CHAPITRE IV
Sommaire : I. — Alain Bouchard. — Les Grandes Annales de Bretagne. — Les points principaux sur la Pucelle. — Le Miroir des femmes vertueiÂses,
II. — La Pucelle interrogée avant d'être présentée au roi. — Elle le reconnaît et demande un entretien à part. — Attitude du prince. — Révélation de la prière absolument secrète.
III. — Sagesse des plans de la Pucelle.. — Jalousie qu*elle provoque. — La guerrière. — La sainte. — Raison de Thabit viril.
IV. — La Pucelle à Compiègne. — Vendue par Flavy. — Annonce de sa prise. — Barrières fermées. — Fin de Flavy.
V. — Injuste condamnation de la Pucelle. — Iniquité du procès. — Appel au Pape.— Les cendres jetées aux vents.
Alain Bouchard , né dans le xv* siècle, fut avocat au parlement de Rennes, conseiller du duc François II, et en grande faveur auprès d'Anne de Ere* tagne. Les archives du duché lui furent ouvertes pour la composition de ses Grandes Annales de Bretagne^ ouvrage qui eut plusieurs éditions el jouit de la faveur du public, jusqu'à ce qu'il fût relégué dans l'oubli par V Histoire de Bretagne de Dom Morice. Les Annales de Bouchard furent imprimées en 1314.
Malgré des inexactitudes dans les détails, les pages consacrées à Jeanne d'Arc offrent plusieurs passages pleins d'intérêt, tels que la révélation des secrets, et aussi ce qui se passa à Compiègne le matin de la prise. L'historien affirme tenir son récit de deux vieillards présents à la touchante scène qu'il raconte. 11 n'y a pas lieu de suspecter sa bonne foi; il est plus difficile de dire jusqu'à quel point la narration des vieillards est véridique. Le portrait qu'il trace de la Guerrière et de la Sainte est nn des plus complets. Il ne renferme pas un trait qui ne soit attesté par plusieurs autres chroniqueurs. Vallet de Yiriville, auquel sont empruntées les notes biographiques qui viennent d'être données *, trouve ce portrait indigne d'être reproduit. 11 diffère certes de celui que le paléographe, devenu historien de Charles Vil, présente dans son second volume ; mais ce n'est pas Bouchard qui peint de fantaisie, au rebours de tous ceux qui ont vu; c'est le diplomatiste qui a eu le tort de sortir d'une spécialité,
i. Vallet de Viriville, Bibliothèque de f École des chartes, 1855, p. 550.
OÙ nous avons souvent constaté qu'il était loin d'ôtre sans mérite. 11 serait inutile de reproduire, des Annales de Bretagne^ ce que nous ont appris sur la Pucelle la plupart des autres Chroniques. 11 sera mieux de se borner aux pages qui présentent un intérêt particulier.
Le Miroir des femmes vertueuses^ opuscule fort goûté dans les commencements du XVI* siècle, emprunta mot pour mot le récit de Boucher sur la Pucelle. L'auteur se contenta d'ajouter quelques lignes sur Tinlroduction du procès de Rouen. Entendons maintenant l'annaliste raconter la première entrevue de la Pucelle et de Charles VII. Il suppose à tort que Jeanne fut conduite à Chinon par son père et sa mère.
Après avoir ouï le père et la mère parler de l'état de leur fille, il fui décidé qu'elle serait interrogée par le confesseur du roi, et par quelques docteurs et gens du grand conseil, avant qu'elle parlât au roi. Jeanne la Pucelle fut examinée et bien amplement interrogée par le conseil du roi, auquel elle dit et déclara les visions et apparitions qui lui étaient advenues, sans leur révéler aucunement ce qu'elle avait à dire au roi. Elle fut gardée pendant quelques jours, et chaque jour elle était interrogée sur plusieurs questions divines et humaines ; mais finalement on la trouva si constante et si bien morigénée qu'il fut arrêté qu'on la ferait parler au roi.
Elle fut amenée en une salle où le roi était ; elle le connut et aperçut entre les autres seigneurs qui là se trouvaient, encore qu'on cherchât à 'ïii faire entendre que quelque autre de la compagnie était le roi ; mais el^e disait que non, et montrant le roi du doigt, elle dit que c'était à lui <l^^elle avait affaire, et non à un autre ; ce dont tous ceux qui étaient là tarent émerveillés.
Quand Jeanne eut aperçu le roi, elle s'approcha de lui et lui dit : « Nobie
^gneur^ Dieu le Créateur ni' a fait commander jmr la Vierge Marie sa Mère^
*' par Madame sainte Catherine et Madame sainte Agnês\ ainsi que fêlais
^^ champs gardant les agneaux de mon père y que je laissasse tout là, et
î^«i diligence Je vinsse vers vous pour vous révéler les moj/enspar lesquels
^us parviendrez à être roi couronné de la couronne de France j et mettrez
^adversaires hors de votre royaume. Et m'a été commandé de Notre-Sei-
/neur que nulle autre personne que vous ne sache ce que f ai à vous dire. »
Ouand elle eut dit et remontré cela, le roi fit reculer au loin au bas
d'icelle salle ceux qui s'y trouvaient, et à l'autre bout où il était assis,
i. Bouchard substitue ici et ailleurs sainte Agnès à sainte Marguerite. Nous ne lisons nulle part que Notre-Dame ait apparu à la Pucelle.
288 LA VRAIE JËANiNE D'ARC : U LIBÉRATRICE.
il fil approcher la Pucelle. Elle lui parla par Tespace d'une heure, sans qu'autre personne qu'eux deux sussent ce qu'elle lui disait. Le roi larmoyait fort tendrement; ses chambellans, qui voyaient sa contenance, voulurent approcher pour rompre le propos, mais le roi leur faisait signe de reculer et de la laisser dire.
Quelles paroles ils eurent ensemble, personne n'en a pu rien savoir ni connaître, sinon que Ton dit, qu'après la mort de la Pucelle, le roi, qui en fut très dolent, révéla à quelqu'un qu'elle lui avait dit comment, pen de jours avant qu'elle vint vers lui, lui étant par une nuit couché au lit, alors que tous ceux de sa chambre étaient endormis, il raisonnait^ en sa pensée sur les grandes affaires oii il était ; et comme tout hors d'espérance du secours des hommes, il se leva de son lit en sa chemise, et, à côté de son lit, hors d'icelui, il se mit à nus genoux; et les larmes aux yeux, les mains jointes, se réputant comme misérable pécheur indigne d'adresser sa prière à Dieu, il supplia sa glorieuse Mère qui est reine de miséricorde et consolatrice des désolés que, s'il était vrai fils du roi de France et héritier de la couronne, il plût à la Dame de supplier son Fils de lui donner aide et secours contre ses ennemis mortels et adversaires, en sorte qu'il pût les chasser de son royaume, et icelui gouverner en paix ; et s'il n'était pas fils du roi et si le royaume ne lui appartenaif pas, que le bon plaisir de Dieu fût de lui donner patience et quelques possessions temporelles, pour vivre honorablement en ce monde. Le roi dit qu'à ces paroles, qui lui furent portées par la Pucelle, il connut bien que Dieu avait véritablement révélé ce mystère à cette jeune pucelle ; car ce qu'elle lui avait dit était vrai. Et jamais autre que le roi n'en avait rien su.
Cette pucelle était très sage et prudente ; et disait-on qu'elle était divinement inspirée ; car alors qu'elle n'était pas au conseil des capitaines, elle savait néanmoins leurs délibérations et conclusions aussi bien que si elle eût été présente ; lesquelles conclusions n'étaient jamais mises à exécution, si ellc-môme n'en avait fait ouverture ; ce dont les capitaines s'émerveillaient fort; et si ce n'eût été que toutes ses entreprises étaient à louer et venaient à l'honneur du roi et du royaume, onbct