POUR LE COLLÈGE DES CARDINAUX
« Ce que nous avons appris. Pères Révérendissimes, ce que nous avons vu de la condamnation des scandales qu’une femmelette a perpétrés dans ^ ce royaume; dans l’intérêt de la foi et de la religion chrétienne, nous avons cru devoir le porter à la connaissance de notre très saint seigneur le Souverain Pontife, par la lettre Eo diligentius , envoyée à Sa Sainteté.
« Le Seigneur, Révérendissimes Pères, ayant constitué vos Paternités en sentinelles au faîte du Siège xApostolique, pour qu’elles contemplent tout ce qui se passe dans l’univers, surtout dans les choses qui intéressent l’intégrité de la foi, nous avons pensé qu’il serait inconvenant que vos mêmes Paternités n’eussent pas connaissance, elles aussi, des faits rapportés. — Vous êtes en effet la lumière du monde, à laquelle aucune vérité ne doit être dérobée, pour qu’en matière de foi tous les fidèles reçoivent une salutaire direction de vos Paternités révérendissimes, que le Très-Haut daigne heureusement garder pour le salut de son Église1. »
Ce dernier acte du procès est digne de ce qui précède. Etudié de près, on y retrouve tous les caractères de l’esprit qui a conduit toute la noire tragédie. Esprit d’imposture : l’histoire de la Pucellc y est entièrement travestie; d’hypocrisie effrontée : quel grec du Bas-Empire a menti avec plus de sang-froid, de profond mépris de tout ce qui ne se rattache pas à l’Université de Paris? Les docteurs de Poitiers, les évêques du parti de Charles, tous ceux qui en si grand nombre ont applaudi à Jeanne ne méritent pas même une mention; ils sont comme s’ils n’existaient pas; Cauchon seul et le vicaire de l’Inquisition ont le zèle de la foi.
L’Université dissimule d’ailleurs fort mal le remords et les sentiments d’effroi qui l’agitent. Elle a tout provoqué, tout conduit, tout approuvé, tout ratifié; et, à lire sa lettre, il semble quelle n’a fait qu’adhérer à des décisions rendues par d’autres.
Cette lettre est remarquable à un autre point de vue. L’Université dans | ses lettres au roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne, à Luxembourg, est obséquieuse, prodigue de ses expressions de respect, de dévouement, j d’éloges. Rien de semblable dans sa lettre au Pape ; elle se montre raide, ' froide, sèche, pédantesque ; elle rappelle des principes que le Pape connaissait mieux que les rogues docteurs; elle en fait à Jeanne une application qui ne souffre pas de contestation. Pas un mot qui indique les prérogatives du successeur de saint Pierre, l’obéissance qui lui est due. Cette sécheresse contraste avec l’effusion qui se manifeste dans les lignes
1, Procès , t. I, p. 496.
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
adressées aux cardinaux. La lumière du inonde, ce n’est pas le vicaire de celui qui a dit : Je suis la lumière du monde ; ce sont les cardinaux, qui, quelque vénérables qu’ils soient, forment un collège dont l’institution est une œuvre des Pontifes Romains. Ce n’est pas le Pape qui est en sentinelle au plus haut sommet du siège apostolique: ce sont les cardiuaux, in sublimi spécula sedis apostolicæ; ce n’est pas du Pape, c’est des cardinaux que les fidèles doivent recevoir los enseignements de salut, salutarem recipiant cruditioncm .
Pareille doctrine n’a pas lieu de nous surprendre de la part de ceux qui ont répondu à la martyre qu’être soumis au Pape ne suffisait pas pour être soumis à l’Église : qu’il fallait pour cela être soumis aux clercs et gens en ce connaissant.
L’exposé qui vient d’être fait, d’après l’instrument même du procès, prouve avec combien de raison MM. Quicherat et de Iîeaurepaire ont signalé l’Université de Paris comme la grande coupable du martyre de Rouen. La mission divine de la Pucelle froissait en elle un orgueil plus tenace, plus intraitable que l’orgueil des envahisseurs. Chez l’envahisseur c’était l’orgueil de la conquête; chez les pseudo-théologiens, l’orgueil d’une science révoltée contre son régulateur visible en terre.
Si Jeanne est divinement envoyée, les Anglais ont été la verge dont Dieu s’est servi pour châtier les péchés de la France. L’œuvre est accomplie; qu’ils se retirent. L’histoire est pleine de faits semblables; entre les mains de l’infinie justice, les nations sont les unes pour les autres les instruments avec lesquels elle châtie tour à tour leurs prévarications. Si Jeanne est divinement envoyée, les docteurs parisiens ont abusé du crédit que leur donne l'enseignement de la science sacrée pour jeter la nation dans une voie où elle devait périr ; profond mais juste châtiment de leur révolte contre la Chaire de Pierre, d’un orgueil qui les porte à se donner dans l’Église comme un soleil auprès duquel tout autre astre doit s’éclipser.
L’Université de Paris ne voulut ni accepter, ni comprendre la leçon; elle s’est efforcée de la dérober à l’histoire. Pour cacher à la postérité le rôle si odieux qu’elle a joué durant cette période, elle a immensément contribué à ne léguer aux âges suivants qu’une Jeanne d’Àrc amoindrie. Si la céleste figure ne nous est arrivée qu’avec des nuages qui n ont pas encore entièrement disparu, c’est, — qu’il soit permis de le répéter, — à l’Université de Paris qu’il faut l’attribuer. Elle a poussé l’habileté jusqu’à faire passer sous le nom d’un bourgeois de Paris la plus haineuse des chroniques contre Jeanne, alors qu’elle appartient manifestement à un de ses membres. Que l’œuvre connue sous le nom de Journal d'un Bourgeois de Paris soit d’un membre de l’Université, quoi de plus manifeste, lorsque
Von voit Vautour appeler l’Université sa mère, alors surtout qu’à propos cVune sorte de Pic de la Mirandole, qui fit grand bruit dans le corps savant, il écrit à la date de 1446 : Il a disputé avec nous au collège de Navarre qui étions cinquante des plus parfaits clercs de l9 université de Paris et plus de trois mille autres clercs h Le faux bourgeois pouvait se ranger parmi les plus parfaits clercs de sa corporation, à en juger par les postes qu'il y a occupés. Un érudit contemporain, M. Tuetey, est parvenu à trouver son nom. Il s'appelle Jean Chuffart. Non seulement Jean Chuffart a été | honoré de la dignité suprême, mais si éphémère, du rectorat; il a été élevé ! à celle de chancelier, après Gerson2. Machet, à propos meme de Chuffart, ! écrit dans une de ses lettres que tout l’édifice universitaire repose sur le chancelier. Il est vrai que le confesseur du roi se plaint de Vinsuffisanco de Chuffart, et qu'il presse quelques amis, qui le sont aussi du chancelier, d'obtenir une résignation de fonctions, promise, ce semble, depuis longtemps’. N’y avait-il pas un côté politique dans cette insistance de Machet?
Il semble bien que des considérations de cet ordre ne furent pas étrangères à la fortune de Chuffart. Chuffart n’est pas seulement ennemi déclaré des Armagnacs, sympathique au Bourguignon; il est cabochien, démocrate, presque démagogue. Ue nos jours, Lamartine et Thiers n’ont pas raconté les massacres de septembre 1792 avec autant d’atténuation que Chuffart en met à raconter les massacres de juin 1418, qui cependant ne le cèdent pas en horreur à ceux que virent nos grands-pères4. La langue est d’ailleurs bien différente; Chuffart avait peu cultivé l'art de bien écrire ; son style est vulgaire, trivial et ne recule pas devant des détails qui offenseraient nos oreilles.
Il rapporte tous les bruits venimeux à l’endroit de Jeanne, et il réclame pour l'Université l’honneur d’avoir délivré le monde de cette créature en forme de femme qu on nomme la Pucelle et qui était , Dieu lésait 5. En faisant attribuer à un bourgeois de Paris le journal qui est tombé de la plume de l’un de ses grands dignitaires, l’Université ne se disculpait pas seulement d’avoir produit une œuvre qui la déshonorait auprès du parti national enfin vainqueur; elle donnait aux assertions contre Jeanne une valeur qu’elles perdent quand on connaît l’auteur. La plupart des historiens vont encore puiser dans cette source plus que suspecte les détails de l’assaut infructueusement tenté contre Paris par l’héroïne, le 8 septembre 1429.