BRÉHAL. — VICES DES EXHORTATEURS ET DES EXHORTATIONS
au chapitre cum ex immer ilo (de hæreticis ), sur le mot simplicitatem , et au chapitre sedulo (XXXVIII dist.).
Il semblera peut-être à quelques-uns que dans le cas présent il n’était pas besoin de défenseur, qu’il suffisait qu’à plusieurs jours d’intervalle deux hommes de savoir vinssent exposer à Jeanne avec précision les principaux chefs d’accusation, les énumérer par le détail, et l’exhorter à les abjurer. Or c’est ce qui a été fait, ainsi que cela est constaté par les actes du procès (p. 375 et 444). Il faut examiner la nature de ces exhortations; il en est deux couchées au procès.
A première vue, de premier aspect, on les croirait fort mielleuses, et ruisselantes de charité; en réalité, sérieusement pesées, elles sont fallacieuses et perfides. On y allègue, ou on y entremêle des faussetés. Ces exhortations se basent précisément sur les articles menteurs et frauduleux qu’on dit extraits des réponses de Jeanne. Leur fausseté a été déjà démontrée. C’est fort justement que Jeanne a refusé de se rendre à leur teneur. Elle n’a pas imité le prophète de Dieu envoyé à Béthel (III Reg., c. XIII). Le saint homme, pour s’être rendu aux exhortations fallacieuses d’un faux prophète, que quelques-uns croient avoir été le grand prêtre, fut, par un juste châtiment de Dieu, dévoré en chemin par un lion. C’est ici que trouvent leur parfaite application ces paroles de l’Apôtre aux Galates (c. V) : Ne vous rendez à personne y semblables exhortations ne viennent pas de celui qui vous appelle.
Ces exhortations abondent en équivoques et en subtilités. Il y est question d’Égl ise militante et d’Église triomphante, de l’autorité de l’une et de l’autre, de la juridiction donnée au Bienheureux Pierre, et aux autres Pontifes ses successeurs. Mais parmi toutes ces équivoques, il en est une particulièrement captieuse qui revient toujours. On lui répète qu’elle doit soumettre toutes ses paroles et tous ses actes au jugement de l’Eglise. En
TANT QUE CELA SIGNIFIE L’ÉGLISE UNIVERSELLE ET LE SOUVERAIN PONTIFE, JEANNE A TOUJOURS DÉCLARÉ s’y SOUMETTRE; MAIS DANS LEUR MANIÈRE DE COMPRENDRE
l’Église, c’étaient eux-mêmes, sed ai eorum intellectum de se ipsis hoc intendebant. Jeanne a entièrement refusé et justement, omnino se submittere justè recusavit. Il est évident que semblable manière d’exhorter est pleine d’astuce. Ce n’est pas seulement la simplicité de Jeanne qui l’excuse, c’est encore cette obscurité calculée. Elle n’était nullement tenue de répondre. L’on ne saurait donner une réponse convenable à ce que l’on ne comprend
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
pas (L. responsum de transactionibus ). Les adversaires certes n’ont pas à se glorifier de ces exhortations ténébreuses, subtiles, ambiguës.
Saint Augustin (II, de doctrina chnstiana) dit fort bien : « Que celui qui veut enseigner, tant qu’il n’est pas compris par son disciple, ne croie pas avoir parlé; car, s’il a dit ce qu’il comprend, il ne l’a pas dit à celui qui ne la pas compris, »et encore : « Il est des choses qui sont au-dessus de l’intelligonce commune; avec quelque clarté qu’elles soient exposées, elles seront peu saisies; il ne faut jamais en parler au peuple, ou tout au moins il ne faut en parler que rarement. »
Ces exhortations sont encore nulles et hors de propos à raison de l’artifice et de la recherche du langage. Celui qui en examinera le style se convaincra qu’elles ont été composées pour la parade de ceux qui les débitaient, beaucoup plus que pour la direction et l’instruction de Jeanne. On peut leur opposer cette remarquable parole de Sénèque : « Le malade ne cherche pas un médecin éloquent ; mais un médecin qui sache le guérir. » Elle est rapportée dans la glose du chapitre sedulo (XXXVIII <U$t.). On peut en rapprocher les mots suivants du chapitre si rector (XLIII dist ., § ultimo) : La parole déshonore celui qui parle, lorsqu’elle ne peut être d’aucun profit pour les auditeurs, et encore (ead.dist.fc.pariter) : Celui qui enseigne aux autres ce qu’ils ne peuvent pas comprendre ne cherche pas leur utilité, mais l’ostentation de sa personne.
Ces exhortations enfin doivent être regardées comme ineptes et sans résultat à cause de leur longueur, de leurs divagations, de leur confusion. Non seulement elles étaient de nature à étouffer l’intelligence ; mais prononcées d’un trait elles devaient faire perdre à la jeune adolescente tous ses souvenirs. Cicéron dans sa rhétorique fait observer qu’il faut éviter tout ce qui produit sur l’esprit fatigue et contention. Souvent la longueur, plus encore que l’obscurité d une exposition, empêche qu’elle ne soit comprise.
On ne permettait pas à Jeanne de répondre avec ordre et successivement à chacun des points exposés; cela eut soulagé sa mémoire et facilité ses réponses. Ce n’est qu’à la fin, après une de ces longues tirades, que j’appellerais tragiques, qu’elle aurait pu, si elle l’avait voulu, sans qu’on eut repris la série des choses exposées, opposer une réponse au bloc de ces inculpations embrouillées. Cependant, d’après le philosophe, l’esprit par un seul acte ne peut comprendre qu’une seule chose, et la complication de plusieurs questions arrivant soudainement ne peut qu embarrasser la mémoire. Toutes ces exhortations sont donc, à mon avis, de bien peu de valeur.