‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 263 sur 377 · BRÉHAL. — INIQUITÉ, VICES DE L’ABJURATION PRÉTENDUE · texte numérisé non relu

BRÉHAL. — INIQUITÉ, VICES DE L’ABJURATION PRÉTENDUE

On insistera peut-être, et Ton dira : son mauvais renom constituait une présomption violente ( arch . ad hoc , c. inter sollicitudines , depurgat . can.).

A cela voici la réponse. Le renom est d’une double espèce. L’un naît de la personne elle-même, l’autre se forme parmi les hommes. Le premier est défini dans le droit civil : un état de dignité sans atteinte, résultat de vie et de mœurs, à l’abri de tout reproche (FF. de variis et extraordinariis cog. L. cognitionisy § æstimatio). Quelque doute vient-il à s’élever? On fait une enquête parmi ceux avec lesquels a vécu le prévenu ( c . Postquamet c. Innotuit , etc.). L’on n’admet pas facilement des présomptions contre une vie irréprochable (c. cum in juventute, depurg. canon ., c. ex studiis , et c. mandata de præsumptione ). Il y a une autre sorte de renom qui se forme parmi les hommes. Il est ainsi décrit : une rumeur, un bruit sourd, un dire général, sans auteur connu, fondé seulement sur des soupçons ( c.sanclumdc consecratione , dist. VI). Par lui-même ce renom ne prouve rien; l’on ne doit pas facilement en tenir compte, surtout devant un tribunal (c. si qui* dequocumque dist. LXXXVI). La loi porte que ces ditons sont vains et qu’il ne faut pas en faire cas. La multitude s’en rapporte facilement à la parole d’un seul (c. in juventute, § 1 de purg. can.).

Jeanne, dans son pays d’origine et partout où elle a passé, a été renommée pour sa vie vraiment vertueuse et exemplaire, pour sa foi et sa piété; il est donc faux qu’elle soit entachée d’un mauvais renom.

Alors même que quelqu’un est diffamé auprès des gens de bien et des hommes sérieux, de quelque crime vraiment scandaleux, et que le soupçon est véhément, fût-ce le crime d’hérésie; ce n’est pas l’abjuration qui est imposée ; mais seulement l’obligation de se justifier canoniquement c. ad abolendam , § qui vero, c. excommunicamus de hæreticis ). Pareille diffamation ne doit pas provenir de jaloux et d’ennemis; car alors il n’y a pas lieu d’imposer, même de se justifier canoniquement.

Si Jeanne a été diffamée du crime d’hérésie, cela n’a été que de la part des Anglais ses mortels ennemis et parmi les Anglais ; l’on ne devait donc pas lui imposer de se justifier canoniquement; à combien plus forte raison

de faire abjuration On impose l’abjuration pour commerce intime et

familiarité indubitable avec les hérétiques ; mais ce n’est nullement applicable à Jeanne, qui a toujours eu en horreur les personnes suspectes de sortilèges et d’hérésie.

Si la rétractation n’était pas déjà dénuée de toute valeur, elle le serait par les trois raisons mises en avant par Jeanne. Ces trois raisons sont

564 LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Tignorance, la violence, la crainte. L’acte perd entièrement le caractère d’un aveu.

Jeanne a d’abord allégué l’ignorance. Elle ne croyait pas, disait-elle, se rétracter ; elle ne comprenait pas ce qui était dit dans la cédule d’abjuration (Pr.,p.458) ; ce qui est probable et se déduit de bien des circonstances de la scène. Elle était l’objet d’un immense appareil de confusion et d’ignominie; donnée en spectacle, exposée aux regards d’une innombrable multitude, prèchée comme une grande criminelle; et soudain, contre son attente, des instances tumultueuses la pressent de se rétracter. Rien d’étonnant si elle n’a pas pu faire attention à la teneur de la cédule. Cette cédule était conçue en termes obscurs, peu usités, périodiques, d’une difficile intelligence. On ne trouve nulle part, ainsi que cela a été déjà remarqué, qu’elle lui ait été lue et expliquée, ou même un moment mise sous les yeux. La jeune fille était par ailleurs épuisée de fatigue par les tourments de la détention, par les tracasseries et les molestations de ses gardiens, les procédés des jugeurs et de leurs assesseurs ; elle venait de faire une grave maladie, et n’était pas encore remise. Tout tend à prouver qu’elle devait être dans un trouble extrême. Ceux qui, avant la sentence définitive, — ce fut la plus grande et plus saine partie des opinants, — se rangèrent àl’avis de l’abbé de Fécamp, semblaient admettre que Jeanne n’avait pas compris la cédule (p. 463 467).

La rétractation est donc sans valeur, puisqu’elle ne fut pas voulue

Rien n’est voulu sans avoir été connu Bréhal entasse ici les autorités

de tout ordre pour corroborer cet adage de sens commun Pareille

ignorance excuse simplement Jeanne, dit-il, en conclusion.

Jeanne a allégué la contrainte; elle a fait, dit-elle, cette révocation

parce qu’elle lui était commandée (p. 456) On trouve ailleurs que les

gens d’Église la pressaient fortement Ici encore Bréhal accumule les

citations pour montrer que la violence enlève le volontaire. Je ne rapporte que les suivantes : Saint Thomas (1*2®, q.VI,a. 5) enseigne que la violence produit le non volontaire, parce que, de même que dans les êtres inanimés la violence imprime un mouvement en opposition avec la nature, de même dans les êtres intelligents la violence cause un mouvement en opposition avec la volonté. Le mouvement naturel et le mouvement volontaire ont cela de commun qu’ils procèdent d’un principe intérieur. Voilà pourquoi la violence est opposée à l’un et à l'autre... Aussi la glose sur le chapitre Ita-ne (dist.XXXI) dit-elle qu’on ne doit pas imputer à quelqu’un ce qu’il a fait malgré lui, ni lui attribuer ce qui est chez lui l’effet d une contrainte violente.

Jeanne a encore fréquemment allégué la crainte et l’effroi dont elle a été saisie, protestant que tout ce qu’elle avait dit ou rétracté, c’était par

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