IbiL, t. IV, p
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
cette assertion. L’Université n’a rien négligé pour lever ses scrupules s’ils ont existé, elle s’est efforcée de lui en donner de contraires; c’est ce qui résulte de la lettre suivante. Je n’y change que quelques mots, qui laissent le sens dans son entier, mais en rendent la lecture plus facile :
« Très noble, honoré et puissant seigneur, nous nous recommandons très affectueusement à votre haute noblesse.
« Votre noble prudence sait bien que tous les bons chevaliers catholiques doivent employer leur force et puissance^premièrement au service de Dieu ; et par aprèSJau profit de la chose publiqu^^pécialement le premier serment de Tordre de chevalerie est de garder et défendre l’honneur de Dieu, la foi catholique et 3a sainte Église.
« Vous vous êtes bien souvenu de ce serment, quand vous avez employé votre noble puissance et présence personnelle à appréhender cette femme qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l’Église trop fort déshonorée, car à son occasion, idolâtries, erreurs, mauvaises doctrines, et autres maux et inconvénients inestimables se sont ensuivis en ce royaume.
« En vérité tous les loyaux chrétiens vous doivent remercier grandement d’avoir fait si grand service à notre sainte foi et à tout ce royaume et quant à nous, nous en remercions Dieu de tous nos courages, et votre noble prouesse, tant que faire nous pouvons.
« Mais ce serait peu de chose d'avoir fait telle prise, s’il ne s’en suivait ce qu’il appartient pour réparer l’offense perpétrée par icelle femme contre notre doux Créateur, contre la foi et contre son Église; avec ses autres méfaits innombrables, comme on dit.
« Ce serait un plus grand malheur que jamais, une plus grande erreur demeurerait au peuple que par avant, ce serait une très intolérable offense contre la majesté divine, si les choses en demeuraient en ce point ; ou s’il arrivait que cette femme fût délivrée ou perdue, ainsi que Ton dit que quelques-uns de nos adversaires veulent s’efforcer de le faire, appliquant à cela tous leurs entendements, cherchant tous moyens, et qui pis est, voulant la délivrer par argent ou rançon.
« Mais nous espérons que Dieu ne permettra pas que si grand mal advienne sur son peuple ; et qu’aussi votre bonne et noble prudence ne le permettra pas, et quelle saura y pourvoir convenablement. Si la dite femme était délivrée sans réparation convenable, ce serait un irréparable déshonneur pour votre grande noblesse, et pour tous ceux qui s’y seraient entremis; vous ferez que ce scandale cesse le plus tôt possible, ainsi que besoin en est.
L’UNIVERSITÉ ET LA MISE EN JUGEMENT DE LA PUCELLE
« Et parce qu’en pareille matière le délai est très périlleux, et très préjudiciable à ce royaume, nous supplions très humblement et de très cordiale affection votre puissante et honorée noblesse, que pour l’honneur divin, pour la conservation de la sainte foi catholique, pour le bien et l’exaltation de tout ce royaume, vous veuillez mettre icelle femme en justice. Envoyez-la par ici à l’Inquisiteur de la foi qui l’a requise et la requiert instamment pour faire discussion de ses grandes charges, en sorte que Dieu puisse en être content, et le peuple en soit édifié dûment en bonne et sainte doctrine ; ou qu’il vous plaise de la faire rendre et délivrer à Révérend Père en Dieu, et notre très honoré seigneur l’évèque de Beauvais, qui l’a pareillement requise, ayant été appréhendée en sa juridiction comme on dit. Tous les deux, prélat et inquisiteur, sont juges d’icelle femme en matière de foi ; tout chrétien, de quelque état qu’il soit, est tenu de leur obéir dans le cas présent, sous les peines du droit qui sont grandes.
« En le faisant vous acquerrez la grâce et amour de la haute divinité; vous moyennerez l’exaltation de la sainte foi, et vous accroîtrez aussi la gloire de votre très haut et noble nom, et mêmement de celui de très haut et très puissant prince, notre très redouté seigneur et le vôtre, Monseigneur de Bourgogne.
« Chacun sera tenu de prier Dieu pour la prospérité de votre très noble personne, laquelle Dieu notre sauveur veuille par sa grâce conserver et garder en toutes ses affaires, et finalement lui rétribuer joie sans fin1. »
L’Université, on le voit, n’a pas hésité un instant sur le jugement à porter sur la Pucclle. Ce n’est pas qu’elle ignorât ce que la chrétienté en pensait, l’édification des peuples, les témoignages rendus à la sainteté de sa vie ; elle les rappellera pour les flétrir, dans une pièce subséquente ; mais la vierge guerrière lui imprime au front un stigmate d’égarement et de lése-patrie ; la vierge est la femme peinte dans la lettre que l’on vient de lire, et elle ne saurait être autre chose.
En vain les docteurs de Poitiers l’ont examinée durant plusieurs semaines, en vain ils ont prononcé qu’en elle on ne trouve aucun mal ; qu’il n’y a que bien , humilité , virginité , dévotion, honnêteté, simplicité ; les docteurs de Paris qui ne l’ont jamais vue, jamais examinée, prononcent que ses méfaits sont innumérables. Gerson admirait comment les peuples tressaillaient d’une joie sainte; comment dans la Pucelle tout tendait à nous faire vivre saintement, dans la piété envers Dieu , la justice et la charité envers le prochain , la sobriété et la tempérance envers nous-mêmes , et il s’écriait : le doigt de Dieu est là ; c’est Dieu qui fait ces