CAPTIVITÉ DE LA PUCELLE. — SON PROCÈS. — SON JUGEMENT
JUGEMENT DE L'ÉGRIVAIN.
Sommaire : I. — Jeanne au siège de Compiègne. — Elle est prise et vendue aux Anglais. — La cour délibère sur le sort à lui infliger. — Le procès. — Sa longueur.
— Tribunal. — Interrogatoire. — Admiration qu'excitent les réponses de Taccusée.
— Le parti pris des interrogateurs. — Beau tableau de la vie de Jeanne. — Impossibilité d'un soupçon contre sa virginité. — La raison du port de Thabit masculin.
n. —impossibilité d'échapper aune condamnation. — La persuasion des Anglais. — Ce que l'on rapporte de sa rétractation, des reproches des Saintes. — Condamnée comme relapse. — Foule accourue à son supplice. — Sa sainte mort. — Ses cendres sont jetées à la Seine. — Le motif.
in. — Jugement de Basin sur la Pucelle. — Sa réserve. — Il dit hardiment qu'elle n'a été convaincue d'aucune erreur contre la foi. — Nullité du procès de condamnation. — Son Mémoire. — Mémoires de nombreux savants consultés pour la réhabilitation. — Leur conclusion. — La fin de la Pucelle n'est pas une objection contre la divinité de sa mission. — Ainsi ont fini le Rédempteur, les Apôtres, les martyrs. — Dieu a pu la permettre à cause des péchés du roi, ou du peuple, de leur ingratitude, de leur orgueil. — La corruption des mœurs à cette époque. — Dieu s'est souvent servi des femmes pour un rôle de consolation. — Liberté d appréciation concédée par Basin.
Les Anglais et les Bourguignons assiégeaient depuis longtemps Compiègne-sur-Oise, et Jeanne la Pucelle défendait celte ville avec de aombreux et vaillants capitaines et chevaliers français, lorsque l'infortunée jeune fille fut victime d'un bien malheureux accident. Un jour, étant sortie avec une troupe d'hommes d'armes pour fondre sur Tennemi, elle fut prise par un soldat bourguignon. Les Anglais, qui avaient soif de sa perte et de sa mort, Tachetèrent au prix d'une grosse somme d'or. Pour e^x, qui tanv de fois avaient été taillés en pièces et mis en fuite par la ^^e terreur de son nom, ce fut le sujet d'une grande joie et d'une vive ^U^resse.
Ds l'amenèrent à Rouen oii le jeune roi Henri se trouvait avec sa cour ^^ son conseil. Après de longues délibérations sur le sort qu'il fallait lui ^^ire subir, on décida qu'elle serait soigneusement gardée dans une prison P^sablement dure de la forteresse de Rouen, et qu'ayant été prise sur
les limites du diocèse de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, Tun des premiers conseillers du roi d'Angleterre, on lui intenterait devant ce prélat un procès en matière de foi.
Le procès fut long et mouvementé. Pendant plusieurs mois, à divers jours et à diverses fois, en présence des inquisiteurs de la perversité hérétique, de nombreux professeurs de théologie, de droit divin et humain, mandés pour cela de Paris, la Pucelle eut à subir de multiples interrogatoires. Les questions et les réponses furent très soigneusement recueillies par des notaires publics, et consignées dans des registres juridiques. Presque tous admiraient avec quelle sagesse et quelle habileté cette jeune paysanne répondait sur des matières de foi à des questions pleines de difficultés même pour des doctes et des hommes cultivés. Les assesseurs, partisans résolus, fervents défenseurs de la cause anglaise, n'avaient qu'un but, la circonvenir par leurs questions équivoques et captieuses, pour la faire paraître coupable du crime d'hérésie, et la faire ainsi périr ; et cependant ils ne purent pas lui arracher une parole, une assertion qui leur en fournît un prétexte tant soit peu solide et concluant.
En effet, d'après le témoignage de ceux qui avaient connu sa vie et sa conduite, soit avant sa venue auprès du roi, soit après, durant le temps passé au milieu des hommes de guerre, elle avait été très pieuse, fréquentant, toutes les fois qu'elle le pouvait, les églises et les lieux de prière. Venait-elle, lorsqu'elle gardait le troupeau dans les champs, à entendre la cloche qui annonçait l'élévation du corps et du sang de Dieu, ou sonnait la Salutation de la Bienheureuse Vierge Marie, elle avait Thabitude de se mettre à genoux et de prier avec une grande ferveur de dévotion.
Elle affirmait avoir voué à Dieu sa virginité ; et quoique ayant longtemps vécu au milieu d'hommes d'armes, impudiques, entièrement perdus de mœurs, jamais il ne s'éleva un soupçon qu'elle eût violé son engagement. Bien plus, des femmes expertes, môme lorsqu'elle était au pouvoir des Anglais, ayant soumis son intégrité à leur examen et inspection, ne purent observer et constater qu'une chose, la parfaite pureté du sceau virginal.
Elle se justifiait de porter le vêtement viril, en affirmant que le Ciel lui avait fait un commandement de le prendre en même temps que les armes, afin que dans ses expéditions guerrières, passant les jours et les nuits au milieu des hommes, elle ne fût pas pour eux l'occasion de désirs mauvais; ce qui eût été presque impossible, si elle y avait vécu en portant les habits de son sexe.
Mais indubitablement, quel que fût Téclat de sa vertu feinte ou réelle^ il était presque impossible qu'elle pût se justifier auprès de ceux dont le désir le plus ardent et le plus véhément était de la perdre et de la faire disparaître. Il n'y avait parmi les Anglais qu'un sentiment, une voix presque universelle, à savoir qu'on ne pouvait combattre heureusement les Français et les vaincre, tant que respirerait cette Pucelle qu'ils accusaient de sortilège et de maléfice. Comment son innocence auraitelle pu la sauver? A quoi pouvait-elle lui servir, alors qu'elle était entre les mains de tant d'ennemis et de calomniateurs acharnés, tels que Tétaient pour la Pucelle les Anglais et ceux qui, leurs chauds partisans et défenseurs, siégeaient parmi les juges, résolus de faire tous leurs efforts, de tenter toutes les voies pour contenter leur désir de la perdre?
Quant aux apparitions des saintes Vierges dont elle disait être favorisée, après avoir persévéré dans la même affirmation, fatiguée par de longs examens et des questions souvent réitérées, amaigrie et épuisée par l'horreur et les souffrances d'une longue prison, à l'intérieur et à l'extérieur de laquelle des soldats anglais étaient toujours en sentinelle, on raconte {ferunt) que, sur une promesse d'impunité et de délivrance, faite par ses juges, elle avait fini par renier la vérité de ces sortes d'apparitions et de révélations divines, et qu'elle avait été induite à en faire l'aveu en jugement et devant des assistants ; et que, cela fait, la dureté et l'aspérité de sa prison n'en avaient été pour cela nullement mitigées. Aussi, quelques jours après, le bruit se répandit-il qu'elle avait dit avoir été réprimandée pour avoir renié ces apparitions et révélations; que les saintes lui apparaissant de nouveau dans la prison lui en avaient fait de durs reproches.
Ceci rapporté aux juges, elle est de nouveau traduite publiquement ^^ jugement, comme coupable de rechute dans une hérésie précédemment abjurée ; elle est jugée relapse, et comme telle abandonnée au bras séculier. Aussitôt elle est saisie par les exécuteurs et par la soldatesque ^^^laise, alors nombreuse à Rouen à la suite de son roi Henri. En présence d une innombrable multitude, accourue non seulement de la cité ^^s des campagnes et des villes voisines, — plusieurs étaient venus ^oinme pour un spectacle public, — Jeanne, invoquant sans cesse à ^^^ secours Dieu et la glorieuse Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, *^aime fut consumée par les flammes.
On réunit les cendres provenant soit du bois, soit du corps et des ^sements, et du haut du pont, elles furent jetées dans la Seine, par m. i6
crainte qu'un sentiment de superstition ne fit ramasser et garder quelque chose de ces restes. C'est ainsi que Jeanne sortit de cette vie passagère.
Le lecteur désirera peut ôtre savoir notre jugement sur les faits de la Pucelle dont, à cette époque, le nom remplit la France entière. S'il est vrai que nous n'avons pas la témérité d'affirmer que Dieu est l'auteur des apparitions et des révélations qu'elle disait avoir reçues, attendu que nous n'avons nulle connaissance des signes de sa mission, signes qui, diton, ont été manifestés seulement au roi Charles, nous disons et affirmons hardiment, que du procès fait contre elle, procès que nous avons vu lorsque, à l'expulsion des Anglais, la Normandie a fait retour à la domination de Charles, il ne résulte pas de preuve qu'elle ait été convaincue d'une proposition erronée, en opposition avec la vérité catholique, ou qu'elle en ait fait l'aveu juridique ; par suite l'inculpation du crime d'hérésie et de rechute est assez manifestement dénuée de fondement.
En outre, on pouvait, d'après plusieurs chefs, étahlir que pareil procès était vicieux ; il était intenté et déduit devant des ennemis mortels souvent récusés par l'accusée; on lui a refusé tout conseil, à elle, une simple jeune fille; on pourrait voir les raisons plus longuement exposées, dans un petit Traité que nous fimes. pour répondre à la demande du roi Charles qui voulait avoir notre avis, si ce Mémoire tombe entre les mains du lecteur.
Les Anglais chassés de la Normandie, le môme Charles fit soigneusement examiner et discuter ce même procès par plusieurs prélats de son royaume, et par de savants jurisconsultes versés dans le droit divin et humain; ils lui adressèrent plusieurs Mémoires à ce sujet. Transmis aux juges délégués par le Saint-Siège pour examiner cette afifaire et en juger, CCS Mémoires furent mûrement pesés. La sentence fut celle que nous venons d'émettre: le jugement porté sous la domination anglaise fut cassé et révoqué.
Quelqu'un s'étonnera peut-être, qu'envoyée par Dieu elle ait pu devenir ainsi prisonnière et être soumise à de tels supplices. Pareil étonnement serait en vérité hors de toute raison chez ceux qui croient fermement que le Saint des Saints, Notre-Seigneur et Sauveur, que les saints Prophètes, les saints Apôtres envoyés pour apporter et persuade aux hommes la doctrine du salut, les commandements divins de la foi ont eu à supporter tant de tourments et de supplices, et ont fini leur vi< mortelle par le triomphe du martyre. Ne lisons-nous pas encore que h
peuple d'Israël, après avoir reçu de Dieu Tordre d'exterminer Chanaan, de combattre des nations idolâtres ennemies de Dieu, est cependant parfois tombé abattu sous leurs coups, à cause de ses prévarications, ou même à cause des prévarications de Tun de ses membres? Qui donc connaît les sentiments de Dieu, ou qui fut son conseiller? En parlant ainsi, nous ne voulons pas dire que Jeanne, arrachée à cette triste vie de la manière que nous venons de dire, doive être mise sur le même rang que les Apôtres et les Martyrs ; nous voulons dire qu'il n'y a ni répugnance ni incompatibilité, à ce qu'elle ait été envoyée par Dieu pour secourir le roi et le royaume contre des ennemis qui tyrannisaient très cruellement le pays, pour humilier l'orgueil des Anglais et des Français, pour que personne ne fasse de la chair un appui, et, au mépris de Dieu, ne se glorifie en lui-même et en ses forces; et que néanmoins Dieu .ait permis qu'elle ait été prise par les ennemis et accablée de supplices. Il a pu le permettre à cause des péchés du roi, ou de la nation. Ingrats pour de si grands bienfaits merveilleusement concédés par le moyen de Jeanne, ils n'ont peut-être pas rendu dedignes actions de grâces, ou même ils ont attribué leurs victoires, non pas à la gratuite faveur du Ciel, mais à leurs forces et à leurs mérites. Leurs mérites à cette époque étaient nuls, ou plutôt ce n'étaient que des démérites, les mœurs étant si corrompues. Toute autre cause juste, puisqu'il n'y a pas d'iniquité en Dieu, mais qui nous est inconnue, a fait qu'une grâce gratuite accordée à ceux qui ne la méritaient pas, a été retirée à des indignes et k des ingrats. Souvent en effet l'ingratitude a fait retirer ce qui avait été donné par un pur effet de la divine miséricorde.
Que Dieu parfois, par le moyen de femmes, avec ou sans armes, console les siens, et leur donne île triompher de leurs ennemis, c'est ce qu'attestent les histoires de Débora, de Judith, d'Estlicr que nous lisons dans le canon des Ecritures.
Après cet exposé sur Jeanne Ja Pucelle, dont la mission, les apparitions elles révélations peuvent être appréciées par chacun selon qu'il le comprendra et le jugera, sur lesquelles on peut avoir des sentiments dilférenls que nous n'entendons pas interdire, reprenons la suite de notre narration * .
^' Voir aux ¥iècîs justificatives le texte latin des dernières pages de Thomas Basin.