Ibid., p
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
« Une seconde remarque : si Ton pèse ses paroles, et si l’on cherche à en pénétrer le sens caché, l’on découvrira peut-être que Jeanne n’a rien dit de peu sensé; mais qu’elle a parlé allégoriquement et par figure, ainsi qu’elle s’en est ouvertement déclarée avant son supplice.
« A un certain moment interrogée sur la couronne, elle répond qu’elle était apportée de par Dieu, qu’il n’y a orfèvre au monde qui la sût faire si belle et si riche; et qu’elle sentait bon, si elle était bien gardée (p. 141 « t 145). Ces paroles semblent indiquer que par la couronne elle entend le recouvrement du royaume, le couronnement à Reims ; choses d’agréable odeur, si elles sont gardées pour produire comme fruits les bonnes œuvres et la justice.
« Si elle a dit que cette couronne a été portée au roi, elle s’en est expliquée, avant d’aller au supplice; elle s’en est expliquée, dis-je, mais elle n’a pas rétracté ses paroles, comme quelques-uns l’affirment pour la noircir.
« Elle a dit qu’elle était elle-même cet ange porteur de la couronne. Ce n’est pas sans à propos. Se donnant comme envoyée de Dieu, elle pouvait s’appeler un ange. Ange en effet signifie envoyé; c’est un mol qui exprime non la nature et l’excellence des purs esprits; mais leur office et minislère, enseignent les docteurs. Ce sens est manifeste dans ces paroles de Malachie (cap. n) : Les lèvres du prêtre garderont la science, et l'on recevra la loi de sa bouche , parce qu'il est Vange du Seigneur des armées . U ange, c’est-à-dire l’envoyé.
« C’est dans ce sens qu’elle a affirmé en un autre endroit que plusieurs personnages ecclésiastiques et laïques l’avaient vue elle-même, sans voir l’ange portant la couronne. Séance du 13 mars (p. 143).
« Elle dit encore, non sans raison, que la couronne fut remise à l’archevêque de Reims en présence de témoins ; ce qui n’est pas faux, puisque Dieu avait décrété que cet archevêque couronnerait le roi à Reims, ainsi que l’a montré l’événement.
« Dieu donc a envoyé au roi une couronne, c’est-à-dire la promesse de la royauté, et cela par un ange, c’est-à-dire par Jeanne sa messagère. Cette couronne fut remise à l’archevêque de Reims, chargé par Dieu de couronner le roi.
« Jeanne en certains endroits du procès semble s’être expliquée de la multitude d’anges qui accompagnaient celui qui portait la couronne ; elle entendait peut-être les anges gardiens, ainsi qu’elle l’insinue, lorsqu’elle dit qu’ils viennent souvent parmi les chrétiens et n’en sont pas vus. Séance du 12 mars (p. 130).
« Il est donc à présumer que dans cette circonstance Jeanne a parlé par allégorie, ce qui explique fort bien la révérence faite au roi par l’ange qui
THÉODORE DE LELLIS ET SON MÉMOIRE
n’était autre que la Pucelle. Cela concorde avec l’aveu qu’elle a fait en un autre endroit. Elle disait avoir vu dans les mains d’un Écossais l’image d’une jeune fille armée, un genou en terre, et présentant une lettre à son roi. C’est, ajoutait-elle, la seule image, le seul portrait d’elle-même qu’elle ait jamais vu ou fait tirer (p. 100 et 292). »
Telle est l’explication de Théodore de Lellis. S’il avait connu et s’il avait pu alléguer la nature des secrets révélés au roi, le vrai signe par lequel Jeanne se fit connaître du prince dans la première entrevue de Chinon, cette explication eût été bien plus complète. Jeanne avait réellement porté à Charles la couronne de France au nom de saint Michel. En dissipant les doutes poignants, mais entièrement secrets, qu’au fond de son cœur il conservait sur la légitimité de sa naissance, elle résolvait surnaturellement et la question de droit et la question de fait. Si Jeanne, comme elle semble le dire, n’a reçu ce signe qu’au moment même de le donner, saint Michel parlait réellement par sa bouche. En rapprochant ses paroles de ce que nous savons par ailleurs sur tout ce qui se rattache aux secrets, on est ravi de la vérité de chacune de ses paroles ; il y a peu de pages plus admirables dans tout le procès.
Voyons encore, puisque nous voulons nous borner, comment le canoniste romain répond à l’inculpation de désespoir, que les adversaires étayaient sur ce que Jeanne s’était précipitée du haut de la tour de Beaurevoir1.
« Le huitième article parle du saut de la Pucelle du haut d’une tour. C’est afin de pouvoir l’accuser du péché de désespoir; mais les explications de Jeanne mûrement pesées font disparaître tout ce que cet acte pourrait présenter d’infamant.
« Interrogée à ce sujet, elle répond en un endroit que, désolée à la pensée de l’approche des Anglais, et pour ne pas tomber entre leurs mains, elle se lança du haut de la tour en se recommandant à Dieu et à la Bienheureuse Vierge. A la question si elle préférait mourir que tomber entre les mains des Anglais, elle répond par un mot qui écarte toute pensée de désespoir; car elle dit quelle préférait rendre son ûme à Dieu, qu’être aux mains des Anglais. Sixième séance , 3 mars (p. HO). Ailleurs, elle donne en termes fort clairs un motif plus miséricordieux de cette tentative. Elle dit avoir appris dans son donjon l’arrêt cruel par lequel