‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 293 sur 377 · Ibid. y p. 157 et seq · texte numérisé non relu

Ibid. y p. 157 et seq

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Rouen. Une déposition fort intéressante, celle du maître d’hôtel de la Pucelle, de Jean d’Aulon, fut par commission rogatoire reçue à Lyon*. Les actes du procès prouvent que le promoteur eut le dessein d’étendre les recherches à Poitiers, à Tours et en d’autres lieux. L’histoire peut regretter que cela n’ait pas eu lieu ; mais l’on ne saurait en blâmer les délégués apostoliques. Ils avaient mission de revoir le premier procès et non d’écrire une histoire. Certes ils avaient pour conclure des preuves surabondantes. Interroger des témoins au loin présentait alors des difficultés dont nous avons peine aujourd’hui à nous faire une idée. Les juges pontificaux ont employé huit mois à instruire le procès et à préparer une sentence qu’on les pressait de rendre. Ils ont droit à la reconnaissance de la postérité ; il faut leur savoir gré de ce qu’ils nous ont transmis, au lieu de sembler leur reprocher de ne nous avoir pas encore donné davantage; ils ont légué plus que n’exigeait le mandat qui leur fut confié.

Ne pouvant pas facilement se transporter en des lieux alors trop éloignés, encore moins en faire venir les témoins, ils ont institué des sous-délégués, principalement au lieu d’origine et à Rouen.

Maître Réginald de Chichery, doyen de l’église Sainte-Marie de Vaucouleurs, maître Thierry, chanoine de la cathédrale de Toul, personnages vénérables, hommes de savoir, furent institués pour informer au lieu natal. La commission leur fut apportée par Jean d’Arc, prévôt séculier de Vaucouleurs. L’acte qui les investissait était accompagné du questionnaire suivant :

« Interrogations à faire au lieu d’origine, pour informer sur Jeannette, vulgairement appelée la Pucelle.

« 1° Son lieu d’origine, sa paroisse?

« 2° Ses parents, leur état; étaient-ils bons catholiques et de bon renom?

« 3° Ses parrains et marraines ?

« 4° Jeannette a-t-elle été dès son enfance élevée dans la foi et les bonnes mœurs, selon son état et condition?

« .v>° Quelle a été sa conduite depuis l’âge de sept ans jusqu’à sa sortie du lieu natal?

« 0° Fréquentait-elle l’église, les lieux de dévotion, souvent et volontiers?

i. Procès , t. II, p. 230.

« 7° Quels étaient dans ce temps de sa jeunesse ses occupations et ses travaux ?

« 8° A cette époque de sa vie, se confessait-elle souvent et volontiers?

« 9° Que dit le bruit public de l’arbre appelé des Dames? Les jeunes filles ont-elles coutume de former autour des chœurs et des danses? Semblable question pour la fontaine qui en est près? Jeannette s’y rendaitelle avec les autres jeunes filles? Quel motif l’y amenait?

« 10° Faire des informations sur la manière dont elle a quitté son pays et sur son voyage ?

« 11° A-t-on fait par autorité des juges, dans ce même pays, des informations à la suite de sa prise à Compïègne et de sa captivité entre les mains des Anglais?

« 12° Lorsque, par crainte des hommes d’armes, Jeannette s’enfuit de son village à Neufchâteau, fut-elle toujours en compagnie de son père et de sa mère1. »

La réponse à ces questions devait fournir matière à juger certains points du premier procès.

Les sous-délégués se mirent à l’œuvre et s’adjoignirent comme assesseurs MM. Pierre de Maxey-sur-Meuse, Jean Le Fumeux d’Ugny, tous deux curés aux environs de Yaucouleurs.

Trente-quatre témoins furent entendus, vingt et un à Domrémy, six à Yaucouleurs, sept à Toul; tous sous la foi du serment, que d’après les actes on a eu soin de leur rappeler. Ils terminent leurs dépositions en disant que c’est pour obéir à la citation qu’ils sont venus et que leur témoignage ne leur a été dicté ni par l’amour, ni par la haine, ni par prière, ni par salaire, ni par faveur, ni par crainte.

Ils déposent de ce qu’ils ont vu ; souvent ils disent ne pouvoir pas répondre à certaines questions, parce qu’ils ne pourraient le faire que d’après des ouï-dire.

Cette partie de la vie de la Pucelle ne saurait avoir des témoins mieux informés, ni qui aient vu de plus près ce qu’ils nous affirment.

Ce sont : le parrain Jean Moreau, les trois marraines de Jeannette, Beatrix veuve Estellin, Jeannette, femme Thévenin le charron, Jeannette veuve Thiesselin ; ce sont ses voisines, amies, compagnes de chaque jour, Hauviette femme Gérard, Mengette femme Joyard.

Gérard Guillemette, Jean Watterin, Simonin Musnier, Colin fils, Michel Lebuin sont du même âge que Jeannette ou n’en diffèrent que de quelques années. Ils ont grandi avec elle dans l’humble village de quelques cinquante feux.

i. Procès , t. II, p. 383.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Le nonagénaire Bertrand Lacloppe, un ancien couvreur, Jean Noen, Thé venin, Jacquier, Perrin l'ancien marguillier, Gérardin, tous, comme les précédents, habitant Domrémy, ont vu grandir Jeannette, puisqu’ils ont au moins quinze ans de plus qu’elle. Isabellette Girardin lui a fait tenir un de ses enfants sur les fonts baptismaux.

Il y a des prêtres : Dominique Jacques, curé de Moutier-sur-Saull ; Étienne de Syonne, curé de Roncey, doyen de Chrétienté; Jean Colin, curé de Domrémy, lors de l’enquête. Ils ont vu Jeanne ou l’ont confessée. Ils ont entendu feu M. Front, ancien curé de Domrémy, rendre à sa paroissienne des témoignages tels que celui-ci : Je ne connus jamais sa •pareille.

Durand Lauxart dépose à Vaucouleurs. Par sa femme il est l’oncle de Jeannette ; il a été comme le Mardochée de notre Esther. Le premier, il a cru à sa mission, a ménagé la sortie de la maison paternelle et n’a négligé aucun moyen pour la mettre sur le chemin de sa glorieuse carrière. Impossible que quelqu’un puisse mieux nous renseigner sur le séjour à Vaucouleurs que Henri le charron et sa femme Catherine. Jeanne logeait chez eux en attendant que Baudricourt lui ouvrît le chemin de la France. Jean le Fumeux, maintenant chanoine de Sainte-Marie de Vaucouleurs, était alors enfant de chœur dans cette église. Il observait d’un œil curieux la sainte fille qui, peu contente d’entendre toutes les messes matinales, descendait dans la crypte pour se laisser aller à son extatique dévotion. L’enfant de chœur l’a surprise dans cet état.

Aubert d’Ourches, Geoffroy du Fay, sont de nobles seigneurs qui ont eu l’occasion de voir Jeanne; Nicolas Bailly a été employé à l’enquête ordonnée par Cauchon.

Mais aucun de ces témoignages n’a l'importance de ceux de Jean de Metz, fait par Charles Vil seigneur de Novelompont et de Bertrand de Poulengy. Ils se sont offerts à Baudricourt pour conduire Jeanne de Vaucouleurs à Chinon ; ils lui ont servi de guides dans ce voyage de cent cinquante lieues à travers un pays ennemi, infesté de brigands et d’hommes d’armes. Leurs noms devraient rayonner dans notre histoire à côté de celui de l’héroïne. Aucune déposition peut-être ne vaut la leur. Ils ont entendu Jeanne donner ses premières explications sur l’idée quelle se faisait de la royauté française, sur la nature de sa mission ; ils nous disent comment en sa présence leurs sens recouvraient le calme et la pureté des jours de l’Éden ; comment leur âme était soulevée dans les régions de la sainteté. Ce ne sont pas eux qui doutent que celle qu’ils ont conduite ne soit une sainte1.

i. Les informations au lieu d’origine sont dans Quicherat, l. II, p. 387 et seq. ; c«Ue de Jean de Metz, p. 433 et seq. ; celle de Bertrand de Poulengy, 434 et seq.

Qu’aux informations du lieu d’origine, l’on ajoute les révélations que, par leurs questions, nous ont valu de la part de la martyre les tortionnaires de Rouen, révélations qu’ils nous ont transmises, et l’on aura sur la vie de Jeannette à Domrémy un tableau complet. C’est l’idéal de la jeune paysanne chrétienne.

La période triomphante nous est manifestée par les dépositions reçues à Orléans et à Paris. Il faut y joindre une déposition faite à Rouen par Seguin, un des examinateurs de Poitiers, et celle du preux Jean d’Aulon à Lyon.

L’archevêque de Reims entendit quelques témoignages à Orléans et constitua ensuite le Dr Rouillé en son lieu et place. L’évèque de Paris, Jean Bréhal et l’archevêque de Reims, à son retour d’Orléans, reçurent celles de Paris. Le Dominicain Jean Després, vice-inquisiteur de la foi à Lyon,' fut délégué pour entendre Jean d’Aulon, alors sénéchal de Beaucaire.

Certes le témoin était compétent. L’on se rappelle que lorsqu’il fallut constituer la maison de la libératrice, Charles VII, aux applaudissements de tous, choisit Jean d’Aulon, chevalier en grand renom de prudhommie et de précoce sagesse. Il l’institua le maître d’hôtel de Jeanne, chef de sa maison. Le noble chevalier poussa le dévouement jusqu’à se faire prendre avec Jeanne à Compïègne ; ce qui lui permit de continuer ses services durant quelque temps, même dans la captivité1.

Où trouver meilleure source? Elle existe et l’historien peut y puiser; c’est la déposition de l’aumônier de Jeanne, F. Paquerel, de l’ordre des hermites de saint Augustin. Il a été attaché à la suite de la vierge guerrière depuis le mois d’avril 1429 jusqu’au mois de mai 1430. Il nous apprend qu’il la confessait presque tous les jours 2. Louis Contes, l’un des deux pages de Jeanne, a fait aussi sa déposition.

Qui pourrait mieux nous faire connaître la vie guerrière que Dunois, de Gaucourt, qui commandaient à Orléans lorsque Jeanne y entra, qui furent ses compagnons de guerre jusqu’au jour où, à la suite de l’assaut de Paris, l’imprévoyance, sinon la trahison, dissipa la plus patriotique des armées 3. Il y a bien d’aulres témoins de la vie des combats, le chevalier

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