‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 237 sur 377 · BRÉHAL. — LA SOUMISSION A L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

BRÉHAL. — LA SOUMISSION A L'ÉGLISE

marque la glose sur le mot clerici (de verborum signifieatione). Tantôt il signifie seulement l’évêque, comme dans le chapitre scirc debes (caus. VII, q. II) ; tantôt il signifie les ecclésiastiques de l’Eglise principale (dist.XIII, c. i); quelquefois on l’emploie pour désigner la majeure partie du chapitre (c. Apostolica, dist. LVl); d’autres fois pour marquer toute l’Eglise d’une province, comme dans le chapitre cum super (de auctorit. et usupÆi ); enfin il désigne toute l’assemblée des fidèles (de consec dis. l), il se prend dans ce sens dans le chapitre Engeltrudam (dis. III, q. iV)? dans le chapitre legimus (dist. XCIII), et dans bien d’autres.

« Il est évident que c’est vouloir tendre des pièges, que d'interroger une personne simple et ignorante, en usant de termes équivoques et d’une signification obscure pourelle. Personne n’a le droit de s’étonner que Jeanne, dans la crainte d’être prise au piège d’une interrogation amphibologique et perfide, ait différé, ou ait voulu esquiver la réponse. De pareils mots, ainsi que l’enseigne le philosophe en parlant de l’équivoque, sont des nids de nombreux sophismes.

« L’on dira peut-être qu’on lui a suffisamment expliqué la question, quand on lui a dit que l’Église militante est l’Église d’ici bas, et l’Église triomphante l’Église de là haut. Mais c'est là ne rien dire. Pareils termes étaient bien plus propres à brouiller qu’à éclairer l’esprit de la jeune fille. Vu sa simplicité, il lui était plus difficile de comprendre les mots militante et triomphante que de comprendre le mot Église . On expliquait l’inconnu par un plus inconnu, alors que ce qui est destiné à faire comprendre doit être plus clair que ce qui doit être mis en lumière. C’est le cas de dire avec saint Augustin (lib. IV, de doct. Christ.) : Que celui qui parle ne s’imagine pas, tant qu’il n’est pas compris, avoir dit à son disciple ce qu’il veut lui dire; car, quoique il ait dit ce qu’il comprend, il n’a rien dit à qui ne comprend pas.

« Cette question de la soumission à l’Église, telle qu’elle était posée, semble fort dure et fort raide. On lui demande en effet si de tous ses dits et faits, si de tous les crimes qui lui sont imputés, de tout ce qui touche son procès, elle veut s’en rapporter à l’Église qui est sur la terre. Voilà l’interrogation qui lui a été adressée vers le milieu du procès (p. 162-166* 174-175). Semblable question posée à une personne simple et innocente, en public, en plein tribunal, est raide et dure. Pour ne pas parler de ces mots faits et crimes , il est fort raide que dans une cause en matière de foi, où l’on doit procéder de piano et simplement (in VI° c. ult. de hæresi), l’on aille introduire des interrogations comme celle-là : si l’on veut se soumettre au jugement. Cela suppose acte de justice avec exécution. Cela ne peut qu’effrayer un détenu et surtout une femme; car cela lui fait naître l’idée de péril pour sa personne ou pour ses biens; crainte dont le droit

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

exige qu’il soit tenu compte (L. prima. FF. quod metus causa , in fine). Cette ma nière de procéder et d’interroger, sévère et dure, est contraire à la modération et à ta modestie du style de la sainte Inquisition, tel qu'il est prescrit par la Cour romaine, auquel les évêques et les ordinaires sont tenus de se conformer, ainsi qu’il est ordonné par le canon per hoc [in VI° de hærcsi). Sans parler de la haine des prétendus juges dont il sera question plus loin, ce que les interrogations présentaient d’ardu, d’amphibologique, de dur, suffit pour excuser Jeanne d’avoir tardé à répondre, ou d’avoir répondu de telle ou telle manière.

« J’ajoute que cette question était en dehors du procès et superflue.

« Elle était en dehors du procès. Ne pouvant pas la circonvenir par leurs autres questions, auxquelles elle répondait avec autant de sagacité que d’orlhodoxie, ils ont tendu ce piège secret et dérobé : pratique bien éloignée du style do l’Inquisition; car ces questions indirectes ne sont qu’embûches; aussi cela est-il en dehors de ses usages.

« Question superflue. Si celui sur lequel on informe est hérétique, alors même que dans son cœur il méprise l’autorité de l’Église, il n’en reste pas moins son sujet en ce qui concerne son hérésie, et il peut être puni par elle selon la qualité de son crime. S’il n’est pas hérétique, mais seulement dénoncé comme suspect, à combien plus forte raison le doit-on regarder comme soumis à l’Église, d’après les actes ordinaires de sa vie. Inutile de demander à un sujet s’il veut être soumis à son maître pour les points où il lui doit soumission.

« Quant aux autres points, où il ne lui doit pas soumission, la requérir, ce n’est pas seulement une injustice, c’est une grande témérité. Jeanne, comme c’est patent par le procès, professait hautement sa soumission à l’Égl ise. La questionner d’une manière si itérative, si malveillante, sur cette soumission, c’était plus qu’absurde ; c’était de l’impiété et de l’inhumanité.

« Ce qu’il faut grandement considérer ici, c’est la simplicité de cette jeune fille. On sait qu’elle était d’assez basse extraction. Comme les filles de la campagne et les paysannes, occupée aux pâturages, à la garde des bestiaux, on ne lui enseigna que l’humble métier de filer et de coudre. N’eût-elle pas bien répondu, — elle a répondu admirablement, — n’eûtelle pas bien répondu à une question aussi ardue, elle serait fort justement excusée.

« Sa simplicité éclate lorsque, interrogée sur cette soumission à l'Église,

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elle répond que par amour pour Dieu on lui permette d’aller à l’église, qu’elle n’est pas une personne qu’on doive empêcher d’aller à l’église et d’entendre la messe. On voit clairement que sa simplicité était telle que par le mot église elle entendait, ainsi que le font communément les personnes du peuple, l’église matérielle, l’édifice de pierres.

« Une autre fois comme on lui faisait la distinction entre l’Eglise militante et l’Eglise triomphante, elle répondit : Il m’est avis que c’est tout un de Notre Seigneur et de l’Eglise, et que l’on ne doit pas en faire difficulté et elle ajouta : Pourquoi en faites-vous difficulté, vous, que ce soit tout un (p. 175)? Ces paroles prouvent manifestement que Jeanne obéissait à sa droite et simple foi ; foi qui suffit pour le salut, ainsi que c’est constant par le chapitre firmiter (de summa Trinilate).

« Ces mêmes paroles prouvent encore quelle avait de l’unité de l’Église des sentiments aussi orthodoxes que pieux. C’est une vérité catholique que ceux qui régnent dans la félicité des cieux et ceux qui combattent ici bas ne forment qu’une seule société et une Église unique. Saint Thomas enseigne > p., q. 8, a. 4) qu’une multitude ordonnée pour une même fin, qu’elle poursuit par des actes et des offices différents, est dite par similitude un seul corps. Le corps mystique de l’Église est un, parce que les anges et les hommes dont il se compose sont ordonnés pour une seule et même lin : la gloire de la divine félicité. La distinction se tire uniquement de l’état différent des membres. L’Église militante est dans la voie ; elle comprend tous les hommes depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, quelle que soit leur condition, justes, pécheurs, fidèles et infidèles, qui, en tant que voyageurs, appartiennent en acte , ou en puissance, à l’assemblée de l’Église militante. L’Église triomphante comprend ceux qui sont parvenus au terme. C’est l’assemblée de ceux qui sont arrivés et jouissent. Partie la plus noble, elle comprend ceux qui sont inséparablement unis à Dieu. Rien d’étonnant que Jeanne s en soit rapportée principalement pour tout ce qu’elle avait dit et fait, par inspiration et révélation, à Dieu et à cette suprême assemblée; puisque c'est de là que tout procédait, et que c’est de ce suprême tribunal que tout relevait principalement, ainsi que cela sera plus amplement exposé.

« En attendant il ne faut pas omettre de dire comment, d’après les informations, on a souvent tendu des embûches à la simplicité de Jeanne. Certains ecclésiastiques perfides lui suggéraient malignement, si elle voulait échapper à la mort, de refuser absolument de se soumettre à l’Église. Il est cependant odieux de se jouer delà simplicité des ignorants (Job, XII et c. sedulo, dist. XXXVIII). Si par suite elle eut dévié de la rectitude de la foi, cela ne devrait pas lui nuire, au point de la faire incriminer ou condamner pour erreur périlleuse. Car comme ilestditau chapitre gaod aliter (caus. XXXI,

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q. 1) : Si quelque hérétique se présentait à un catholique sous le nom d’Augustin, d’Ambroise, de Jérôme, et l’incitait ainsi à suivre sa foi, si le catholique donnait son assentiment, il ne serait certes pas censé avoir adhéré à un sectaire hérétique, mais bien plutôt avoir persévéré dans l’intégrité de la foi catholique, dont l’hérétique se disait faussement l’organe. Il est donc bien constant que si une telle perfidie eut fait dévier Jeanne, elle serait entièrement excusée.

« Mais c’est ici qu’il faut enfin considérer avec plus d’attention la pure, la saine créance de la Pucelle, créance dont elle a souvent renouvelé la protestation.

« Elle a dit en termes exprès croire que l'Église est régie par le Saint- Esprit ; quelle ne peut défaillir ni errer (p. 392) ; que la Sainte Écriture est révélée de Dieu (p. 379); qu'elle (Jeanne) aimait Dieu et le servait (p. 380*385). quelle était bonne chrétienne (p. 321) et bien baptisée ; qu'elle mourrait en bonne chrétienne (p. 380); qu'elle voudrait aider et soutenir l'Église de tout son pouvoir (p. 831).

« Fatiguée par les objurgations qu’on lui faisait de se soumettre, elle répondit que ses assertions fussent examinées par des clercs, qu’on lui dit ensuite ce qui était contre la foi chrétienne, et quelle saurait bien par son conseil ce qu’elle devait répondre. Si cependant , ajoutait-elle, il y avait quelque chose qui fût contre la foi chrétienne que notre sire a commandée , elle ne voudrait le soutenir , et serait bien courroucée d'aller contre (p. 162). Elle disait encore : Toutes mes œuvres sont entre les mains de Dieu , et d'elles c'est à lui que je m'en rapporte , et je vous certifie que je ne voudrais rie ?i dire ni faire contre la foi chrétienne, et si j'avais fait ou dit , et s'il y avait sur mon corps , chose que les clercs sussent dire être contre la foi chrétienne que Notre- Seigneur a établie , je ne voudrais le soutenir et le mettrais dehors (p. 166).

« Il est manifeste que c’est là une soumission sincère et expresse.

« On objectera que les paroles et les actes de Jeanne furent examinés avec soin par de nombreux ecclésiastiques à Paris et ailleurs, et réprouvés à divers titres ; et qu’elle ne voulut pas se rendre à cette condamnation. La réponse, c’est que les extraits donnés comme les reproduisant étaient tronqués, falsifiés, ainsi que cela sera démontré plus loin. Les clercs auxquels Jeanne voulait que ses paroles fussent déférées étaient, ce semble, des ecclésiastiques non suspects, impartiaux, et nullement inféodés au parti anglais. Avant de se présenter aux interrogatoires, elle requit que

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le tribunal fût composé d'ecclésiastiques mi-partie anglais, mi-partie français. Dans une autre circonstance, elle demanda qu’on appelât trois ou quatre clercs de son parti, disant que devant eux elle répondrait la vérité.

« Mais la soumission la plus explicite, la plus complète, elle l’a faite, quand elle a demandé que sa cause fût transmise au Pape et au concile général. Nombreuses sont ses assertions à ce sujet, et toutes fort catholiques.

« L’on soupçonnait que le schisme n’était pas encore éteint, et on lui demanda auquel des trois papes il fallait obéir. Elle répondit que c’était à celui de Rome, et que c’était à celui-là qu’elle croyait; or, c’était le seigneur Martin d’heureuse mémoire qui gouvernait alors l’Église.

« Elle a dit dans la suite croire que le Pape et les autres prélats, chacun à leur rang, étaient établis pour corriger les errants. Sentant bien la haine de l’évèque de Beauvais à son égard, elle a constamment demandé d’ètre conduite au pape. Les informations établissent encore, qu’ayant appris qu’il se tenait un concile où se trouvaient des cardinaux et des prélats du parti français, elle demanda aussitôt d’v être conduite.

« C’est surtout à la fin du procès, alors qu’elle était pressée sur cette soumission à l’Église avec plus d importunité que jamais, qu’elle a fait la réponse la plus nette : Je vous ai assez répondu sur ce point, disait-elle ; que tout ce que j’ai fait et dit soit transmis à Rome à Notre-Seigneur le Pape, auquel je m’en rapporte, et à Dieu d’abord. On lui objecta que ses paroles et ses actes étaient condamnés par les clercs. Elle répliqua : Je ni en rapporte à Dieu, et à Notre Seigneur le Pape. Il lui fut répondu que cela ne suffisait pas, qu’on ne pouvait pas aller quérir le Pape si loin, que les ordinaires étaient juges chacun dans leur diocèse. C’est pourquoi, ainsi qu’ils disaient, il était nécessaire qu’elle se soumît à notre sainte mère rÉglise;il était nécessaire quelle tînt ce que les clercs et gens en ce connaissant avaient déterminé de ses dits et faits.

« Elle n’ajouta plus rien.

YII

« De là quatre conséquences :

« 1° Jeanne s’est dûment et suffisamment soumise dans tous les points o Ci la foi catholique le prescrit (c. Hæc est fides, c. XXIV, q. i). Celui qui veut le principe admet les conséquences nécessaires qui en découlent.

« 2° Elle a légitimement écarté d’elle toute note d’erreur (c. dicit apostolus,

XXIV, q. III).

LA PICELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

« 3° Il est manifeste que ce que ses accusateurs et juges entendaient par le mot église , ce n’était pas l’Église romaine, ou universelle ; ils se désignaient eux-mêmes par ce nom. Or, comme cela sera dans la suite plus clairement démontré, Jeanne n'était pas tenue de se soumettre à pareille église.

« 4° Ces gens-là (per istos) ont manifestement méprisé le jugement du Seigneur Pape. Ils se sont rendus coupables d’une grave injure envers le Siège apostolique et son autorité, surtout en pareille cause. Cause de foi, grandement ardue et difficile, elle relevait directement du Saint-Siège, ainsi que cela est établi au chapitre Majores ( deBaptismo ), et au chapitre quotiem (c. XXIV, q. i). On lit dans ce dernier : Toutes les fois que s’agite une cause de foi, tous nos frères et coévèques ne doivent s’en rapporter qu'au siège de Pierre et à son autorité, autorité à laquelle, ni Jérôme, ni Augustin, ni aucun saint docteur n’ont jamais opposé leur sentiment. Pendant que s’agitait le procès de Jeanne, un docteur célèbre dans l’un et l’autre droit, maître Jean Bohier (Loliier) décida que cela devait absolument se faire ainsi. Son avis fut tourné en ridicule et dédaigné par l’évêque de Beauvais.

« Par suite je ne vois pas comment, d’après la teneur du chapitre déjà cité hæc est /ides, cet évêque et ses fauteurs pourraient dûment se justifier

D’ATTENTAT MANIFESTE CONTRE L’ÉGLISE ROMAINE, ET MÊME DU CRIME d’hÉRÉSIE*.

« La mort si catholique et si pieuse de Jeanne pourrait être alléguée comme une preuve évidente de la très pure intégrité de sa foi, de son exquise dévotion envers l’Église; mais cette considération sera mieux à sa place au chapitre suivant. »

1. « Undc, quatenùs ille episcopus et alii in lioc ei faventes se à nialitià manifesta contra Ecclesiam Romanara aut etiani ab hæresi se débité excusare possent, non video. »

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