Marion, Solidarité morale
que nous soyons, au fond du cœur, un ennemi de la civilisation? Quel en est l'ami le plus sincère, de celui qui, attentif à de fâcheux symptômes, s'alarme de tout ce qui peut la compromettre, qui signale, non sans une vivacité bien naturelle, les dangers qu'elle court, en même temps que l'unique remède, ou de celui qui, dans un aimable mais aveugle optimisme, cherche à se faire illusion à lui-même et aux autres sur le grand mal du temps présent? Ce n'est pas avoir peur du progrès que d'avoir peur de ce qui peut le mettre en péril ; ce n'est pas ne pas l'aimer que de détester tout ce qui menace de faire retourner la société en arrière.
Ainsi nous venons de suivre cet élément moral, qui n'est autre que la conscience de ce que nous sommes et de ce que nous devons être, cet élément essentiellement individuel et personnel, dans son rôle au sein du progrès social. Il nous a paru qu'il n'était pas sans importance de remettre de nouveau en lumière ce rôle essentiel, alors surtout qu'il semble plus oublié, alors qu'il est méconnu ou même dédaigné par certains hommes d'État, bien peu dignes de ce nom. Sans lui, nous le redisons avec une conviction profonde, tout est perdu, par lui, tout peut être sauvé. Les autres remèdes ne sont que des palliatifs, qui ne font que retarder plus ou moins les catastrophes ; en
lui seul est le point d'appui véritable, la vraie garantie de durée et de progrès pour la civilisation. Hors de là rien ne nous protège efficacement, contre ces tristes ricorsi dont l'histoire ancienne et l'histoire moderne offrent plus d'un exemple.
Ainsi la conscience, sous ses divers aspects, est le tout de l'âme ou de la psychologie, le tout de la morale et, sinon le tout, au moins la condition essentielle du progrès et même du salut de l'ordre social.
Ainsi on voit l'enchaînement des questions diverses dont ce livre se compose, et comment toutes se rattachent à ce même sujet de la conscience. Nous en avons d'abord montré et expliqué les diverses acceptions; puis, avant de la considérer dans son plein développement et dans toute sa clarté, au sein de l'homme qui réfléchit sur luimême, nous avons essayé de remonter, par l'induction et l'hypothèse, jusqu'à ses humbles origines et à ses premières lueurs. Après avoir discuté les opinions diverses sur l'époque de sa première apparition en nous, nous avons pris parti pour ceux qui la font contemporaine de la vie elle-même. Elle ne survient pas par après, à un moment quelconque; âme, vie, conscience, ne se séparent pas.
Nous avons ensuite pris la défense de la conscience et de l'observation intérieure contre les physiologistes plus ou moins psychologues, ou
les psychologues plus ou moins physiologistes qui prétendent mettre à sa place l'étude de la masse cérébrale, ou n'en faire que la face subjective d'un processus nerveux et d'un mouvement. Nous avons eu aussi à défendre l'intégrité, c'est-à-dire l'unité de la conscience, contre les associationistes qui prétendent la ramener à une somme ou un agrégat de phénomènes, et contre ceux qui en font une résultante, une harmonie, un consensus, une société de petites consciences. Appuyés sur l'observation et le raisonnement, nous avons montré l'unité requise par la conscience et par tous les phénomènes psychologiques.
Si la différenciation et la discrimination jouent un grand rôle dans la suite de nos pensées et leur donnent le relief, il ne nous a pas paru qu'elles fussent les conditions essentielles de tout fait de conscience. Il ne faut pas, avons-nous dit, deux faits de conscience pour en faire un ; toute série de pensées débute par un fait primitif qui ne saurait être lui-même différenciation ou comparaison. Quelle que soit la rapidité avec laquelle les phénomènes se succèdent en nous, nous avons reconnu à la conscience le pouvoir d'embrasser à la fois un certain nombre de représentations. La conscience une fois rétablie avec ses caractères essentiels et dans toute l'étendue de sa compréhension, nousavons du chercher quelle place il fallait
lui faire dans une théorie de l'entendement lui main. T/est là un point laisse obscur, et fort contesté, par les psychologues anciens et modernes dont nous avons passe en revue les opinions. Il nous a paru qu'il était impossible d'emprisonner en quelque sorte la conscience dans les limites étroites d'une faculté spéciale dont la fonction serait de donner la lumière à lou les les autres facultés de l'âme. Loin d'être resserrée et contenue, pour ainsi dire, en quelque partie de l'âme, c'est elle qui enveloppe, qui contient toutes ses facultés ; toutes ne sont que ses transformations ou modifications; toutes également ne sont que par la conscience, toutes sanslaconscience ne sontrien. La conscience n'est pas une partie de notre moi; elle est moi-même tout entier. Voilà pourquoi l'observation intérieure va au delà des phénomènes et pénètre jusqu'à leur essence même.
En même temps qu'elle saisit cette activité essentielle qui est notre nature propre, elle ne peut pas ne pas saisir une autre réalité, la réalité extérieure qui la délimite et la circonscrit. Le nonmoi est en connexion avec le moi; l'un et l'autre sont donnés ensemble comme les deux contraires. Il y a un point d'intersection où le dehors et le dedans se confondent, et où la conscience, sans sortir d'elle-même, embrasse à la fois le moi et le non-
moi. C'est ainsi qu'elle a la perception immédiate de quelque chose qui n'est pas nous. Mais elle ne nous donne rien déplus ; elle ne va pas au delà. C'est l'expérience et l'induction, l'interprétation des signes sensibles qui détermineront ultérieurement la nature et les propriétés de cette réalité, et qui nous donneront la connaissance des objets extérieurs. Tel est le fondement du réalisme naturel d'Hamilton, ou si Ton aime mieux, du réalisme transfiguré d'Herbert Spencer. Ainsi la conscience met-elle au néant la théorie psychologique de Stuart Mill, au regard de la réalité extérieure, tout comme au regard de la réalité interne.
De la conscience au point de vue psychologique, nous avons passé à la conscience au point de vue moral ; toutes les deux ne sont en effet qu'une seule et même conscience. Il n'y a pas, avons-nous dit, deux consciences, la conscience psychologique et la conscience morale, il n'y en a qu'une. De là toute une morale qui, suivant nous, est la seule vraie. La conscience nous apprend ce que nous sommes, et c'est sur cette connaissance de ce que nous sommes, c'est-à-dire de notre nature propre et caractéristique, que se fondent la règle de notre conduite et tous nos devoirs, comme nous l'avons vu, tant envers les autres qu'envers nous-mêmes, etaussi envers Dieu, auteur suprême
de cette nature supérieure, de cette dignité que nous devons respecter en nous et dans les autres. De là celte formule de l'identité de la conscience et de la loi inorale qui nous a paru résumer, d'une manière plus concise, plus nette et plus claire, les systèmes de morale anciens et modernes qui reposent sur ce même fondement de la perfection spécifique ou du respect à la dignité humaine.
Enfin nous venons de terminer en considérant la conscience morale dans son rapport avec le progrès social. Notre but a été de montrer qu'elle n'importe pas moins au salut de la société qu'à la dignité de Tindividu et que, quoique ne se confondant nullement avec le progrès social, elle seule peut en assurer, au sein d'une nation, la solidité et la durée.
Nous sommes donc pour l'ancienne morale, comme pour l'ancienne psychologie, c'est-à-dire pour la psychologie avec une âme. Nous concevrions une physiologie sans cerveau mieux encore qu'une psychologie sans une âme, principe premier, un, identique, tout actif et tout conscient, d'où relèvent, avec notre nature propre et notre dignité, la morale entière, tous nos devoirs et tous nos droits.