CHAPITRE II
LE PARTI ANGLO-BOURGUIGNON, OU ANTINATIONAL, A L'ARRIVÉE DE LA PUCELLE.
Sommaire : I. — La dynastie des Lancastre affermie en Angleterre. — L'appât des comtés et des seigneuries en France stimule les seigneurs anglais. — Confiscations. — Prospérité des premières années du règne de Henri VI. — Les soutiens du trône : le grand oncle cardinal d'Angleterre; Glocester; Tàme de la politique anglaise, Bedford, ses hautes qualités, ses richesses et son train royal; sa femme, Anne de Bourgogne. — Les nombreux capitaines anglais : Salisbury, Warvick. — Jeu de la Providence qui, par Warvick, le faiseur de rois, renversera l'œuvre du grand-père Salisbury, et du beau-père Richard Warvick. — Les trois frères de La Pôle et la lin tragique de SulTolk, Scales, Fastolf, Glasdal, Talbot. — Quelques faux Français.
II. — Les États du duc de Bourgogne. — Les trois frères Luxembourg : Pierre, comte de Saint-Pol, beau-père de Bedford marié en secondes noces; Louis de Luxembourg, évoque de Thérouanne; Jean, comte de Ligny, seigneur de Beaurevoir; il meurt le jour où naquit la Pucelle vendue par lui. — Sa femme, Jeanne de Béthune, attachée au parti français. — Sa tante Jeanne, dame de Beaurevoir, marraine de Charles Vil. — Villiers de l'Isle-Adam. — Toulongeon. — Les Vergy. — Le sire de Jonvelle. — Perrinet Gressart. — Interminables négociations. — Humiliations et malheurs que l'on eût prévenus, si Ton avait écouté la Pucelle. — Châtiment des Lancastre et de l'Angleterre.
Tandis que le roi de France, sans argent et sans troupes, n'était obéi de personne, les Lancastre avaient assez assoupli la nation anglaise, pour y multiplier les levées, et obtenir de nouveaux subsides. Loin de proscrire l'exercice de Tare et de l'arbalète, ils l'encourageaient; ils trouvaient dans leurs Etats, et principalement dans le pays de Galles, ces archers fameux contre lesquels venait se briser l'impétuosité française. Si le peuple se plaignait du fardeau des impôts, l'orgueil national était flatté de voir la nation rivale subjuguée. Le beau soleil de France, son climat tempéré,
la variété et la richesse de ses productions, étaient un puissant attrait pour les descendants de ces seigneurs normands qui, à la suite de Guillaume le Conquérant, étaient venus s'établir dans les brumes de la Tamise et de THumber.
Leur ardeur était stimulée par la perspective des duchés, des comtés, des seigneuries et des châtellenies qui leur étaient distribués au fur et à mesure de la conquête ; on n'attendait même pas la conquête ; et les titres des seigneurs qui refusaient d'accéder au traité de Troyes leur étaient souvent assignés avant d'être conquis. Il élait tout naturel qu'on usât de représailles dans le parti national. Aussi Charles VII, lorsqu'il le pouvait, dédommageait-il les spoliés en leur donnant les biens des faux Français passés dans le parti de l'étranger.
Henri VI, né en décembre 1421, était dans sa neuvième année seulement, lors de l'apparition de la Libératrice. La double couronne de France et d'Angleterre n'avait fait jusque-là que s'affermir sur sa tête depuis près de huit ans qu'elle avait été posée sur son berceau, et que, d'après le style de la chancellerie anglaise, il gouvernait les deux royaumes. Elle était protégée par ses oncles et par les capitaines anglais qui depuis Azincourt inscrivaient leurs noms dans les annales militaires de l'Angleterre.
Un de ses grands-oncles était l'évêque de Winchester, revêtu de la pourpre par Martin V, et connu sous le nom de cardinal d'Angleterre. Il avait été assez longtemps chancelier du royaume. L'accord était loin d'être complet entre le Cardinal et son neveu Humfroy, duc de Glocester, protecteur ou régent d'Angleterre ; mais l'opposition du prince de l'Église à un neveu notoirement scandaleux ne pouvait que lui concilier Taffection du clei^é et du peuple. Glocester avait failli tout compromettre en acceptant les propositions de l'impure Jacqueline de Hainaut, qui, quoique mariée à un cousin du duc de Bourgogne, était venue lui offrir sa main et ses héritages. La sagesse de Bedford, régent de France, était parvenue à tout calmer.
Bedford, régent de France pour son neveu, était le chef réel et effectif de la politique anglaise. L'histoire est sans rancune; et il ne doit pas lui en coûter de proclamer les qualités supérieures de ce frère du vainqueur d'Azincourt, qui, en mourant, l'avait chargé, au défaut de l'acceptation du duc de Bourgogne, de parachever l'exécution du traité de Troyes. Grand capitaine, grand politique, administrateur habile, appliqué aux affaires, Bedford fut fidèle au mandat. Par les armes, par la diplomatie, par des alliances matrimoniales, tout lui prospéra, d'après un aveu que l'on retrouvera dans la suite, tant' qu'il n'eût pas à faire avec l'envoyée du Ciel, pour lui une envoyée de l'Enfer. Représentant le roi, son neveu,
16 LA VRAIE JEAiNNE D'ARC : LA LIBÉRATRICE.
investi de ses pouvoirs, il avait un train royal ; cent lances et trois cents archers étaient préposés àla garde de sa personne. Il jouissait d'immenses revenus, prélevés sur les droits de la couronne, sur la part qui lui revenait de la rançon des prisonniers, sur les provinces qu'il s'attribuait au nom du roi, son pupille. C'est ainsi qu'il s'était adjugé le Maine et l'Anjou, non encore entièrement conquis. Il était assisté dans son gouvernement par un grand conseil, composé d'Anglais, de Bourguignons et de faux Français, ou de Français ralliés à l'étranger. La Normandie avait son conseil particulier, dont plusieurs membres appartenaient aussi au grand conseil. Des Anglais de race occupaient les emplois supérieurs, les hautes dignités, tandis que les emplois subalternes étaient remplis par les Français reniés^ par les faux Français, ainsi que l'on s'exprimait à cette époque. Anne de Bourgogne, sœur préférée du duc Philippe, épouse très aimée par son mari le duc de Bedford, princesse douée, d'après les chroniqueurs, de très hautes qualités, était un lien fort puissant entre les deux chefs du parti anglo-bourguignon. Elle ne devait pas peu contribuer, à la suite du sacre, à retenir son frère dans le parti anglais; parti auquel sa mort prématurée porta, trois ans après, un coup dont les suites se firent promplement sentir.
Autour de Bedford se rangeaient de nombreux seigneurs et capitaines déjà fameux, et la plupart dans la force de Tàge. D'après Monstrelet, le plus subtil et le plus heureux en armes était celui qui avait mis le siège devant Orléans, où il avait trouvé la mort, Thomas de Montégut, comte de Salisbury et du Perche. Envoyé en France pour demander la main de Catherine, il n'avait presque pas cessé d'y habiter, tantôt comme administrateur, plus souvent en guerrier : présent à Crevant, à Verneuil, il avait combattu dans TAnjou, dans le Maine et surtout en Champagne. Il avait pour frère Robert, comte de Hungerford, dont le nom revient aussi dans les Chroniques.
Comme Thomas de Montégut, Richard de Beauchamp, comte de Warwick et d^Aumale, cousin de Salisbury, descendait d'une ancienne famille normande. Henri V lui avait confié de délicates missions. Ses talents militaires lui avaient valu en quelques circonstances le titre de lieutenant général de la guerre, soit en Normandie, soit môme en France. Il fut chargé de la conduite du procès de la Martyre à Rouen. Il avait la charge délicate de diriger comme gouverneur l'éducation du jeune roi, qui, par un acte officiel, l'avait autorisé à le châtier. Warwick continua à servir son roi et son pays jusqu'à sa mort, arrivée en 1440.
Jeu de la Providence, et néant des desseins de l'homme, cet enfant, sur la tète duquel Salisbury et Warwick s'efforçaient, au prix de leur sang, de consolider la couronne de France et d'Angleterre, devait, après avoir perdu
celle de France, perdre la couronne d'Angleterre, et même la vie, des coups que porterait à sa puissance celui qui par sa mère était le petitfils de Salisbury, et par son mariage le gendre de Warwick. Le War\^'ick, en effet, si fameux dans la guerre des Deux-Roses sous le nom de Faiseur de rois, était Tun et Tautre, et devait lui-même périr en combattant celui qu'il avait élevé sur le trône, après avoir immensément contribué à ruiner et la Rose rouge et la Rose blanche, et les avoir tour à tour servies et combattues.
C'est encore d'une famille normande transplantée en Angleterre que descendait William Pôle {de la Pôle, de la Poule dans les Chroniques), comte de Suffolk [de Suffoc, Suffort pour les chroniqueurs), de Suffolk en Angleterre, de Dreux en France. Il était à Orléans avec ses deux frères, Jean et Alexandre, dont nous verrons le sort à Jargeau. Présent au siège de Rouen, à Crevant, il avait eu une large part dans les dépouilles des vaincus, et était destiné à une haute fortune, terminée par une tragique catastrophe. Négociateur du mariage de Henri IV avec Marguerite d'Anjou, fille du duc René, il en devint le favori, porta avec elle l'impopularité de la perte des possessions anglaises en France. Pour le sauver, Henri VI l'exila, mais, surpris sur le vaisseau qui devait le mener en lieu sûr, il eut la tête tranchée sans ombre de jugement ni de procès.
Thomas Scales {d'Escalles, Lescalles des Chroniques), baron de Scales et de Nucelles, vidame de Chartres, sénéchal de Normandie, un des combattants de Crevant et de Vemeuil, avait guerroyé et devait guerroyer dans la Basse-Normandie contre l'imprenable citadelle de l'Archange protecteur de la France, le Mont-Saint-Michel. Il devait mourir en 1460 dans la guerre des Deux-Roses, mais du côté du maître qu'il avait toujours servi.
Jean Fastolf, dont les chroniqueurs font Fastof, Fascot, Fastre, etc., avait, à l'arrivée de la Pucelle, de trèsirillants états de service qui lui avaient valu la faveur particulière de Talbot. Le régent en avait fait le grand maître de sa maison. Fastolf venait de s'illustrer par la victoire de Rouvray. Accusé d'avoir fui le champ de bataille de Patay sans avoir combattu, il fut dégradé de l'ordre de la Jarretière, se justifia dans la suite, fut réintégré, et finit par se retirer dans ses manoirs, où il se montra le protecteur des arts.
Guillaume Glasdall, plus connu dans nos histoires sous le nom de Glacidas, appelé aussi par les chroniqueurs Classedas, Casselay, etc., s'était élevé d'une position inférieure à un des premiers rangs dans l'armée. Lui aussi avait été à Crevant, à Verneuil, à Montargis, avait fait la campagne du Maine. Il avait été largement récompensé, en particulier par le titre de bailli d'Evreux. Un de ses frères, le sire de Molyns, combattait à ses côtés. Les chroniqueurs nous diront qu'après la mort de III. 2
Saiisbury, Glasdall fut comme l'âme du siège d'Orléans. Ils nous diront ses grossières insultes contre la Pucelle, et sa fin tragique.
Celui qui reçut le glorieux surnom d'Achille Anglais était aussi, par ses ancêtres, d'origine française. C'était Jean Talbot. Né en 1373, il avait été lieutenant général d'Irlande avant de seconder Henri V dans la conquête de la France. Il devait mourir octogénaire, les armes à la main, à la bataille de Castillon, qui mit fin h la domination anglaise en France, en 1453.
Il faudrait encore citer Lancelot de Liste, qui au siège d'Orléans eut la tête emportée par un boulet, Thomas Rampston, Nicolas Bourdet et bien d'autres.
Parmi les faux Français, on doit mentionner Philippe de Morvilliers, avocat au parlement de Paris, ardent Bourguignon, qui gagna à la révolution de 1418 la présidence du parlement, et dans la suite de nombreuses donations. Ce fut un des appuis du parti anglais et la terreur des Parisiens. D'après Chufîart, l'on ne tombait pas entre ses mains sans en garder une marque pour le reste de ses jours*. Simon Morbier, d'abord maître d'hôtel de la reine Isabeau, devint prévôt de Paris sous la domination anglaise, et après la reddition de la capitale, trésorier de Normandie pour les Anglais *. Le Bouteiller, soupçonné d'avoir favorisé la prise de Rouen, qu'il avait d'abord bien défendu, se déconsidéra en passant au service de l'envahisseur. Il le seconda dans ses conquêtes et en fut récompensé par une large part dans les dépouilles du parti qu'il avait d'abord servi'.
Aux États que lui avait laissés son père, les deux Bourgognes, l'Artois et la Flandre, le duc Philippe ajouta le Hainaut, la Hollande, le Brabant, le comté d'Auxerre. La Champagne lui était promise. Il amenait à l'Anglais la multitude de ses puissants feudataires. A leur tête il faut placer la branche des Luxembourg établis en France. Avant de jurer le traité de Troyes, les Luxembourg firent des difficultés, alléguant que, s'ils prêtaient le serment, ils y seraient fidèles. Ils tinrent parole, et rien ne put les faire revenir, pas même le traité d'Arras qui en détacha celui qui les avait entraînés.
La famille était représentée par trois frères qui tous interviennent dans les Chroniques qui nous parlent delà Pucelle. L'aîné était Pierre I" de
1. CuuFFART, Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuctey, p. 139.
2. M. LoNGNON, Paris sous la domination anglaise, p. 147, note.