III
418 LA VRÂlE JEANNE D*ARG : LA LIBÉRATRICE.
seigneur, de vouloir en disposer à son plaisir. Par suite le peuple de ce royaume, désormais à Tabri de si grands foulements et si grandes oppressions, pourra demeurer en longue paix, sécurité et repos ; ce que doivent quérir et demander tous les rois et princes chrétiens, qui ont charge de gouvernement.
<c Faites-nous donc savoir promptement, sans plus de délai, et sans perdre le temps en écritures et en arguties, ce que vous en voudrez faire; car si par votre faute adviennent de grands maux et inconvénients, tels que continuation de la guerre, pillages, rançonnements et occisions de gens, nous prenons Dieu à témoin, et nous protestons devant lui, et devant les hommes, que nous n'en serons pas la cause, et que nous avons fait et faisons notre devoir, que nous nous mettons et voulons nous mettre en tous termes de raison et d'honneur, soit préalablement par le moyen de la paix, soit par journée de bataille, en vertu du droit des princes, puisque autrement il ne se peut faire entre puissants princes.
« En témoin de ce, nous avons fait sceller les présentes de notre sceau.
« Donné audit lieu de Montereau-où-fault-Yonne, le septième jour d'août de Tan mil quatre cent vingt-neuf.
Ainsi signé :
« Par Monseigneur, « Le régent du royaume de France,
« Le duc DE Bedfohd *. »
Chapitre m. — Continent le roy Charles de France et le duc de Bethford, et leur puissance rancontrèrent Ciin Vautre vers le Mont-Espilloy.
Après ces choses, le duc de Bedford, voyant qu'il ne pouvait rencontrer en une position avantageuse le roi Charles et son armée, et que plusieurs villes et forteresses lui faisaient soumission sans coup férir et sans résistance, se retira avec son armée sur les marches de l'Ile-de-France, dans le but d'empôcher que les principales villes ne se tournassent contre lui, ainsi qu'avaient fait les autres. D'autre part, le roi Charles, qui était déjà venu à Crépy, où il avait été reçu et obéi en souverain, se mit en marche ù travers la Brie, en se rapprochant de Senlis. En ce lieu les armées du roi Charles et du duc de Bedford se trouvèrent l'une et l'autre fort près du Monlépilloy, à côté d'une ville nommée Le Bar [Baron).
\ . Cette lettre est aussi donnée par la Chronique dite des Cordeliers. L*orthographe est différente, mais le sens est le même à deux mots près.
De part et d'autre on fit des préparatifs, afin de prendre des avantages
ponr le combat qui semblait imminent. Le duc de Bedford prit position
en un fort lieu, s'adossant par derrière et sur les côtés à de fortes haies
d*épines. Au front de Tarmée il disposa les archers, en bon ordre, tous à
pied, ayant chacun devant eux leurs pieux aiguisés, fichés en terre. Le
r^ent, avec sa seigneurie et les autres nobles, était près des archers; ils
étaient massés en un seul corps de bataille ; entre autres enseignes, on
remarquait les deux bannières de France et d'Angleterre. Avec elles était
Tétendard de Saint-Georges, porté ce jour-là par le chevalier Jean de
Villiers, seigneur de TIsle-Adam. Dans Tarraée de Bedford, Ton comptait
de six à huit cents des gens du duc de Bourgogne. Les principaux
étaient : le seigneur de TIsle-Adam, Jean de Croy, Jean de Créquy,
Antoine de Béthune, Jean le Fosseux, le seigneur de Saveuse, Messire Hue
de Lannoy, Jean de Brimeu, Jean deLannoy, Messire Simon de Lalaing,
Jean, bâtard de Saint-Pol, et plusieurs autres hommes de guerre, parmi
lesquels quelques-uns furent en ce jour faits chevaliers. Le bâtard de
Saint-Pol le fut de la main du duc de Bedford ; les autres, comme Jean
de Croy, Jean de Créquy, Antoine de Béthune, Jean le Fosseux, le Liégeois
d*IIumières, par les mains d'autres notables chevaliers. Toutes choses
ainsi mises sur pied, il faut savoir que les Anglais et ceux de leur nation
étaient réunis dans Tarmée, sur la main gauche, tandis que les Picards
et ceux de la nation de France étaient à l'opposé. Ils se tinrent ainsi en
ordre de bataille, comme il a été dit, par un long espace de temps ; ils
étaient campés si avantageusement qu'il ne pouvaient être envahis par
derrière sans que les attaquants ne s'exposassent à de très grandes pertes
et à grand danger ; avec cela ils étaient pourvus et rafraîchis de vivres
et des autres choses nécessaires par la bonne ville de Senlis, qui était
près.
D'autre part, le roiCharles, avec ses princes etses capitaines, fit ordonner ses combattants. L'on voyait dans son avant-garde la plus grande partie de ses plus vaillants et plus experts hommes de guerre ; les autres demeurèrent dans le corps de Tarmôe, où était le roi, excepté quelquesuns qui, par manière d'arrière -garde, furent placés sur les derrières, du calé de Paris. Avec le roi se trouvait une très grande multitude de gens, bien plus sans comparaison qu'il n'en existait dans l'armée anglaise. Du côté de Charles, on voyait Jeanne la Pucelle, ayant toujours divers sentiments, tantôt voulant combattre ses ennemis, et tantôt non \
Néanmoins les deux parties, ainsi l'une devant l'autre, prêtes au combat, furent sans se désordonner durant deux jours et deux nuits environ.
1. Monstrelet est le seul qui attribue à la Pucelle cet étal d'incertitude.
Pendant ce temps il y eut plusieurs grandes escarmouches et plusieurs attaques, qu'il serait trop long de raconter dans le détail. Entre les autres, il y en eut une, âpre et sanglante qui dura bien une heure et demie, du côté des Picards. Ceux qui donnèrent du côté du roi Charles étaient en grande partie des Écossais, et d'autres, en très grand nombre, qui combattirent très fort et très âprement ; spécialement les archers des deux armées firent des décharges nombreuses de leurs traits avec beaucoup de courage.
Quelques-uns des plus experts des deux armées, voyant ainsi les rencontres se multiplier, pensaient bien qu'on ne se séparerait pas, sans que Tune des deux ne fût mise en déroute et vaincue. Elles se séparèrent cependant, non sans que dans les deux camps, il y eût largement des morts et des blessés. Le duc de Redford fut grandement content des Picards qui dans rengagement s'étaient cette fois comportés vaillamment. A leur retour de la mêlée, le duc de Bedford passa plusieurs fois devant leurs rangs, les remerciant très humblement à plusieurs reprises, disant : « Mes amis, vous êtes de très bonnes gens, vous avez soutenu grand faix pour nous; ce dont nous vous remercions très grandement; et nous vous prions, s'il nous vient quelque affaire, que vous persévériez en votre vaillance et hardiesse. »
En ces jours les parties étaient fort animées les unes contre les autres ; aucun homme, de quelque état qu'il fût, n'était pris à rançon ; mais, sans pitié ni miséricorde, tous ceux qui pouvaient être atteints, tant d'un côté que de l'autre, étaient mis à mort. Ainsi que j'en fus informé, il y eut dans ces escarmouches environ trois cents morts, les deux parties comprises ; mais je ne sais de quel côté ils furent les plus nombreux. Après ces deux jours, ou environ, les deux armées se séparèrent Tune de l'autre, sans plus rien faire.
Chapitre lxvii. — Comment le roi Charles de France envoya ses ambassadeurs à Arras vers le duc de Bourgogne K
Pendant ce temps, les ambassadeurs du roi Charles de France étaient venus à Arras, vers le duc de Bourgogne, pour traiter de paix entre ces deux parties. Les principaux de ces ambassadeurs étaient l'archevêque de Reims, Christophe de Harcourt,les seigneurs de Dam pierre, de Gaucourt
1. Quicherat n'a pas donné ce chapitre, indispensable pour bien se rendre compte comment la mission divine fut interrompue. Aussitôt après Keims, contre les avis de la Céleste Envoyée, on se prêta à des trêves, à des négociations fallacieuses avec le duc de Bourgogne pour le séparer de l'alliance anglaise. En réalité, on lui fournit les moyens de porter à son allié le secours le plus opportun, et Ion arrêta le secours divin.
et de Fontaines, chevaliers, avec (l*autres gens d'état qui trouvèrent à à Arras le duc et son conseil. A leur arrivée, ils requirent audience dudit duc, et, quelques jours après, ils se rendirent à son hôtel où, par la bouche de TArchevèque, l'objet de l'ambassade fut exposé très sagement et authentiquement, en présence de la chevalerie, du conseil, et de plusieurs autres admis à cette audience. Il remontra, entre autres choses, la parfaite affection, le vrai désir du roi de faire la paix avec lui et d'en venir à un traité; ajoutant que, pour y parvenir, ce même roi était content de défaire des avances et de condescendre *, en faisant des offres de réparalion plus qull n'appartenait h sa majesté royale. Il excusa le roi sur sa jeunesse de Thomicide perpétré autrefois en la personne du feu duc Jean de Bourgogne, son père, alléguant qu'en ses jeunes années il était sous le gouvernement de gens qui n'avaient pas d'égards et de considération au bien du royaume ni de la chose publique, et qu'en ce temps il n'aurait osé ni les dédire ni se les aliéner. Ces considérations et plusieurs autres fort notables, exposées par l'Archevêque, furent ouïes avec faveur par le duc et par les siens. A la iin il fut répondu aux ambassadeurs : « Monseigneur a bien ouï ce que vous avez dit : il aura avis sur ce, et vous fera réponse dans peu de jours ».
L'Archevêque retourna à son hôtel, et avec lui ses collègues d'ambassade que toutes gens honoraient. Pour lors la plupart des gens du pays étaient très désireux de voir la paix et la concorde s'établir entre le roi et lé duc de Bourgogne. Ceux du moyen et du bas état y étaient même si affectionnés que, dès lors, avant qu'il fût intervenu paix ou trêve, ils allaient à la ville d'Arras, vers le chancelier de France, pour en impétrer en très grand nombre des lettres de rémission, des lettres de grâce, des offices et plusieurs autres faveurs royales, comme si le roi eftt été déjà pleinement en sa seigneurie, et qu'ils en eussent été certains. Ils obtenaient du chancelier la plupart des faveurs sollicitées. Par suite, le duc de Boui^ogne fut, durant plusieurs jours, en délibération avec son conseil privé, et les affaires entre les parties furent très approchées.
Chapitre lxix. — Comment la ville de Compiègne se rendit au roy Charles^ et du retour des ambassadeurs de France^ qui estoient aies vers le duc de Bourgoigne.
Après la journée de Senlis, où le roi Charles et le duc de Bcdford avaient été avec toutes leurs forces l'un contre l'autre, le roi revint à Crépy-en- Valois. Là lui furent apportées les nouvelles que les habitants de Compiègne voulaient lui faire obéissance ; aussi, sans nul délai, se