‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 113 sur 377 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

était besoin qu’elle (Jeanne)... tint ce que les clercs et gens en ce connaissant disaient et avaient déterminé de ses dits et faits . Aux yeux des tortionnaires la soumission à TEglise était là; elle consistait à se soumettre aux clercs et gens en ce connaissant : et quels étaient ces clercs et gens en ce connaissant? Ce n'étaient pas les docteurs de Poitiers; ils avaient approuvé la céleste envoyée; ce notaient pas les Gerson, les Gelu et les autres célèbres théologiens dont on a lu les traités en faveur de la Pucelle; ce n’étaient pas les évêques, le clergé du parti de Charles ; l’Université a fait un crime à Jeanne de la vénération qu’ils professaient pour la jeune fille, et des prières qu’ils faisaient en ce moment pour sa délivrance ; ce n’était pas le reste de l’Église occidentale presque entière, l’Université de Paris avait déclaré que Jeanne l’avait infecté de son virus. Où étaient donc les clercs et les gens en ce connaissant ? dans l’Université de Paris, pas ailleurs; Gerson n’exagérait rien lorsqu’il la proclamait le beau clair soleil de la chrétienté.

La Pucelle a été brûlée en vertu de cette théorie délirante d’orgueil; l’application en avait été faite, allait continuer d’en être faite à la Papauté. Pourquoi l’Université de Paris avait-elle soutenu le pseudo-Clément VII, lorsque la plupart des royaumes catholiques le regardaient comme un intrus? Pourquoi avait-elle reconnu, déposé, reconnu encore, déposé de nouveau le pseudo-Benoit XIII? Pourquoi avait-elle fait brûler la lettre de l’Université de Toulouse, condamné les Universités d’Anvers, d’Avignon, de Montpellier? Pourquoi à Constance, lorsque l’assemblée ne se composait que de l’obédience de Jean XXIII, que cette obédience elle-même était divisée, avait-elle fait définir comme dogme de foi la supériorité du concile sur le Pape? Comment expliquer ce qu’elle allait attenter à Bàle? Par la théorie émise au cimetière Saint-Ouen : l’Église est dans les clercs et gens en ce connaissant , et ces clercs et gens en ce connaissant , ce sont les clercs et les gens de l’Université de Paris.

Jeanne n’a pas voulu accepter doctrine si subversive de l’œuvre de Jésus-Christ. Martyre de la souveraineté politique du Roi des nations, ne l’est-elle pas aussi de l’unité de son Église et des droits de la hiérarchie ecclésiastique? Saint Michel a foudroyé par son cri ceux qui, à l’origine, bouleversaient les hiérarchies angéliques. Par la voix de Jeanne, ne foudroyait-il pas les perturbateurs de la hiérarchie de la terre, lorsqu’il lui mettait sur les lèvres la parole : Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape , et n’est-ce pas l’écho terrestre du Quis ut Deus? Mais que s’est-il passé à la suite et que penser de ce que le torrent des historiens appelle sa rétractation?

Une triple monition avait trouvé Jeanne inébranlable; Cauchon commença à lire la sentence qui l’abandonnait au bras séculier, tandis

LA PI' CELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

que le bourreau faisait son apparition avec le char, les sarments et tout l’appareil d’un bûcher à allumer. Manchon, trop laconique, a ainsi rédigé la minute de son procès-verbal :

« Et après ce, comme la sentence fut commencée à lire, elle dit qu’elle voulait tenir tout ce que les juges et l’Église voudraient dire et sentencier et obéir du tout à rordonnance et volonté deux. Et alors en présence des dessus dits et de grande multitude de gens qui étaient là, elle révoqua et fît son abjuration en la manière qui en suit. »

Là se trouve une formule de rétractation de près de cinquante lignes, petits caractères: il va en être parlé; le procès-verbal continue :

« Et dit plusieurs fois que puisque les gens d’église disaient que ses apparitions et révélations n’étaient pas à soutenir, ni à croire, elle ne les voulait soutenir, mais du tout s’en rapportait aux juges et à notre sainte mère Église1. »

Même en s’en tenant au procès-verbal, la rétractation n’est que conditionnelle; Jeanne ne fait que déclarer qu’elle s’en rapporte aux juges et à notre sainte m'ere Église. Les juges, — non, les bourreaux — prétendaient, il est vrai, être l’Eglise : Rien n’indique que Jeanne ait admis cette notion si abusive, et que même alors elle se soit écartée de la juste idée que le Saint-Esprit lui en donnait; mais le procès-verbal, d’après les témoins entendus à la réhabilitation, altère substantiellement ce qui se passa au cimetière Saint-Ouen.

A la formule d’abjuration prononcée et souscrite par Jeanne, Cauchon en a substitué une autre beaucoup plus longue et plus explicite. La formule du procès est de près de cinquante lignes, a-t-il été dit; or, celle qui a été prononcée n’en avait que six ou huit. Le fait est attesté par un des greffiers, par Nicolas Taquel3, que la nature de ses fonctions devait rapprocher do Jeanne; par Massieu3, l'appariteur, encore mieux à portée de tout voir et de tout entendre ; par le médecin de la Chambre* qui dépose que de sa place non seulement il pouvait voir les lignes, mais encore leur disposition. Le prieur de Longueville-GifTard 5, Migéci, nous dit que la lecture en dura environ le temps de la récitation d’un Pater; il aurait fallu un quart d’heure pour que Jeanne eut pu répéter, à la suite du lecteur qui la précédait, celle que Cauchon nous a transmise. Courcelles n’ose pas affirmer que les deux formules sont identiques, et Manchon esquive la réponse.

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