‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 159 sur 377 · P. 45 et seq · texte numérisé non relu

P. 45 et seq

les Anglais avaient décidé de brûler tous les habitants de Compiègne audessus de sept ans. Elle en ressentit une très profonde douleur, elle conjurait Dieu, et répétait : Et comment Dieu laissera mourir ces bonnes gens , si loyaux à leur Seigneur! Émue de pitié et désireuse de leur venir en aide, elle se précipita du haut de la tour. Interrogée si elle croyait se donner la mort, elle répond que non; mais qu'en sautant elle se recommanda à Dieu, et qu'elle espérait éviter ainsi d'être livrée aux Anglais. Treizième séance , 14 mars (p. 150). Elle s'excuse d’une manière encore plus expresse à la séance du soir du même jour (p. 160), lorsqu’elle dit : Ce n'était pas par désespoir que j'en agissais ainsi; mais dans l'espérance de sauver mon corps et d'aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité; et après la sault je m'en suis confessée , et j'en ai requis pardon à Notre Seigneur . Elle connut par révélation que ce pardon lui avait été accordé.

« De l’ensemble de ces explications ressortent trois motifs d'excuse : premièrement, un motif de compassion et de miséricorde qui la portait à secourir des malheureux, et à empêcher l'abominable forfait médité contre Compïègne; secondement, l’espérance de s’évader; et enfin après la faute, l'aveu qu'elle en a fait et le pardon qu'elle en a demandé.

« L'on ne peut pas après cela l’accuser de désespoir; le désespoir étant, d'après les théologiens, une absolue défiance de la bonté de Dieu, qui fait croire que la grandeur du péché dépasse la grandeur de la bonté divine. C'est le péché de Caïn disant : Mon iniquité est trop grande pour que Dieu me la pardonne .

Telle est la belle argumentation de Théodore de Lellis, sur la faute presque unique que l'histoire puisse relever dans cette merveilleuse vie. Jeanne la confesse bien sincèrement au procès, quand elle dit : Je crois que ce n'était pas bien fait de faire ce sault, mais fut mal fait. On lui demande si ce fut péché mortel. « Je n’en sais rien, répond-elle d’une manière charmante, mais je m’en attends à Notre Seigneur (p. 160, 164 ). » Une chronique inédite, citée par Vallet dans son Histoire de Charles VII (t. II, p. 176, nofe), la chronique des cordeliers , peu favorable à Jeanne, relate une circonstance qui réduit encore l’imprudence. Jeanne ne se jeta pas d'un bond; elle cherchait à se laisser glisser; mais le point d'appui rompit. C'est ce qui résulte de ces paroles de la chronique : « Fut enfin amenée à Beaurevoir, là où elle fut par grand espace de temps ; et tant que, par sa malice, elle en quida escaper par les fenêtres. Mais ce à quoi elle s'avalait, rompit . »

Je cède encore au plaisir de traduire le jeune canoniste, justifiant ce que Jeanne avait répondu sur la certitude de son salut garanti par les voix.

THÉODORE DE LELLIS ET SON MÉMOIRE

Le neuvième article : la promesse et la certitude du salut.

« Les paroles de Jeanne convenablement rapportées ne présentent rien de téméraire ni de mal sonnant. D’elle-même, elle a expliqué que cette certitude devait s’entendre sous la condition qu’elle tiendrait le serment et promesse qu’elle a faits à Notre Seigneur, à savoir de garder la virginité de corps et d’âme (p. 157). En quoi elle pensait de la manière la plus sainte et la plus religieuse, puisque les canons de l’Église nous enseignent qu’il n’appartient qu’à la virginité de remplir le paradis, que seule la chasteté a le privilège de présenter avec confiance les âmes à Dieu. De tous les propos, c’est le plus louable ; il porte au sommet des cieux, dit saint Augustin ; la Virginité fait de l’homme l’égal des anges ; bien plus, elle fait qu’il les surpasse, ainsi que saint Jérôme le montre longuement dans sa lettre à Eustochium. Qu’on remarque que Jeanne parle de la Virginité d’âme et de corps, comprenant bien que la vraie et parfaite Virginité est celle qui est conservée dans l’incorruption de l’esprit.

« Si l’on rapproche les paroles de Jeanne sur le péché, l’on trouvera qu’elle n’en a pas parlé sans exactitude; quoique, jeune fille sans instruction, elle fût en droit d’ignorer ce qui différencie le péché mortel du péché véniel... Interrogée une fois si elle était dans la grâce de Dieu, elle fait cette réponse aussi pleine de prudence que de piété : si je n’y suis pas, que dieu m’y mette; si j’y suis, qu’il veuille bien m’y garder. Troisième séance , 24 février (p. 65). Une autre fois on lui demande si, depuis qu’elle a eu révélation de son salut, elle croit utile de se confesser ; elle répond qu’elle ne sait pas avoir péché mortellement ; que si elle était en péché mortel, elle pense que sainte Catherine et sainte Marguerite la délaisseraient aussitôt. Et elle ajouta sagement : l’on ne saurait trop nettoyer sa conscience. Second interrogatoire du 14 mars (p. 157). Réponse pleine de prudence. Elle n’a pas la témérité d’affirmer qu’elle n’a pas péché, ou qu’elle ne peut pas pécher; mais elle croit pieusement que les saints et les élus de Dieu n’apparaisent pas à ceux que souille le péché mortel. Que ce fût là sa ferme pensée, elle le déclare bien nettement dans un autre endroit. On lui demande si, après la révélation de son salut, elle ne peut pas faire de péché mortel : « Je n'en sais rien , répond-elle, mais du tout , je m'en attends à Notre Seigneur, C’est une parole de grand poids, lui fut-il reparti. Aussi, répond-elle à son tour, je la tiens pour un grand trésor1. »

i. Procès , t. II, p. 46.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Lellis fait également justice de toutes les perfidies accumulées dans les XII articles. Sur le dernier, la soumission à l’Église, voici comment il s’exprime, après avoir rappelé ces mots de Jeanne : Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint Père le Pape .

« Ces hommes avides d’exécuter leur dessein de vengeance ont été sans respect pour le Siège Apostolique, auquel après semblable appel tous devaient humblement en déférer, surtout en semblable matière, dans une cause de la foi, une de ces causes majeures réservées au Siège Apostolique, crient d’une voix tous les canons. Ils ont dit que l’on ne pouvait pas aller quérir le Pape si loin, que les ordinaires aussi étaient juges chacun dans leur diocèse, ils ont dit d’autres choses dérogeant à l’autorité du Siège Apostolique, en quoi peut-être les juges sont bien plus réellement blâmables que Jeanne , etc. *. »

Théodore de Lellis est partout aussi modéré dans la forme ; les preuves sont généralement au-dessus des assertions qu’il veut établir. C’était réclamé tout à la fois par l’ûge de l’auteur, et par le caractère d’autorité inhérent à ceux dont il fallait réformer l’inique sentence. Jusqu’à sentence contraire, le jugement de Rouen conservait les apparences et la valeur de chose jugée; l’on ne connaissait pas encore toutes les horreurs de ce brigandage légal. De là, dans presque tous les mémoires et spécialement dans celui-ci, une retenue à laquelle nous ne sommes plus astreints aujourd’hui.

Théodore de Lellis et Jean Bréhal firent aussi un sommaire de la cause et des points à examiner par les consulteurs. Le travail de ces deux grands hommes encore inédit se trouve à la Bibliothèque nationale. La raison pour laquelle celui de Pontanus est préféré ici a été donnée plus haut.

De ces mémoires le premier en date, après ceux de Bouillé et de Lellis, semble être celui de Robert Cybole.

i. « In quibus fortassè venus judices possent quam ipsa iohanna reprehendi. » ( Procès, t. II, p. 53.)

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