‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 176 sur 377 · îg · texte numérisé non relu

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demandaient que le Pape ratifiât le choix, et accordât dispense d’âge. Pour mieux l’obtenir, ils surfaisaient les années du candidat, et lui en donnaient 27. L’humble religieux protesta, dit n’en avoir que 24, et supplia le Pontife de ne pas imposer charge si pesante à si jeunes épaules.

Eugène IV n’eut garde d’entrer dans ces vues; il ordonna au jeune Franciscain de se laisser imposer l’onction épiscopale, et le fit sacrer par le cardinal de Sainte-Croix, mis depuis sur les autels sous le nom de Bienheureux Nicolas Albergati.

Un des premiers actes épiscopaux du nouvel évêque fut d’assister en cette qualité au concile de Ferrare, auquel il a souscrit sous le nom d’évèquc élu de Périgueux.

À son entrée dans le diocèse, le jeune prélat trouva bien des ruines morales et matérielles à relever. Le diocèse de Périgueux, comme bien d’autres, était depuis 60 ans désolé par le Grand Schisme, la guerre étrangère et la guerre civile; les ronces et les épines y avaient largement poussé.

Bourdeilles se mit à l’œuvre avec le zèle du prophète dont il portait le nom ; visitant son troupeau, relevant la discipline, édiclant des peines contre les crimes publics, notamment contre les blasphèmes, et forçant les grands seigneurs eux-mêmes à les subir.

Dans une de ses courses le prélat est enlevé par un partisan anglais, le bâtard de Grammont posté au château d’Auberoche. Le prisonnier est d’abord enfermé au château de la Roche-Chalais, mais pour mieux s’assurer de sa capture, le forban résolut de l’envoyer en Angleterre, ou de le renfermer dans quelque donjon au fond du Médoc.

Le siège de Bordeaux, métropole ecclésiastique de Périgueux, était occupé par un archevêque aussi saint que son suffragant : c’était Pierre Péberland. On devine l’amitié qui devait unir les deux prélats. Péberland organise un coup de main pour rendre l’évêque à la liberté. Quelques seigneurs guettent le prisonnier au passage de la Dordogne, l’enlèvent à son ravisseur, le conduisent à Bordeaux, où le saint archevêque lui ménage une entrée triomphale.

La conquête de la Guyenne et l’expulsion des Anglais vinrent mettre fin aux actes de brigandage, du genre de ceux dont le saint évêque avait été victime.

Le prélat conserva sous la mitre l’austérité et les pratiques d’un fils de saint François ; il sut les allier avec les exercices du zèle pastoral le plus actif. Plusieurs fois déjà, dans le cours de ces pages, l’occasion s’est présentée de signaler la profonde déviation doctrinale et disciplinaire qui s’implantait alors parmi nous, sous le nom si impropre de doctrines , de libertés gallicanes . Déviation funeste, elle a amené toutes les autres. L’attachement au Saint-Siège, étant l’humilité de l’esprit et l’obéissance

ÉLIE DE BOURDEILLES ET SON MÉMOIRE

du cœur, est toujours en proportion de la sainteté; tout comme l’éloignement de Pierre, l’opposition à Pierre, sont, quelles que soient les apparences, le signe de l’absence de l’esprit de Jésus-Christ, parce qu’ils sont l’orgueil et la révolte.

Élie de Bourdeilles était un saint. Toute sa vie s’est passée à combattre par la plume et par les actes les doctrines et les tendances anti-romaines ou gallicanes. Il écrivit un traité de potestate Papæ; un autre contre la néfaste pièce de Bourges, de abrogations Pragmaticæ Sanctionis.

Pareil zèle n’était pas pour déplaire à Louis XI, dont le premier acte, comme roi, avait été, avons-nous vu, de supprimer le diplôme schismatique. Si la suppression eût été maintenue, la France n’aurait pas vu la déclaration des droits de t homme; la maçonnerie ne la tiendrait pas dans ses brûlantes griffes.

A la suite des états généraux de 1467, réunis à Tours, Louis XI voulut avoir Bourdeilles à sa portée pour recourir à ses conseils, et lui ouvrir même sa conscience; il le lit nommer archevêque de Tours en 1468.

Ces faveurs n’enchainèrent nullement la liberté apostolique du prélat ; il en usa pour combattre les menées du parlement et des courtisans qui poussaient Louis XI à revenir sur son acte réparateur. Le grand archevêque était vraiment le mur d’airain. Le roi ayant découvert les trahisons du favori qu’il avait fait élever jusqu’à la pourpre romaine, du cardinal de la Balue, le fit arrêter et jeter en prison, comme coupable de lèsemajesté. L’archevêque de Tours n’aimait pas le ministre prévaricateur; mais c’était un évêque, un prince de l’Eglise, un cardinal. Le laisser juger par la justice séculière, c’était laisser fouler aux pieds le privilège de droit divin qui est l’immunité ecclésiastique. Bourdeilles croyait, ainsi que l’enseigne Benoît XIV, qu’un évêque devait opposer sa poitrine aux glaives des violateurs. Il alla trouver le roi, lui représenta l’attentat qui venait d’être commis par ses ordres et le pressa de déférer l’affaire au Pape, sûr que les délégués pontificaux lui feraient justice. En attendant, il ordonne de publier dans toutes les églises de son diocèse les censures encourues par ceux qui portent la main sur les ministres de Jésus-Christ. Le parlement lui enjoint de retirer ses ordonnances. Ordre bien inutile, le nouvel Ambroise les confirme. Les robins ordonnent de saisir le temporel de l’Archevêque; c’était confisquer les revenus des pauvres. Le saint demeure inébranlable. Louis XI ordonne à ses magistrats de modérer leur ardeur, fait rendre à l’Archevêque ses revenus, et demander des juges à Rome pour faire le procès à la Balue. Le Pape consulte le sacré collège, et envoie quatre délégués. Louis XI apprenant qu’ils sont étrangers les récuse, leur fait dire de rester à Avignon ; et en attendant, malgré les prières de Bourdeilles, il retient dans les fers le prélat dont il avait fait toute la fortune.

LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

En 1483, Sixte IV conféra la pourpre à Parchevèque de Tours; ce fut un nouveau motif pour le saint de multiplier ses austérités et ses bonnes œuvres. Depuis lors, Bourdeilles parut triste; il mourut dans Tannée qui suivit son élévation, le 2 juillet 1484.

Bourdeilles était en possession de grands revenus ecclésiastiques; mais entre ses mains la commende était ce qu’elle avait été dans son institution primitive, un moyen de faire jouir un plus grand nombre d’églises ou de monastères des dons éminents de doctrine, de sainteté, de sage direction, départis à certaines âmes privilégiées; un moyen défaire réaliser à ces âmes elles-mêmes un bien plus étendu. L’homme de Dieu resta si pauvre qu’il ne laissa pas de quoi faire un testament; tout ce qu’il légua à sa famille, ce fut son chapeau de cardinal. Ce chapeau fut vénéré comme une relique dans l’église de Périgueux.

Bourdeilles reçut longtemps comme une sorte de culte dans l’église de Tours, où de nombreuses lumières brûlaient constamment sur son tombeau. En 1526, de Plas, évêque de Périgueux, commença une information sur la sainteté de la vie de son vénérable prédécesseur, et sur les miracles qui lui étaient attribués, en vue de porter à Rome la cause de sa béatification.

Une vie du saint cardinal, aujourd’hui presque introuvable, par Pierre Boismorin, est signalée par plusieurs auteurs. Il serait à souhaiter qu’une plume catholique fit revivre cette grande et sainte figure, et nous donnât une histoire dont les grandes lignes promettent tant d’intérêt et de variété.

Tel est l’homme, qui a écrit pour la réhabilitation de la Pucelle, le mémoire qui, dans le manuscrit du procès réparateur, se trouve venir immédiatement après celui de Gerson, composé, comme il a été dit, au moment où Jeanne venait de délivrer Orléans1.

Un universitaire qui a occupé le sommet de sa corporation a écrit, si ma mémoire est fidèle, que les scolastiques ne s’occupaient pas des prémisses. Cette énormité se trouverait particulièrement réfutée par le mémoire de Bourdeilles, si elle en avait besoin pour quiconque soupçonne, même de loin, ce qu’est la scolastique.

1. Sur Élie de Bourdeilles voir : L'état de l'Église du Périgord depuis le christianisme jusqu'à nos jours par Jean Dupuy, Récollet, écrit en 1629 ; t. II, p. 141. Sancta et Métro politana ecclcsia Turonensis de Jean Maen, p. 179. Gallia Christianay t. II, col. 1480. Ciaconils, Vitæ pontificum , col. 1267. Michaud, Biographie. Flores historiæ sacri collegii Cardinalium par d’AmcHY, év. d’Autun, t. II, p. 392, etc.

ÉLIE DE BOURDEILLES ET SON MÉMOIRE

Le prélat possédait à la perfection la scolastique de son temps. Non seulement la Bible est un livre dont il semble savoir chaque verset; mais il se meut comme dans son élément, au milieu des pages de Duns Scot, de saint Thomas, de saint Denys, de saint Isidore, de saint Grégoire, de saint Augustin; il renvoie à leurs œuvres à chaque ligne.

Il établit si longuement ses majeures qu’elles forment presque un traité de théologie sur la matière ; un prêtre de nos jours devrait s’estimer heureux de les posséder. Il en fait l’application à la Pucelle, dans la mesure où le lui permet le sommaire qui lui a été envoyé, le seul document mis entre ses mains. Il exprime à plusieurs reprises le regret de ne pas posséder l’instrument entier du prétendu procès de Rouen.

Bourdeilles était la modestie même; il se trouvait en présence d’une cause déjà jugéejmr un évêque ; la prévarication n’était pas officiellement constatée; la cause était particulièrement ardue. De là la réserve, je dirais presque la timidité de ses conclusions, les restrictions qu’il met à sa manière de voir, l’abandon de ses appréciations à de plus clairvoyants, les protestations de sa soumission au Siège Apostolique, pour lequel sa déférence et son obéissance éclatent avec un accent à part.

Après le mémoire de Bréhal, le plus long est celui de Bourdeilles. Il occupe du folio cxi au folio cxxxii, quarante-deux pages de long et large parchemin. Le vénérable évêque prend les chefs de condamnation, il en compte vingt; il les réfute les uns après les autres. Le premier, celui des révélations et des apparitions frauduleusement inventées par Jeanne, étant le point capital, Bourdeilles consacre les deux tiers de son mémoire à l’élucider et à montrer qu’il n’y avait pas lieu de condamner la libératrice.

Reproduire toutes ses majeures, avec leurs longs développements, avec les citations et les renvois qui les accompagnent, serait fastidieux pour le lecteur. Elles sont trop longues et font perdre de vue le sujet principal. On n’en trouvera ici que la moelle. L’application à la martyre ne présente pas des détails nouveaux; presque tout a été déjà indiqué dans les mémoires précédents, ou le sera plus rapidement dans ceux qui vont suivre. Seule, l’autorité d’un si grand et saint personnage m’engage à reproduire de longs passages, principalement de la partie qui regarde les révélations. Quicherat n’a imprimé que la préface. La voici presque dans son entier.

« Jeanne ne mérite pas les qualifications énumérées dans la sentence de condamnation; elle en mérite plutôt de toutes contraires. » C’est exprimé dans le titre même du mémoire qui commence ainsi :

LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

« Il est écrit : si vous avez à prononcer sentence sur une cause ardue et difficile et que les juges de vos cités se partagent de sentiment, vous irez vers les prêtres de la race de Lévi; et ils rendront la sentence réclamée par la vérité ( Deut ., XVII). C’est pour obéir à ce précepte que notre roi très chrétien, Charles, roi des Français, a voulu consulter les évêques et les prêtres sur un fait plein de difficultés et d’obscurités.

« Il s’agit d’une jeune fille du nom de Jeanne, qu’il pense lui avoir été autrefois envoyée par l’infinie miséricorde du roi éternel des siècles pour son soulagement et pour la délivrance du royaume des Francs. Tombée au pouvoir des Anglais, elle a été chargée des plus graves inculpations et livrée au supplice.

« De là, diversité de sentiments chez plusieurs.

« La jeune fille était-elle conduite par le bon ou par le mauvais esprit? La sentence rendue contre elle, les accusations qui lui ont été intentées, sont-elles conformes à la vérité et à la justice? Le roi notre sire consulte là-dessus plusieurs évêques et plusieurs prêtres catholiques.

« Sa Majesté a bien voulu par lettres patentes savoir l’avis d’un homme aussi enveloppé des ténèbres de l’ignorance que je le suis, moi, frère Hélie, le dernier des Frères Mineurs, qu’on appelle évêque de Périgueux. Pour lui obéir, dans la faible mesure de mon exiguïté, j’ai étudié le sommaire du procès fait contre la jeune fille, et la sentence qui l’a condamnée, et j’ai écrit les pages qui vont suivre, comme expression de ce que j’ai pu opiner de moins imparfait sur la matière.

« La sentence de condamnation énumère vingt griefs, d’après lesquels Jeanne est déclarée : 1° coupable inventrice de révélations et d’apparitions célestes ; 2® pernicieuse séductrice ; 3° présomptueuse ; 4° ayant cru légèrement; 5° superstitieuse; 6° devineresse; 7® blasphématrice contre Dieu, les saints, les saintes et les sacrements; 8® contemptrice de la loi divine; 9® coupable de prévarication à l’endroit de l’enseignement sacré et des canons ecclésiastiques; 10® séditieuse; 11® cruelle; 12® apostate; 13® schismatique; 14® atteinte d’erreurs multiples dans la foi; 15° coupable de multiples délits contre Dieu et la sainte Église; 16® en révolte expresse, obstinée, avec endurcissement et opiniâtreté, contre notre Saint Père le Pape et le concile général; 17® pertinace; 18® obstinée; 19® excommuniée; 20® hérétique.

« Il faut examiner, par ordre, si la teneur du procès justifie ces inculpations. » Bourdeilles, comme il vient d’être dit, discute un à un tous ces chefs de condamnation dans l’ordre même de la sentence.

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