LA PUCELLE. — SON ADMISSION PAR LE ROI
^*^AiRE : Jeanne, son pays d'origine, sa piété. — Elle déclare être chargée par le ^i^l de messages publics et secrets auprès du roi. — Le nom de la Pucelle devenu
son nom. — Mépris de ses ouvertures par le capitaine Baudricouri. — Ce qui le fait
changer de sentiment; il conduit la Pucelle au roi. Durant trois mois, d'après le chroniqueur, le roi refuse de lui parler. — Entretiens
avec rentourage du prince ; instances, promesses et menaces. — L*élat désespéré
des affaires, motif de ne pas la rejeter sans Tentendre. — Entretien secret de
deux heures avec le roi. — Révélation de profonds secrets. Convocation de la milice ; la Pucelle mise à la tète de l'armée. — Sa bannière.
A cette époque vivait une pucelle du nom de Jeanne, entrant à peine dans Tâge de puberté, vierge cependant, ainsi qu'elle a été réputée par tous. Elle était née sur les confins de la Champagne* et du Barrois, dans une ville du nom de Vaucouleurs. Quoique gardant le troupeau de son père, elle était cependant instruite des mystères de la foi chrétienne, et avait une extraordinaire ferveur de dévotion envers le Christ, sa glorieuse Mère, et envers les saintes vierges Catherine, Marguerite, Agnès, et quelques autres. Un jour vint où elle se mit à affirmer avec une grande énergie qu'elle avait eu de divines révélations ; que lorsqu'elle paissait le troupeau dans les champs, les saintes Vierges qui viennent d'être mentionnées lui avaient apparu, et intimé des ordres du Ciel ; elle disait . qu'il lui était commandé d'aller trouver le roi Charles, et de lui apporter certains messages publics et secrets. Quels étaient ces derniers? C'est ce que sait le roi, et ce que savent ceux auxquels le roi l'a peut-être révélé. Il y eut en effet des messages secrets; d'autres sont devenus manifestes à tous, ainsi qu'on le verra bientôt.
A la suite de ces visions et révélations, Jeanne, qui fut connue dans toute la France sous le nom de la Pucelle, alla trouver un chevalier, seigneur temporel de sa ville d'origine, où elle habitait avec ses parents. Elle lui disait que la volonté de Dieu était qu'il la conduisit au roi des Français ; qu'elle avait, pour le tenir de révélations divines, à lui manifester certains commandements qui, s'ils étaient exécutés, seraient pour son plus grand bien personnel, et le bien du royaume de France tout entier. Le chevalier, considérant la simplicité de la jeune fille, connaissant ses parents dont les occupations étaient le travail des champs et l'élève des troupeaux et du bétail, ne fit aucun cas de ses paroles et ne tint d'abord aucun compte de ses demandes : cela lui paraissait paroles de femmelette idiote et hors du bon sens. Cependant, comme elle persévérait dans son dire, qu'elle le menaçait, s'il méprisait les ordres divins, de ne pas échapper à un chîUiment: ayant, comme on peut le croire en toute vérité, donné quelque signe de la divinité de sa mission, le chevalier finit par se
1. Parmi tant d'écrivains conleinporains qui parlent du lieu d'origine de Jeanne, Basin seul laisse échapper le mot de (îhampagne : Orta in finibus Campaniae it teirae Barrensis.
rendre et par exécuter ce qui lui était demandé. Il fait les préparatifs du voyage, dispose chevaux, serviteurs, et tout ce qui était nécessaire à sa condition de vie, et, du lieu d'origine déjà indiqué, il amène la jeune fille au roi Charles.
' Ses hommages présentés au prince, il lui expose la cause de sa venue, lui conduit la susdite jeune fille. Le roi un peu troublé par la nouveauté du fait, considérant que ce n'était qu'une paysanne simple, refusa de l'admettre en sa présence. Par ses ordres, quelques personnages de son conseil et de sa cour, sont chargés de demander adroitement et habilement à la nouvelle venue ce qu'elle veut exposer et révéler au roi, les signes de sa mission, enfin d'examiner toutes choses : elle ne se lasse pas de répondre à tous qu'elle doit, de la part de Dieu, manifester au roi certains secrets qu'elle ne peut dire qu'à lui seul et pas à un autre ; qu'elle donnerait les signes de sa mission dès que le roi lui aurait donné audience, qu'il ne pourrait pas conserver l'ombre d'un doute, que c'était bien le Ciel qui l'envoyait. Malgré ces promesses, le roi différa de l'en- ^ tendre presque pendant trois mois.
Durant ce temps, les habitants d'Orléans étaient réduits par le siège à une cruelle famine et à la privation de bien des choses nécessaires à la vie. Jeanne fatiguait de ses obsessions le conseil du roi, abordant tantôt | l'un, tantôt l'autre de ceux qui approchaient de plus près la personne .du prince ; elle ne cessait de dire que si le roi voulait l'entendre et obéir aux ordres du Ciel, il recevrait secours pour lui, pour les assiégés, pour tout le royaume, tandis que s'il persévérait dans son refus obstiné, sa personne, les assiégés, le royaume entier, étaient, sans aucun doute, sous le coup de désastres et de calamités.
Comme elle réitérait sans cesse ses promesses et ses menaces, qu'il ne restait presque plus d'espérance de délivrer Orléans et de secourir les assiégés, que tous étaient réduits à un extrême désespoir, Jean, l'illustre comte de Dunois, qui, comme nous l'avons dit plus haut, était le fils naturel du duc d'Orléans tué à Paris, et avec lui quelques autres de la cour, persuadèrent au roi, comme cela se fait quelquefois lorsque tout semble perdu, qu'il était de son devoir d'entendre Jeanne la Pucelle. D'après ce qu'elle dirait, il pèserait et examinerait si ce qu'elle promettait devait être rejeté comme conception purement humaine, ou humblement accepté et exécuté comme avis et commandement venus de Dieu. Ces conseils, ces instances, l'état désespéré des affaires présentes, décidèrent le roi à acquiescer, et il manda la Pucelle.
Jeanne, admise en présence du roi, fit éloigner les témoins, et eut avec le prince un entretien de plus de deux heures. Le roi écouta ce qu'elle voulut lui dire, l'interrogea, la questionna sur ce qu'elle lui exposait.
D'après ses paroles et ses réponses, après les signes et certaines manifestations de très profonds secrets, donnés en preuves de la mission et du commandement du ciel, il commença à ajouter quelque foi à ce qui lui était dit. On raconte, — je le tiens du comte de Dunois qui était dans sa plus grande intimité — on raconte que le roi aurait dit que, en preuve de la vérité de ses paroles, la Pucelle lui avait exposé des choses si cachées, si secrètes, que nul mortel, en dehors de lui, ne pouvait les connaître sans révélation divine.
Se rendant donc à ses avis, il convoque de toute part sa milice, et met la Pucelle à la tùte de son armée comme le général divinement désigné. La tête et le corps couverts d'un vêtement d'homme, pourvue d'armes et de chevaux, mêlée aux autres capitaines, elle est envoyée repousser les ennemis qui, par un long siège de plusieurs mois, étouffaient Orléans.
Ce n'était pas une jeune fille de son âge, une femmelette, c'était un vaillant capitaine expérimenté à la guerre que Ton croyait voir, alors qu'elle était à cheval, armée, précédée, en guise de bannière militaire, de son étendard, sur lequel étaient peintes les figures de la glorieuse Vierge Mère de Dieu, et de quelques-unes des saintes nommées plus haut.