bons ou de mauvais moralement, n'est-ce pas là encourir soimême légitimement le reproche, qu'à tort on a li esse à d'autres, de séparer l'acte de l'intention?
* Ce que nous venons de dire sur la bonne volonté, comme principe de tout bien et de tout mal moral, est résumé dans ces deux lignes de Montaigne : « Comme il n'y a rien à bon escient en notre puissance que la volonté, en celle-là se fondent et s'établissent toutes les règles du devoir. » Ailleurs il ne dit pas moins bien: « La vertu n'avoue rien qui ne soit fait par elle et pour elle seule. »
De là même se tire une grande conséquence, tout à fait libérale et démocratique, pour ainsi dire, à savoir l'égalité de tous les hommes depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, pardevant l'obligation morale, égalité la plus précieuse de toutes qui consiste uniquement dans l'obéissance volontaire à ce que leur conscience commande. De là pour tous, en tous lieux du monde, et à toutes les époques de l'histoire de l'humanité, pour les ignorants et les pauvres d'esprit, comme pour les savants, pour les sauvages et les barbares, comme pour les civilisés, la possibilité d'atteindre leur fin et de mériter également, au prix des mêmes efforts, aux mêmes conditions de bonne volonté, déduction faite de toutes les circonstances extérieures, avantageuses pour les uns, et désavantageuses pour les autres, sans nul privilège de temps, de lieu, d'état, de famille ni de supériorité intellectuelle.
Les conditions de moralité étant égales pour
chacun, que faut-il entendre par progrès moral? En quel sens et 'dans quelles limites ce progrès existe-t-U, si toutefois il existe? Les anciens valent-ils mieux que les modernes en fait de morale ? C'est là une bien vieille querelle qui se renouvelle, de génération en génération.
Pour trouver la réponse, nous n'avons qu'à nous tenir à la distinction que nous venons de faire entre le bien moral et le bien social. Il y a deux sortes de progrès, comme il y a deux sortes de bien à distinguer : le progrès moral et le progrès social. Marquons bien les différences qui les séparent, comme aussi le lien qui doit les unir. Le progrès moral est œuvre exclusivement individuelle; il a pour champ et pour limites l'activité propre de chaque individu. Se commander à soi-même, se régler, se contenir, maintenir nos facultés et nos penchants caractéristiques au-dessus de tout ce qui nous est commun avec les êtres inférieurs, d'après la règle que nous avons posée ; agir en toute circonstance à l'égard des autres, comme à l'égard de soi, par le sentiment du respect de la dignité humaine, voilà la tache qu'apporte avec lui chaque être humain dans ce monde, voilà l'œuvre personnelle, par excellence, en quoi consiste le mérite moral, et où n'entrent pour rien tous les secours et tous les soutiens du dehors.
Quoi donc ! cette grande tâche ne sera-t-elle pas au moins adoucie, facilitée et mieux remplie, pour le plus grand bien de tous, par les progrès des mœurs, de la culture générale, de la civilisation, et aussi par une heureuse rencontre de circonstances particulières, par les avantages d'une bonne famille, d'une bonne éducation et par les bons exemples? Bien élevé dès le berceau, bien entouré et au sein d'une société civilisée, l'individu, avec moins de peine et d'effort, ne devient-il pas plus inoffensif, moins violent, de mœurs plus douces et plus sociables, d'un meilleur commerce avec ses semblables, ne devient-il pas meilleur en un mot? Si l'objection a quelque chose de spécieux, c'est à cause du double sens de ce mot meilleur, l'un au regard du dedans, l'autre au regard du dehors. Elle ne saurait donc nous embarrasser, pour peu que nous restions fermes à ce point de vue absolu de la notion vraie du mérite moral , d'où il nous faut retrancher tout ce qui n'est pas le fait exclusif de labonne volonté. Le respect de l'opinion publique, l'affabilité, la douceur, l'aménité dans les relations sociales, les dons de l'esprit, les qualités naturelles, la conformité, non seulement aux lois, mais aux bienséances, tout cela sans doute est d'un grand prix pour les rapports entre les hommes et pour la vie sociale, mais tout cela n'est pas le mérite ou la vertu. La vertu, seule digne de ce
nom. ne vient qui1 <Je nous, clic n'emprunte rien aux circonstances extérieures plus ou moins favorables. Aucune fée ne l'a mise toute faite au berceau de quelque heureux entre tous des enfants du siècle ; nul n'a reçu delà munificence de mains étrangères, ce don incomparable. Pour les hommes vraiment vertueux, de tous les temps, la vertu est aux mêmes conditions, la tâche est la même, ni plus rude, ni plus douce, il n'y a pas deux poids cl deux mesures. Qu'il s'agisse de la dernière comme de la première des générations humaines, le point de départ pour la vertu est le même, le but est également difficile à atteindre, comme aussi le prix à emporter. Hors de là il n'y a que des apparences de la vertu, mais non la vertu ellemême.
Le progrès moral demeure donc enfermé dans chaque individu, sans nulle transmission possible de l'un à l'autre. Les plus justes, les plus saints, si loin qu'ils l'aient poussé dans leurs âmes, l'emportent avec eux tout entier dans la tombe ; toujours ce progrès est à recommencer, comme si rien n'avait précédé, avec chaque vie humaine. Dans l'héritage que nous recevons de nos pères, dans les richesses du passé, accumulées au sein de la civilisation moderne, le progrès moral n'entre pour rien. Ln dépit de tous les autres progrès, s' ajoutant les uns aux autres, que l'imagination peut concevoir,
tout restera en entier à faire à chacun, et par lui seul, dans cet ordre à part du mérite et de la vertu. A cette question de savoir, si nous sommes meilleurs ou pires que ceux qui nous ont précédés, il est donc impossible de répondre avec certitude, quelles que soient les apparences. Dans une lutte toujours la même et où les obstacles intérieurs, les passions dont il faut triompher sont toujours, sous des formes diverses, en même nombre et en même force, nul ne peut affirmer, qu'en aucun temps, il y ait eu dans les consciences plus de défaites ou plus de victoires morales. Il se peut que les temps de plus grande ignorance et de plus grande barbarie, que les plus mauvais jours de l'histoire, aient recelé une aussi grande somme de vertu, de force morale, de courage, de dévouement, d'obéissance au devoir, quoique peut-être mal compris en certaines circonstances; il se peut qu'en dépit de toutes les apparences contraires, il y ait eu alors autant et peut-être plus de justes devant Dieu qu'au jour où nous sommes. Si nos lointains ancêtres ont été des barbares, n'avaient-ils pas moins de lumières, n'étaient-ils pas aux prises avec de plus grands besoins, de plus grandes misères, et engagés au sein de luttes plus formidables? Pour affirmer qu'ils valaient moins, ou même pour accepter cette opinion moyenne de quelques penseurs, que la même somme de bien et de mal,
lJ(.)S LA VRAIE CONSCIENCE.
toutes choses compensées, a existé dans tous les temps parmi les hommes, chez les anciens, de même que chez les modernes, il faudrait pouvoir, comme Dieu, sonder les reins et les cœurs.
Quoi qu'il en soif, que d'indulgence ne devonsnous pas avoir pour ceux qui, avec bien moins de Lumières, de secours et de soutiens du dehors, ont vécu au milieu des temps les plus difficiles et Les plus malheureux! Que de sévérité, au contraire, n'aurons-nous pas pour les derniers venus mieux partagés en fait de lumières et de bien-être î Avant de faire un compte moral à notre avantage, et pour tenir équitablement la balance, ne faut-il pas déduire tous les empêchements extérieurs au mal qui viennent de la civilisation, de l'organisation sociale et des facilités plus grandes à mener une vie douce, régulière et inoffensive?
Le progrès moral ainsi entendu ne peut consister, au regard de l'ensemble, que dans la simultanéité d'un nombre de plus en plus grand d'énergies individuelles réalisant en elles, à la même époque, au sein de l'humanité ou d'un peuple, une plus grande quantité de bonne volonté et de mérite. Mais encore une fois le for intérieur, unique théâtre de cette bonne volonté, échappe à nos yeux et à tous nos moyens de vérification.
Faisons maintenant la comparaison du progrès moral avec le progrès social. A la différence du
progrès moral, celui-ci est tout extérieur, et il est visible ouvérifiable dans les divers éléments dont il se compose, quelle qu'en soit la diversité. Les progrès du commerce et de l'industrie s'apprécient, se mesurent par la quantité des ventes et des échanges, par la puissance des forces productrices, par la quantité et la qualité des produits; les progrès des sciences sont consignés dans l'histoire et dans les livres, la diffusion des lumières peut se mesurer par le nombre de ceux qui ont reçu tel ou tel degré d'instruction, par les bibliothèques, les établissements scientifiques, les écoles ; le progrès du bienêtre par l'augmentation et la répartiiion de la richesse, la diminution de certains crimes par les statistiques de la justice criminelle. Quoique le progrès des formes gouvernementales et des institutions politiques soit moins facile à constater et à démontrer, cependant on peut le suivre dans les diverses branches de la législation, dans les garanties données aux citoyens pour leur sûreté et leur liberté. Méconnaître le progrès scientifique et industriel, ou même un certain progrès dans l'ordre social, ce serait aller contre l'évidence même .
Toutefois il faut ici faire une exception pour les temps de crises et de révolutions ; il faut avouer que ce progrès est exposé à souffrir de terribles intermittences, comme en onl vu le dix-huitième
siècle, el il n'y a pas longtemps encore, le dix-neu \ ième si Qer de sa civilisation.
Non seulement, sauf celte réserve que les événements politiques, que les révolutions nous imposent, le progrès a lieu dans tout ce qui est de Tordre intellectuel, dans tout ce qui dépend de la science, de près ou de loin, directement et indirectement, mais on peul dire qu'il a lieu parla force même des choses, c'est-à-dire par le seul fait de la constitution intellectuelle de l'homme. Si l'homme vertueux emporte avec lui sa vertu tout entière dans la tombe, le savant n'emporte pas sa science avec lui; ses découvertes s'ajoutent à celles qui l'ont précédé; elles en préparent d'autres qui suivront. Tandis que le bien moral reste confiné dans la conscience cle l'individu ; dans l'ordre scientifique et dans l'ordre social, les idées, les découvertes, les inventions, les perfectionnements et améliorations de tout genre passent d'une génération à l'autre; tout est un gain acquis pour la société, rien ne se perd^ rien n'est à recommencer. Tel est l'héritage toujours croissant que chaque siècle à son tour lègue aux siècles à venir.
Tous ces éléments réunis ensemble, organisés en quelque sorte, constituent la civilisation qui est elle-même progressive en son ensemble, quoique sujette à bien des défaillances partielles et momentanées, à des retours en arrière, à des transfère-
ments d'un lieu et d'un peuple en d'autres contrées et d'autres peuples, par le relâchement des freins de Tordre-moral et religieux, par l'explosion de passions mauvaises, par la propagation d'idées fausses, par les dissensions civiles ou par les grandes guerres de peuple à peuple.
Nous avons suffisamment indiqué les différences du progrès moral et du progrès social, il s'agit maintenant de montrer le lien qui doit les unir. Si, à cause de sa nature individuelle et intransmissible, le progrès moral ne peut constituer un des éléments perfectibles du progrès social, ce n'est pas à dire qu'il n'y entre pour rien. Tout au contraire, il en est, suivant nous, la condition et l'indispensable garantie. Combien, au premier abord, ce progrès moral qui naît et qui meurt avec l'individu, ce ressort caché et invisible ne semble-t-il pas peu de chose et de mince importance, en comparaison de toutes ces richesses accumulées et toujours croissantes de l'élément intellectuel et du progrès social? De là sans doute l'erreur de Buckle, l'historien de la Civilisation en Angleterre, selon qui, non seulement l'élément moral n'est pour rien dans le progrès de la civilisation, mais môme lui est plutôt nuisible qu'utile. Le tort de Buckle et de ses trop nombreux partisans est de n'avoir considéré que les apparences et les dehors, sans pénétrer jus-
qu'aux fondements mêmes do ce magnifique édifice de la civilisation. Tout en définitive ne s'y soutient qu'à la condition d'une certaine force de l'élément moral, d'une certaine quantité des bonnes volontés individuelles, du sentiment, de la justice, de la fermeté et de l'élévation des caractères, du courage et de la force morale. Otez du milieu de la société des hommes ce sel qui conserve et purifie; supposez même que la quan- Lité vienne à en diminuer dans une certaine proportion, cette civilisation si superbe s'affaisse aussitôt sur elle-même. Ce qu'elle avait de meilleur, la liberté, la diffusion des lumières, la richesse, se retourne contre elle, se corrompt et devient le plus grand de ses dangers. Qu'un jour, un seul jour, le pouvoir soit ébranlé et les lois suspendues, le retour en arrière sera prompt et terrible. Voilà le péril dont est menacée, l'histoire le prouve, une civilisation toute matérielle, une société entièrement composée d'individus sans moralité. Sans aller jusqu'à nier, comme Buckle, l'influence salutaire de l'élément moral dans les temps passés, et même encore dans le temps présent, quelques philosophes ont rêvé qu'un jour, par le progrès de toutes choses cet élément pourrrait devenir superflu, et qu'au sein d'une société perfectionnée, l'homme ferait le bien, sans nul effort, par penchant naturel et par plaisir. Un jour,
selon Fichte, viendra où la pensée même du mal sera bannie de l'intelligence humaine. De même que Fichte, Condorcet, et de nos jours Herbert Spencer, pour ne pas parler de Fourier, ont cru à cet anéantissement de la pensée même du mal, au sein de la plus grande perfection et du bonheur complet du genre humain. Quelques philosophes allemands, en combattant le pessimisme de Schopenhauer et Hartmann, sont tombés dans cet excès contraire, d'un rêve de l'âge d'or où chacun fera le bien, sans nul autre mobile que son intérêt ou son plaisir *. De telle sorte, le dernier terme de la civilisation serait la mise au rebut de l'élément moral, comme désormais, sinon dangereux, au moins superflu. Quant à nous, nous n'attendons rien de pareil, même de toutes les plus grandes merveilles de l'évolution.
L'homme, à moins de devenir une brute par une évolution en arrière, restera toujours avec sa liberté ; il ne saurait la perdre sans déchoir, loin de devenir plus parfait. Or cette liberté sera toujours aux prises avec des tentations, avec des passions qui ne passeront pas. Malgré tous les progrès de l'économie politique ou même de la chimie, il faudra toujours du courage contre la douleur et
l. Voy. le Pessimisme de James Sully, chap. V, traduction de M. Bertrand et Gérard.
contre la mort', alors même qu'il n'en serait plus besoin contre les ennemis de la patrie, sous peine de ne pas être véritablement homme, ce qui est le grand, Tunique principe de la morale.
Loin môme que les progrès de la civilisation doivenl rendre un jour superflu l'élément moral, il nous semble plutôt qu'ils le réclament plus impérieusement encore et à un plus haut degré, sous peine de ces retours en arrière, de ces dangers d'affaissement successif ou de subit effondrement dont nous avons déjà parlé. Voyez sur les deux continents les peuples qui passent pour les plus avancés en civilisation; combien peu sont-ils à l'abri des grandes catastrophes ! Que d'appréhensions pour l'avenir, et même pour le présent, par suitel'affaiblissement de Félémentmoral, pour quiconque n'a pas le plus naïf optimisme en partage, et ne veut faire illusion ni aux autres, ni à luimême. Il y a deux principales sortes de dangers pour la civilisation, quand Félémentmoral reste trop en arrière; les uns viennent de l'affaiblissement des caractères et des courages, les autres des tentations et des besoins qui vont en croissant, au lieu de diminuer, de telle sorte qu'il faut veiller davantage, et qu'il est besoin d'une plus grande force morale pour s'abstenir et pour résister.
Dans tous les temps il y a eu des moralistes,
depuis Platon jusqu'à Lucrèce et Sénèque, depuis Sénèque jusqu'à Rousseau, qui ont signalé avec éloquence l'influence énervante de la civilisation sur les âmes, quand il leur manque pour réagir le ressort de l'élément moral. Que leurs sévères avertissements soient mêlés de quelques déclamations, le mal, contre lequel ils veulent nous mettre en garde, n'en est pas moins réel, aujourd'hui comme de leur temps. Avec les progrès de la richesse et du bien-être, avec les raffinements, les délicatesses et les douceurs d'une existence plus aisée, les forces morales, les courages, les vertus guerrières, l'amour de la patrie vont en s'affaiblissant; il y a moins d'enthousiasme, moins de dévouement. Que ne faut-il pas craindre du voisinage de quelque autre peuple moins civilisé, mais moins amolli, plus discipliné, fplus endurci à la fatigue, sinon plus brave? D'un autre côté les besoins naissent des besoins, à mesure qu'augmentent les moyens de les satisfaire. Plus les salaires sont élevés, plus l'aisance est grande dans le peuple, plus augmente l'antagonisme entre les diverses classes, et plus grande semble l'envie qu'excite la richesse. L'économiepolitique n'y fait rien; toutes ses démonstrations des lois qui président à la distribution des richesses sont impuissantes contre les passions, les appétits, les revendications des classes populaires. Où est
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le remède ? Ici encore il n'est pas dans la science, mais dans la morale qui prescrit l'épargne, la tempérance, la modération des désirs, le contentement de son sort, et qui condamne l'envie.
La science elle-même devient un danger si l'élément moral ne va pas de pair avec elle, ou du moins s'il reste trop en arrière. Comment ne pas s'inquiéter des nouveaux progrès de l'art de falsifier, de nuire et de détruire, que suit d'un pied boiteux l'art de les neutraliser et de les combattre? Aujourd'hui surtout il nous est permis d'apprécier la vérité de cette pensée de Leibniz : « Les sciences qui apprennent aux hommes à faire du mal, croissent avec tant de succès qu'il serait à souhaiter que la science du réel et du salutaire puissent suivre celles du lard et du nuisible \ » Qu'est-ce donc si, dans ces progrès de l'art de nuire, on comprend les excitations de la presse et l'art de corrompre les esprits et les cœurs ?
Sans cloute la liberté, l'égalité, encore plus que la richesse, le bien-être et la science, sont en ellesmêmes des choses excellentes, mais que de dangers elles entraînent à leur suite, si elles ne sont contenues par l'élément moral? Que d'ambitions de parvenir plus vives et plus nombreuses que jamais! Que de convoitises du pouvoir non moins ar-