CHAPITRE PREMIER
Sommaire : l. — Armée d'élite levée en Angleterre par Salisbury et menée en France.
— La conquête d'Orléans décidée dans les conseils tenus à Paris. — L'armée de Salisbury renforcée par les contingents levés en Normandie. — Grands capitaines.
— Conquête de places de médiocre importance. — Préparatifs de défense des Orléanais. — Les faubourgs et leurs églises rasés. — Vaillante attaque et vaillante défense. — Salisbury maître de la tête du pont. — Mortellement blessé lorsqu'il contemple la ville. — Ses recommandations avant de mourir.
II. — Le siège continué par les Anglais sous la conduite de SufTolk : efforts de (jharles Vil pour défendre Orléans. — Noms de quelques défenseurs. — Détresse de (Iharles Vil. — Abandon dont il est l'objet. — Sa confiance en Dieu.
Ul. — Journée des Harengs. — Dispositions prises par les Anglais. — Présomption des Français, désordre dans leur attaque. — Leur ignominieuse défaite ; leurs pertes. - Désespoir de Charles VU.
IV. — Le duc de Bourgogne à Paris dans les premiers jours d'avril. — Ambassade des Orléanais demandant que leur ville soit remise entre ses mains, comme ville neutre.
— Délibération du conseil anglais, et refus plein de mépris. — Orléans doit se rendre aux Anglais. — Les Orléanais disposés à tout souffrir plutôt que de devenir Anglais. — Le duc de Bourgogne content de la proposition des Orléanais, froissé des nmlti[»les refus des Anglais.
Chapitre lu. — Commoit le comte de Salseberi vint en France à tout grand gent, en l'aide du duc de Bethefort,
Au mois (le mai, le comte do Salisbury, homme expert cl très renommé en armes, convoqua, par Tordre du roi Henri et de son grand conseil, jusqu'à six mille combattants ou environ, gens d'élite et éprouvés en armes pour la plupart, dans le but de les amener en France à l'aide
du duc de Bedford qui se disait régent. Il en envoya d'abord trois mille à Calais, d'où ils allèrent à Paris pour toujours continuer la guerre contre les Français.
Environ la Saint-Jean, le même comte de Salisbury passa la mer avec le surplus de ses gens, vint à Calais, et par Saint-Pol, Dourlens et Amiens, arriva à Paris, où il fut joyeusement reçu par le comte {sic) de Bedford, et tout le conseil de France, du roi Henri.
Après l'arrivée de Salisbury, de grands conseils furent tenus durant plusieurs jours sur le fait de la guerre. Il fut conclu qu'icelui comte, après qu'ils auraient mis sous l'obéissance du roi Henri quelques méchantes places occupées par ses adversaires, irait mettre le siège devant la cité d'Orléans, qui, à ce qu'ils disaient, leur était fort nuisible.
Ce plan arrêté, l'on convoqua de toutes parts et l'on manda de par le roi Henri et de par le régent les Normands et ceux qui tenaient le parti de l'Angleterre. L'on y mit une telle diligence que peu de temps après, Salisbury eut sous ses ordres jusqu'à dix mille combattants, parmi lesquels le comte de Suffolk, le seigneur de Scales, le seigneur de Talbot, le seigneur de Lille, Anglais, Chassedoch {G/asdal) et plusieurs autres vaillants et très experts hommes d'armes, qui après avoir été durant quelques jours reçus au milieu des fêtes et des honneurs à Paris, ainsi qu'il a été dit, quittèrent cette ville et ses alentours avec le comte de Salisbury... [Monstrelet raconte la prise de Nogent-le-Roi, Janville, Jargeau, etc., et en vient au siège d'Orléans.]
Chapitre un. — Comment le comte de Salsebery assiégea la cité d'OrtéanSy où il fut occis.
Après que le comte de Salisbury eut conquis et mis en l'obéissance du roi Henri de Lancastre, Janville, Meung et plusieurs autres villes et forteresses des pays environnants, il se disposa très diligemment pour aller assiéger la noble cité d'Orléans, et de fait, durant le mois d'octobre, il arriva avec toute sa puissance devant ladite cité. Ceux qu'elle renfermait dans ses murailles, attendant depuis longtemps sa venue, avaient disposé leurs fortiQcations, fait provision d'armements de guerre, de vivres, choisi des hommes exercés aux armes et belliqueux pour résister et se défendre. Et même pour qu'il ne put pas aisément s'établir avec ses gens autour de la ville, ni se fortifier, les habitants d'Orléans avaient fait abattre et démolir de tous côtés en leurs faubourgs de bons et notables édifices, parmi lesquels furent renversées jusqu'à douze églises
et plus, dont quatre des ordres mendiants; et avec ces églises beaucoup de belles et riches maisons de plaisance^ qu'y possédaient les bourgeois. Ils poussèrent si loin celte œuvre de destruction qu'on pouvait voir tout à découvert les faubourgs et les environs, et décharger comme en plaine les canons et les autres instruments de guerre.
Toutefois ledit comte de Salisbury ne tarda pas longtemps à s'établir avec ses Anglais près de la ville, encore que ceux du dedans se défendissent vigoureusement de tout leur pouvoir, faisant plusieurs sorties, déchargeant canons, coulevrines, et autres artilleries qui tuaient ou mettaient hors de combat plusieurs Anglais. Cependant les Anglais les repoussèrent si vaillamment et si promptement, qu'ils s'approchèrent plusieurs fois des remparts au point d'étonner les Orléanais par leur hardiesse et leur courage. Dans une de ces attaques hardies, le comte de Salisbury fit assaillir la tour du bout du pont jeté sur la Loire, qu'il prit et conquit en assez brief de temps, avec un petit boulevard qui était fort près, malgré la résistance des Français. Il établit plusieurs de ses gens dans la tour, pour que ceux de la ville ne pussent pas tomber par ce côté sur son armée. D'autre part, lui, ses capitaines et tous les siens se logèrent fort près de la ville dans des décombres, dans lesquels, ainsi que c'est la coutume des Anglais, il fit creuser plusieurs logements dans la terre, des taudis, et autres appareils de siège pour éviter les traits dont ceux de la ville les servaient très largement*.
Cependant le comte de Salisbury, le troisième jour après son arrivée devant la cité, entra dans la tour du Pont où il avait logé ses gens, et monta au second étage ; là il se mit à une fenêtre donnant sur la ville, regardant très attentivement ses alentours, pour mieux voir et imaginer comment et par quelle manière il pourrait la prendre et la subjuguer. Comme il était à cette fenêtre, soudainement, de la ville, la pierre d'un veuglaire fend l'air, et va frapper contre la fenêtre où se trouvait le comte qui, au bruit du coup, se retirait de l'ouverture ; mais il fut atteint très grièvement, mortellement, des éclats de la fenêtre, eut une grande partie du visage entièrement emportée, tandis qu'un gentilhomme qui était à ses côtés tomba sur-le-champ raide mort. Cette blessure porta au cœur de tous ses gens grande tristesse ; car il en était fort craint et aimé; et on le tenait pour le plus habile, le plus expert et le plus heureux dans les combats de. tous les princes et capitaines du royaume d'Angleterre. Toutefois il vécut encore huit jours dans cet état de
1 . Se loga luy et ses capitaines avec tous les siens assez prés de la ville en aucunes viései masures là estant, èsquelles comme ont accoutumé iceulx Anglois, firent plusieurs lo{fis dedens terre, taudis et autres habillemens de guerre, pour eschever le trait de ceulx de la ville dont Hz estoient très largement servis.
blessure. Ayant mandé tous ses capitaines, il leur commanda de par le roi d^ Angleterre de continuer à réduire sans retard* cette ville à son obéissance, se fit porter à Meung, et y mourut au bout de huit jours des suites de sa blessure.
Le comte de Suffolk devint capitaine général des Anglais en son lieu et place, ayant sous lui les seigneurs de Scales, de Talbot, Lancelot de Lille, Glacidas et plusieurs autres. Malgré la perte qu'ils venaient de faire de leur chef et souverain Connétable, ils reprirent confiance en euxmêmes, et, d'un commun accord, ils se disposèrent en toute diligence à continuer Tœuvre commencée, par toutes les voies et manières possibles ; ils firent construire en plusieurs lieux des bastilles et des fortifications kTintérieur desquelles ils se logèrent, pour éviter les surprises et les eavahissements de leurs ennemis.
De son côté, le roi Charles de France, sachant que les Anglais, ses anciens ennemis et adversaires, voulaient subjuguer et mettre en leur obéissance la très noble cité d'Orléans, avait déterminé, avant leur arrivée, au sein de son conseil, qu'il la défendrait de tout son pouvoir, dans la persuasion que si elle tombait entre les mains de ses ennemis, ce serait la destruction totale de ses frontières, de son pays, et sa propre niine. Il envoya donc à son secours une grande partie de ses meilleurs et plus fidèles capitaines, Boussac et le seigneur d'Eu, et avec eux le kàlard d'Orléans, chevalier, les seigneurs de Gaucourt et de Graville, 'fi seigneur de Villars, Poton de Xaintrailles, La Ilire, Messire Théodore Qe Yalpergue, Messire Louis de Gaucourt, et plusieurs autres très vaillants hommes, fort renommés en armes et de grande autorité. Ils avaient journellement avec eux de douze à quatorze cents combattants, gens d'élite, bien éprouvés aux armes, tantôt plus, tantôt moins, car le siège ne fut jamais si fermé que les assiégés ne pussent se rafraîchir de gens et de vivres, et aller à leurs besognes, quand bon leur semblait, et qa'ils avaient la volonté de le faire. Durant ce siège, les assiégés firent plusieurs sorties sur les assiégeants... Mais, d'après les rapports que nous ont faits quelques notables des deux partis, je n'ai point su qu'ils aient fait grand dommage à leurs ennemis, sinon par les canons et autres engins qu'ils tiraient de la ville...
Chapitre lv. — ... Durant le temps que les Anglais tenaient leur siège devant la noble cité, le roi Charles, comme il a été dit, était fort
î,San$ dissimulation, relard, un des sens du mot « dissimulation », d'après Lacurne.
bas^ Il avait été à peu près délaissé, et était comme abandonné par la plus grande partie de ses princes, et autres des plus nobles capitaines qui voyaient que de toutes parts ses affaires tournaient au pire*. Néanmoins il avait toujours bonne affection et confiance en Dieu, désirant de tout son cœur avoir traité de paix avec le duc de Bourgogne; ce qu'il avait plusieurs fois requis par ses ambassadeurs ; mais on n'avait pas encore pu trouver un moyen qui fût au gré des parties.
Chapitre lvi. — Comment les Anglois^ allant au secours du siège dOrléanSy rencontrèrent les François qui les assaillirent.
[Après avoir décrit le départ de Paris de quatre ou cinq cents chariots, escortés par environ seize cents combattants, et mille hommes des communes, et avoir parlé des trois ou quatre mille Français qui les attendaient dans les environs de Rouvray, Monstrelet décrit ainsi la funeste journée des Harengs.]
Les Anglais firent en très grande diligence de leurs charrois, en plein champ, un grand parc auquel ils laissèrent deux issues pour ouverture, et ils se mirent à Tintérieur, les archers à la garde de ces entrées, et les hommes d'armes assez près, aux lieux convenables. A Tun des côtés, le plus fort, étaient les marchands, les charretons, les pages, et autres gens de petite défense avec les chevaux. En cet état, les Anglais attendirent bien deux heures leurs ennemis, qui en grand bruit vinrent se mettre en bataille devant le parc, hors de la portée des traits. 11 leur semblait, attendu leur grand nombre, la diversité des ennemis ramassés de différents pays (il n'y avait que cinq à six cents Anglais venus d'Angleterre), qu'ils ne pouvaient échapper de leurs mains, et qu'ils seraient bientôt vaincus. Néanmoins quelques-uns craignaient beaucoup le contraire, parce que les capitaines français n'étaient pas d'accord entre eux, les uns, spécialement les Écossais, voulant combattre et livrer bataille à pied, et les autres voulant demeurer à cheval... Ils allèrent assez promptement, les uns à pied, les autres à cheval, attaquer et combattre leurs ennemis qui les reçurent très courageusement. Les archers anglais, qui étaient très bien défendus par leurs charrois, commencèrent