‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 118 sur 377 · Ibid., t. I · texte numérisé non relu

Ibid., t. I

Je n’ai pas à expliquer par quelle contradiction Caïphe permit que les sacrements fussent donnés à celle qu’il allait condamner comme une hérétique relapse, pas plus qu’à discuter les actes posthumes qu’il lui a plu d’ajouter à la minute du procès. Aucun des greffiers n’a voulu les contresigner, et l’on sait que leurs scrupules n’avaient rien d’outré. Les actes n’ont donc d’autre valeur que celle des écritures privées du personnage que l’on connaît.

Notre Seigneur vint fortifier la fiancée qu’il allait épouser éternellement sur un nouveau Calvaire, et faire asseoir, — qui ne le croit? — dans les plus hauts rangs des purs esprits ses frères. Le fils de saint Dominique, Martin Ladvenu, nous dit que les expressions lui manquent pour rendre le céleste spectacle dont il fut témoin, lorsqu’il déposa le roi des martyrs sur les lèvres de celle qui allait mourir pour rendre témoignage à sa royauté politique1. Je ne sais pas s’il y a scène plus touchante dans la divine histoire.

Le char était préparé; Jeanne y monta affublée d’une mitre d’ignominie entre les deux frères prêcheurs Martin Ladvenu et Isanibart de la Pierre, les deux Cyrénéens volontaires du Calvaire de la place du Vieux-Marché. Iscariote Loyseleur se précipita sur la triomphante charrette, a-t-il été dit, pour demander pardon; les soldats anglais faillirent le mettre en pièces. Le cortège s’ébranla au milieu d’une double haie de soldats; vingt mille personnes, disent certaines relations, stationnaient sur la place du Vieux-Marché ou aux alentours. Un double échafaud y était aussi dressé; la vierge monta sur son Lithostrotos. Si la foule eut ki reproduction de YEcce homo , au moins elle ne poussa pas le cri Cruci fir/atin\

Ce ne fut pas la faute des Pharisiens du temps.

Nicolas Midi prêcha ; ce rôle revenait à celui dont le venin avait distillé la pièce la plus venimeuse de toutes, les XII articles.

Cauchon prononça la sentence. De ce monument de sacrilège imposture, de haine pharisaïque revêtue des dehors du zèle, je n’ai le courage de citer que ce qui est indispensable à cet écrit, les chefs de la condamnation. Les voici :

« Nous, par zèle pour l’honneur de la foi catholique; afin que notre sentence sorte du visage même de Dieu, nous affirmons et jugeons que tu es une criminelle inventrice de révélations divines, une séductrice pernicieuse, présomptueuse, que tu crois légèrement, que tu es convaincue de témérité, de superstition, de divination, de blasphème contre Dieu, ses saints et ses saintes; de mépris de Dieu dans ses sacrements;

1. Ministravit sibi corpus Chrisli ; quod devotissime et cum maximis lacrymis, tantum uuod narr vre nesciret, humüiter suscepit • Procès , t. ni. p. 168.

LA Pl’CELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS.

de prévarication contre la loi divine, contre l’enseignement sacré, contre les saints canons, de sédition, de cruauté, d’apostasie, de schisme, d’erreurs multiples dans la foi; et que par tous les crimes énumérés, tu as témérairement péché contre Dieu et contre la sainte Église.

« En outre, comme c’était notre devoir, et nous personnellement, et de notre part, de savants docteurs, des maîtres expérimentés, par zèle pour le salut de ton àme, t'ont souvent et fort souvent avertie de t’amender, de te soumettre à la décision, jugement, et correction de notre sainte mère l’Église; et cependant tu n’as pas voulu, tu n’en as fait aucun cas; bien plus, en termes formels, avec un cœur endurci, obstiné, opiniâtre, tu as refusé en termes exprès et réitérés de te soumettre à notre seigneur le Pape, et au saint concile général.

« Voilà pourquoi, à cause de ton opiniâtreté et de ton obstination dans les crimes, excès et erreurs énumérés, nous déclarons que tu es, de par le droit, excommuniée et hérétique. Tes erreurs réfutées dans une prédication publique, nous jugeons que tu es un membre de Satan, retranché de l’Église, infecté de la lèpre d’hérésie, et comme tel, afin que les autres membres ne soient pas infectés, nous décernons que tu dois être abandonnée à la justice séculière, et de fait nous t’y abandonnons1. »

Que la sentence retombe à jamais ici-bas sur le nom de celui qui l a prononcée !

L’Église miséricordieuse dans ses arrêts les plus sévères terminait les jugements de ce genre par une invitation au pouvoir séculier de se montrer clément, et elle offrait au malheureux repentant le sacrement du pardon. Cauchon n’oublia pas une formule qui, sur ses lèvres, était une sarcastique ironie, il ajouta :

« Nous prions ce même pouvoir de modérer à ton égard la rigueur de sa justice, de t’épargner la mort et la mutilation des membres, et si tu donnes de vrais signes de repentir, nous voulons que le sacrement de Pénitence te soit administré2. »

Les Anglais avaient soif de leur proie. Ils ne se donnèrent pas même la peine de prononcer une sentence; Jeanne a été jetée dans le bûcher sans qu’aucun jugement l’ait condamnée à ce supplice.

L’histoire a dit ce que fut dans les flammes l’épouse du Roi des nations. Elle fut si grande, si divine, qu’elle arracha des torrents de larmes à l’immense assistance; Manchon assure que les siennes coulèrent durant un mois. Le sublime du triomphe fut d’en faire verser à celui-là même qui l’immolait : Cauchon pleura. Ce n’étaient pas les larmes du repenti r* ou tout au moins d’un repentir qui dût être durable. Cauchon, loin de

1. Procès , 1. 1, p. 485. Voir le texte aux pièces justificatives.

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