LA PUCELLE JUSQU'A LA DÉLIVRANCE D'ORLÉANS
Sommaire : 1. — Jeanne d'Arc à Chinon. — Son âge. — Son costume. — Son pays. — Son passé. — Son escorte. — Ce qu'elle propose au roi. — Près de deux mois d'attente. — Traitée d'abord de folle. — Examinée. — Ne parle que de Dieu. — Finit par être écoutée, par être armée. — Son étendard. — Le ravitaillement décidé.
ff. — Extrémité à laquelle Orléans est réduit. — Ravitaillement opéré malgré les Anglais. — Nombre de combattants introduits. — La Pucelle presse lattaque des ennemis. — Son assurance. — Prise de saint Loup. — Détails. — Seconde bastille enlevée. — Prise de la bastille du bout du pont après un combat acharné. — Les morts. — Joie des Orléanais.
III. — Les Anglais abandonnent le siège. — Comment. — Joie et butin des Orléanais.
Chapitre lvii. — Comment une Puce/le iiommée Jeanne y vifit devers le roi Charles à Chinon^ où il se tenoit^ et comment ledit roi Charles la retint avec lui.
En l'an dessus dit {14^28 anc. st.) vint devers le roi Charles de France, à Chinon, où il se tenait une grande partie du temps, une pucelle, jeune fille, âgée de vingt ans ou environ, nommée Jeanne, laquelle était vêtue et habillée en guise d'homme. Elle était née des parties entre Bourgogne et Lorraiûe, d'une ville nommée Droimy [Domrémy)j assez près de Yaucouleurs.
Cette pucelle Jeanne fut, pendant un grand espace de temps, chambrière en une hôtellerie ; elle était hardie à chevaucher les chevaux et à les mener boire, et à faire des apertises {tours), et autres habiletés que les jeunes filles n'ont point coutume de faire ^ Elle fut mise en chemin et envoyée vers le roi par un chevalier nommé Messire Robert de Baudricourt, de par le roi capitaine de Yaucouleurs, qui lui bailla des chevaux et quatre ou six compagnons. Elle disait être pucelle, inspirée de la gr&ce divine, et être envoyée vers icelui roi pour le remettre en
1. Apertise, On désignait par le mot apertise les qualités par lesquelles une personne se fait connaître comme la force, Tagilité, l'adresse, la valeur, etc. (Lacurne). Une note marginale du ms. 8346, rectifie ainsi cette assertion : « Toute sa vye fut hergière, gar^ dont les berbis, jusqu'elle fust menée devers le roy, ne jamès n'avait veu cheval au moins pour monter dessus ».
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possession de son royaume, dont il était chassé et débouté à tort et qui était en fort ^ mauvais état. Elle fut environ deux mois en Thôtel du roi, Tadmonestant par ses paroles de lui donner gens et aide, et qu'elle relèverait son royaume^.
Durant ce temps, ni le roi ni son conseil n'ajoutaient que peu de foi à ses promesses, et à chose qu'elle sût dire ; on la tenait pour une folle dont l'esprit était dévoyé*. Pour de si grands princes, en effet, comme pour tout noble personnage, telles et semblables paroles sont suspectes et périlleuses à croire, principalement pour ne pas attirer l'ire de Notre- Seigneur, mais aussi pour les dérisions qu'on pourrait s'attirer des parlers du monde. Néanmoins, après qu'elle fût demeurée quelque temps en l'état qui vient d'être dit, on lui vint en aide ; on lui donna et gens et équipement de guerre^ ; et elle arbora un étendard où elle fit peindre la représentation de notre Créateur. Aussi toutes ses paroles étaient du nom de Dieu. Ce qui faisait qu'une grande partie de ceux qui la voyaient et l'entendaient parler, avaient cette confiance et cette inclination^ à croire qu'elle était inspirée de Dieu, ainsi qu'elle disait Tôtre.
Elle fut par plusieurs fois examinée par de notables clercs, par d'autres hommes sages, de grande autorité, afin de savoir plus à plein son intention ; elle fut toujours constante en son propos, disant que si le roi voulait la croire, elle le remettrait en sa seigneurie, et depuis ce temps, elle fit des œuvres ^ dont elle acquit grande renommée, ainsi que ce sera plus à plein déclaré ci-après.
Lorsqu'elle vint vers le roi, se trouvaient auprès du prince le duc d'Alençon, le maréchal de Rais, et plusieurs autres capitaines, car le roi avait tenu un grand conseil pour le fait du siège d'Orléans. De Chinonil alla à Poitiers, et la Pucelle avec lui.
Bientôt après, il fut ordonné que le maréchal mènerait des vivres et d'autres approvisionnements nécessaires à Orléans, avec des renforts. Jeanne la Pucelle voulut faire partie de l'expédition; elle fit requête qu'on lui donnât ce qui était nécessaire pour s'armer et s'équiper ; ce qui lui fut donné. Bientôt après, elle arbora son étendard et elle alla à Blois où se faisait la réunion, et de là à Orléans avec les autres.
Elle était toujours armée de toutes pièces, et en ce même voyage,
1. En assez pauvre état. Voir dans Lacurne au mol Àsseis^ combien souvent il signifie beaucoupy très, etc., dans la langue du moyen âge.