N’est-ce pas ce qu’elle a fait à Poitiers
U FI CELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
de I* Apôtre : N' éteignez pas V esprit et ne méprisez pas les prophéties (I Thés., V). La prophétie est donnée pour la direction de la vie. Le Saint- Esprit nous dit, au livre des Proverbes, que lorsqu'elle fera défaut , ce sera lu fin de la nation (Prov. XXIX). Saint Thomas (2a 2æ, q. 174, a 6) enseigne que la lumière de la prophétie est pour la direction de la conduite; qu elle est nécessaire pour le gouvernement d’un peuple, surtout en ce qui regarde le culte divin.
Le Saint-Esprit en communique le don à qui il veut; les femmes en sont capables; les exemples ne font pas défaut dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament : l’Apôtre dans son épltre aux Corinthiens nous parle de la femme qui prophétise (I Cor., XI). Joël nous dit au nom de Dieu : Je répandrai de mon esprit sur toute chair et vos fils et vos filles prophétiseront (ioel, II). La Pucelle semble avoir possédé et les grâces gratis datas , ou accordées pour l’utilité des autres, telles que la prophétie, le discernement des esprits, et les grâces personnelles, ou gratum facientes , qui embellissent l’âme, dans laquelle elles se trouvent.
Quoique nous ne puissions pas savoir avec une absolue certitude si nous sommes, ou si les autres sont en état de grâce, certains signes permettent de le conjecturer fort plausiblement. Ces signes existent dans la Pucelle. Sa vie a été grandement digne d’éloges en tout temps, spécialement dans les fatigues de la guerre, et plus encore dans la patience déployée jusqu’à la mort dans les rigueurs de son procès.
Montigny cite ensuite sur le discernement des esprits le passage de saint Bernard déjà traduit dans le mémoire de Cybole, mais en le reprenant de bien plus haut. Trois esprits mauvais, expose le saint docteur, soufflent dans notre âme : l’esprit de la chair qui nous porte vers les jouissances sensuelles, l’esprit du monde qui nous pousse à poursuivre des choses vaines et futiles, l’esprit de malice, père des soupçons jaloux, des haineuses rancunes. Il se transforme parfois en esprit de lumière, et pousse à des singularités; il est toujours reconnaissable en ce qu’il laisse invariablement un levain d’amertume. On ne trouve aucun de ces esprits dans la Pucelle.
Fût-elle l’inventrice de ses révélations, ou même trompée par les démons, c’eût été un motif de sévir contre elle par l’excommunication, mais cela n’eût pas été suffisant pour lui intenter un procès en matière d’hérésie.
L’hérésie suppose plus que l’erreur en matière de foi : elle suppose l’opiniâtreté à la soutenir. Voilà pourquoi Innocent {de Fide catholicâ) nous dit : un fidèle soumis de cœur à l’Eglise croit, d’après la raison naturelle, que dans la Trinité le Père est plus ancien ou plus grand que le Fils; il pense que tel est l’enseignement de l’Eglise, disposé d’ailleurs à se soumettre, quand le contraire lui sera exposé par cette même Eglise; il
MONTIGNY. — LE PROCÈS INTENTÉ SANS FONDEMENT
n’est pas hérétiqne. Cette manière de croire, fort erronée en elle-même, n’est pas proprement sa foi; sa foi étant avant tout celle de l’Église, qui est tout autre (c. Damnamus ).
Mais l’accusée n’a jamais avancé aucune erreur contre la foi; il n’y en a pas dans ses aveux, et par ailleurs l’on n’a pas prouvé qu’elle en ait jamais professé ; par surabondance de droit, elle a professé ne vouloir rien avancer contre cette vertu; elle a dit que si les ecclésiastiques pouvaient lui montrer un point de foi sur lequel elle fût dans l’erreur, elle savait ce qu’elle devait faire et qu’elle le ferait.
Tout manque donc pour lui faire un procès en matière d’hérésie, et l’erreur dans l’intelligence, et l’opiniâtreté dans la volonté.
L’habit viril porté par Jeanne ne pouvait pas davantage servir de fondement à un procès en matière d’hérésie.
Sa mission lui conférait l’autorisation d’employer les moyens pour la conduire à bonne fin. Le vêtement d’homme était moyen, puisqu’il se prête beaucoup plus aisément aux actes militaires, que le vêtement de femme.
La défense faite dans le Deutéronome à l’ancien peuple d’employer ces travestissements était surtout dictée dans le but de détourner les Juifs des pratiques idolàtriques. Le texte même l’indique. Ces déguisements sont dits abomination devant Dieu. Abominatio. Or, ce mot dans l’Écriture désigne une pratique idolàtrique. Les païens, en effet, honoraient ainsi leurs divinités. A la fête du dieu Mars les femmes s’habillaient en guerriers, et aux fêtes de Vénus, les hommes en femmes, portant quenouille et fuseaux : ce qui donnait lieu à mille infamies.
De soi, ce changement d’habits favorise le désordre des mœurs; voilà pourquoi la décence fait ordinairement une loi de différencier les sexes par le vêtement; cependant c’est l’abus qui fait le mal, et non pas la chose en elle-même; il est des circonstances de temps et de personnes, où loin d’être un acheminement au désordre, ce déguisement peut être moyen de s’en préserver. C’était le cas pour Jeanne vivant au milieu des hommes d’armes. L’on ne saurait donc lui en faire un crime.
Les prescriptions faites aux femmes dans le Nouveau Testament se bornent à leur ordonner d’éviter ce qui est contraire à la décence; au-dessus de leur condition; ce qui est appât pour la convoitise sensuelle, ou sujet de vanité.
Le canon si qua millier, même dans le texte tel qu’il est expliqué par les canonistes, défend aux femmes de prendre des vêtements d’homme, dans un but pervers. Il ne le défend pas lorsque des raisons l’autorisent, et qu’on le fait pour une fin louable.
On ne peut pas davantage baser l’accusation d’hérésie sur la guerre à laquelle Jeanne a pris part. Aucune loi ne défend aux femmes de prendre part à une guerre juste, telle que celle qui avait pour but de délivrer Orléans et le royaume entier. C’était une guerre défensive, cas dans lequel tous les membres d’un État doivent selon leurs moyens travailler à la protection des foyers, et du sol de la patrie. Jeanne ne répandait pas le sang. Nombreux sont les exemples de femmes que l’on a vues prendre part à des guerres, surtout défensives.
Y eût-il péché dans ce qui vient d’être indiqué, ce n’est pas un péché d’hérésie. Quant aux hommages rendus par Jeanne à ses saints, il n’y a rien d’idolàtrique. L’on ne trouve pas davantage qu’elle en ait autorisé à son endroit, qui sortent de la règle. S’il y a eu des excès, ils ne lui sont nullement imputables, et l’on ne peut pas la déclarer criminelle, parce que dans un motif de piété et de miséricorde elle laissait les pauvres et les malheureux approcher de sa personne, sans jamais les rebuter. Il ne saurait y avoir matière à procès dans ce qui est la pratique de la béatitude : Heureux les miséricordieux , parce qu’ils obtiendront miséricorde .
C’est en vain que quelques-uns de ceux qui ont condamné Jeanne ont allégué que, se donnant comme une envoyée extraordinaire du ciel, elle devait prouver sa mission par l’Écriture ou par le miracle.
1° Elle n’était pas envoyée pour les Anglais, mais contre les Anglais; elle était chargée de les expulser, non de les convaincre. Elle n’est venue vers eux que bien malgré elle et amenée de force. Aussi, en leur parlant de ses révélations, disait-elle qu’ils la croiraient s’ils voulaient. Mais qu’ils dussent ou ne dussent pas la croire, ce qui reste démontré, c’est que ces révélations n’offraient pas matière à un procès pour cause d’hérésie.
2° Il est permis de voir un signe par l’Écriture dans la tradition qu’elle rappelle, qu'une vierge viendrait du bois chenu, lieu d’où par le fait elle est sortie. Le signe peut être tiré du passé ou de l’avenir. Elle donnait un signe tiré du passé, quand elle rappelait avoir été envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, ce qui était alors accompli; elle en donnait un
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tiré de l’avenir, quand elle annonçait aux ennemis qu’avant sept ans ils perdraient un gage plus grand que celui qui leur avait été enlevé devant Orléans. Signe alors à venir, aujourd’hui réalisé. Ce double témoignage de rÉcriture et du miracle pouvait convaincre les adversaires qui avaient sous les yeux son admirable patience, sa grande abstinence, l’inspiration qui lui permettait de répondre constamment à toutes et à chacune des interrogations qui lui étaient faites. C’était au point que les interrogateurs étaient confus; ils avaient les preuves sous les yeux l.
Ils devaient par suite juger que c’était de Dieu qu’elle venait et que venaient ses œuvres.
Ils voyaient, selon qu’elle l’avait annoncé, leur puissance diminuer, celle du parti royal s’accroître; elle faisait une différence entre les Bourguignons et les Anglais. Les Bourguignons devaient faire leur paix, ou être soumis par les armes ; les Anglais devaient être expulsés, ce que nous voyons aujourd’hui accompli.
A l’entendre affirmer avec tant d’assurance, à la suite de tant d’autres faits, qu’avant sept ans ils perdraient un gage plus grand que celui d’Orléans, ils pouvaient soupçonner son inspiration ; ils devaient dire ce que Gamaliel, secret disciple du Sauveur, disait des apôtres : Cessez de tour menter ces hommes; si leur parole vient de V homme , elle tombera rf’ ellemême; si elle vient de Dieu , vous ne pouvez la faire trouver en défaut, et vous courez risque de combattre contre Dieu (Act. Ap., V).
Jeanne semble avoir été animée d’un esprit de prophétie qui lui faisait connaître dans le passé, dans le présent, et dans l’avenir, des secrets qui se dérobent au regard des hommes. Sans les avoir jamais vus, elle a reconnu Baudricourt et le roi; elle a signalé une épée cachée en terre dans l’église de Fierbois ; elle a prédit l’avenir avec grande assurance, disant en être aussi certaine que de la présence de ceux qui étaient sous ses yeux.
Le diable, ainsi que l’enseigne saint Augustin, se cache comme le font ceux qui veulent nuire. Les hommes spirituels qui, d’après l’Apôtre, jugent de tout et ne sont jugés par personne, possèdent, d’après saint Grégoire, un sens intérieur qui leur fait discerner ses fourberies des inspirations du divin esprit. On en voit des exemples dans la vie des saints, spécialement de saint Martin et de saint Benoît. La Pucelle a avoué avoir reçu de Dieu ce discernement, et n’avoir jamais été trompée par les contrefaçons de l’ennemi. Aussi, soit qu’elle parle d’elle-même et de son salut, soit qu’elle parle du roi, naturel héritier du royaume, comme fils
1. « Poterant adversarii credere, si voluissent, maximè cum de ipsius patientia mirabili, abstinentia grandi, et illustratione qua ad cunctas et singulas quæstiones etiam difficillimas eidem propositas coram constanter respondit, in tantum ut confusi riderentur interrog&ntes ; fuerunt oculatim informati. » (F0 clv r°).
LA PUCELLE DEVANT L’EGLISE DE SON TEMPS
du roi, car, dit l’Apôtre, s’il est fils, il est l’héritier; soit quelle parle du royaume qu’il doit recouvrer; on ne trouvera rien d’opposé à la loi de Dieu ; tout y est conforme.
Dans le doute, c’est en bonne part qu’il fallait interpréter, ainsi que le prescrivent les saints canons.
Il y a plus : supposons qu’elle eut été trompée, et qu’au lieu d’esprits bons auxquels elle croyait adhérer, ce fussent des esprits mauvais qui l’illusionnaient ; ils ne lui conseillaient rien de mal ; elle n’a fait, à leur persuasion, rien de répréhensible; il n’y avait pas lieu de la tenir pour hérétique, ni de la suspecter d’hérésie. Le droit canon le dit en termes exprès. Un sectaire se présente au nom d’Augustin, de Jérôme, d’Ambroise, et demande qu’on adhère à la doctrine de ces Pères ; celui qui croit au sectaire pour ce motif n’adhère pas à l’hérétique ; il conserve la foi catholique, ainsi que l’enseignent les canonistes. Ce qui montre d’une manière toujours plus évidente que l’on ne pouvait pas lui intenter un procès pour hérésie.
Montigny termine cette première partie par une sorte de récapitulation, où se trouvent quelques idées nouvelles qu’il est inutile de relever, et il passe à la seconde.