‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 177 sur 327 · U SUITE DES EXPLOITS DE LA PUCELLE, SA CAPTIVITÉ, SON MARTYRE · texte numérisé non relu

U SUITE DES EXPLOITS DE LA PUCELLE, SA CAPTIVITÉ, SON MARTYRE

Sommaire : 1. — Le duc de Bourgogne entre en campagne en s'emparanl de Gournaysur-Âroade. — Siège de la forteresse de Choisy. — Elle est prise et rasée. — Les Anglais à Pont-rÉvôque. — Tentative de Jeanne d'Arc pour les en débusquer. — Échec.

II. — Préparatifs du siège de Compiègne. — Distribution des divers corps de l'armée assiégeante. — La Pucelle combat Franquet d'Arras. — Défaite, prise, exécution de Franquet d^Arras.

UL - Attaque de Jeanne d'Arc contre Margny. — Visite que recevait en ce moment le

capitaine de la forteresse, Baudot de Noyelle. — Secours qui lui arrivent. — Les Français forcés à la retraite. — Jeanne la protège. — Arrivée des Anglais. — L'Héroïne est prise. — Grande joie des assiégeants. — Elle est visitée par le duc de Bourgogne. — Remise à la garde de Jean de Luxembourg. IV. — Monslrelet passe sous silence le récit de la captivité, du procès et du martyre, et se contente de reproduire la lettre de la cour d'Angleterre au duc de Bourgogne.

Chapitre lxxxii. — Comment le duc ae Bourgogne , atout sa puissance j alla logier devant Gournay-sur-Aronde.

Au commencement de cet an {Pâques 1430^ 16 avril)^ le duc de Bourgogne, partant de Montdidier, alla camper à Gournay-sur-A ronde, devant la forteresse de cette place appartenant à Charles de Bourbon, comte de Clermont, son beau-frère. Là il fit sommer Tristan de Magnelers qui en était le capitaine de lui rendre ladite forteresse, sans quoi il lui ferait donner l'assaut. Tristan, voyant que raisonnablement il ne pourrait pas résister à la puissance du duc de Bourgogne, traita avec ses envoyés, s'engageant à rendre la forteresse le 1" août prochain, si le roi Charles ou ceux de son parti n'avaient pas combattu ledit duc; il promit qu'en attendant ni lui ni ses gens ne porteraient pas les armes contre le parti bourguignon. Par ainsi il demeura paisible jusqu'au jour fixé.

[Monslrelet raconte que ce qui fit accepter au duc cette composition, ce fut la nouvelle que le damoiseau de Commercy assiégeait Montaigut. Il se mit en devoir d'aller avec Luxembourg combattre Saarbriick ; mais celui-ci, averti qu'il aurait à faire à si forte partie, leva précipitamment le siège. Ce départ venu à la connaissance des deux puissants ennemis, le duc de Bourgogne s'en alla à Noyon avec toute son armée. J

Chapitre lxxxhi. — Comment le duc de Bourgogne alla mettre le siège devant le chastel de Choisy^ lequel il conquist.

Après que le duc de Bourgogne eût séjourne en la cité de Noyon environ huit jours, il alla mettre le siège devant le château de Choisy-sur- Aisne, forteresse défendue par Louis de Flavy, qui la tenait de Messire Guillaume de Flavy [son frère). Le duc fit dresser plusieurs machines de guerre pour ruiner et abattre ce château, qui en fut si endommagé, que les assiégés firent avec les délégués du duc de Bourgogne un traité, d'après lequel ils se retirèrent la vie sauve en emportant leurs biens, et rendirent la forteresse. Après leur départ, elle fut sans délai démolie et rasée. Le duc fit jeter un pont par-dessus la rivière de TOise pour passer, lui et ses gens, vers Compiègne, du côté de Montdidier.

Durant ce temps le seigneur de Saveuse et Jean de Brinieu avaient été commis avec tous leurs gens pour garder les faubourgs de Noyon ; ils étaient appuyés par le seigneur de Montgommerry et d'autres capitaines anglais campés au Pont-l'Évèque, pour que les habitants de Compiègne n'empêchassent pas les vivres que Ton amenait à Tarmée du duc. Or il advint que certain jour ceux de Compiègne, à savoir Jeanne la Pucelle, Messire Jacques de Chabannes, Messire Théaulde de Valpergue, Messire Rigault de Fontaines, Poton de Xaintrailles et d'autres capitaines français, à la tête d'environ deux mille combattants, vinrent entre le point du jour et le lever du soleil, au Pont-l'Évêque, où les Anglais étaient logés. Ils les attaquèrent avec grand courage, et il y eut une très rude et âpre escarmouche, durant laquelle accoururent au secours des Anglais les seigneurs de Saveuse et Jean de Brimeu avec leurs gens. Ce secours donna aux Anglais grand courage. Tous ensemble ils repoussèrent leurs ennemis qui déjà étaient entrés bien avant dans les postes anglais. De ces derniers, trente environ furent morts ou blessés ; autant du côté des Français qui, après ce coup, se retirèrent h Compiègne d'où ils étaient venus. A partir de ce jour, les Anglais fortifièrent avec grande diligence les alentours de leurs logis.

Le duc de Bourgogne, quand il eut terminé l'entière démolition de la forteresse de Choisy, dont il a été parlé, alla se loger dans la forteresse de Coudun, à une lieue de Compiègne ; Messire Jean de Luxembourg se logea à Clairoy, Messire Baudot de Noyelle avec un certain nombre de gens reçut ordre de s'établir à Margny, sur la chaussée ; le seigneur de Montgommerry, Anglais, et ses gens campèrent à Venette, le long de la prairie. Des gens venaient au duc de plusieurs parties de ses pays ; il avait Vintention d'assiéger la ville de Compiègne et de la réduire à l'obéissance

du roi Henri d^Angleterre.

Chapitre lxxxiv. — Comment Jeanne la Pucelle rua Jus Franquet iAnas et lui fit trancher la tête.

A l'entrée du mois de mai *, fut défait et pris un vaillant homme d'armes nommé Franquet d'Arras, du parti du duc de Bourgogne, qui avec environ trois cents hommes d'armes avait été courir sur les marches de ses ennemis, vers Lagny -sur-Marne. A son retour il fut rencontré par Jeanne la Pucelle qui avait avec elle quatre cents Français. Elle assaillit très courageusement et très vigoureusement Franquet et ses gens à plu-

1. Par suite, avant la reddition de Choisy et la tentative sur Ponl-rEvôque.

sieurs reprises ; car les archers de Franquet s'étant mis à pied en très bonne ordonnance se défendirent si vaillamment dans une première et dans une seconde attaque que la Pucelle et ses gens n'eurent aucun avantage sur eux ; mais elleiinit par mander toutes les garnisons de Lagny et des autres forteresses de Tobéissance du roi Charles. Les combattants accoururent en grand nombre avec coulevrines, arbalètes, et autres pièces de guerre. Les tenants du duc de Boui^ogne, après avoir fait éprouver h leurs ennemis de grandes perles en hommes et en chevaux, finirent par être entièrement vaincus et déconfits; la plus grande partie fut passée au fil de Tépée. La Pucelle fit même trancher la tête à Franquet, qui fut grandement plaint de son parti, parce que en armes il était homme de vaillante conduite.

Chapitre lxxxvi. — Comment Jehanne la Pucelle fut prinse des Bourguignons devant Compiègne.

Tandis que le duc de Bourgogne était logé à Goudun, comme il a été dit, et ses gens d*armes dans les autres villages autour de Goudun et de Gompiègne, il advint la veille au soir de TAscension *, à cinq heures après midi, que Jeanne la Pucelle, Poton et d'autres capitaines, appuyés de cinq à six cents combattants, bien armés, les uns à pied, les autres à cheval, saillirent de Gompiègne par la porte du pont, du côté de Montdidier. Ils avaient Tinlention de combattre Mcssire Baudot de Noyelle et de s'emparer de son logis, qui, comme il a été dit ailleurs, était à Margny, au bout de la chaussée. A cette heure môme, Messire Jean de Luxembourg était venu de son logis vers celui de Messire Baudot, avec le seigneur de Créquy, huit ou dix gentilshommes arrivés tous à cheval, n'ayant qu'une assez petite suite, lis regardaient de quelle manière on pourrait assiéger Gompiègne, quand les Français commencèrent à approcher très fort de Margny où ils étaient, pour la plupart tous désarmés.

Gependant ils se réunirent en assez peu de temps, et une très grande mêlée comnieni^a, durant laquelle on cria à Tarme de plusieurs côtés, tant du côté des Bourguignons que du côté des Anglais. Les Anglais se mirent en ordre de bataille contre les Français sur la prairie, en dehors de Venette où ils étaient établis. Ils étaient environ cinq cents combattants. D'un autre côté, les gens de messire Jean de Luxembourg, logés à Glairoy,

I. La mût de r Ascension. Lon comptait la journée à partir des premières vêpres d'une fêle, ou à partir de la soirée. En 1430, l'Ascension tombait le 25 mai. La vigile élait censée commencée le 23 au soir.

sachant cette surprise, vinrent, plusieurs hâtivement, secourir leur seigneur et capitaine, qui soutenait l*attaquc, et autour duquel la plupart des autres se ralliaient; le seigneur de Créquy fut très durement blessé au visage durant le combat.

Le combat avait duré assez longtemps, lorsque les Français, voyant leurs ennemis se multiplier en grand nombre, se retirèrent vers la ville, la Pucelle toujours avec eux, sur les derrières, faisant grande manière de soutenir ses gens et de les ramener sans perte. Mais ceux de la partie de Bourgogne, considérant que de toutes parts leur arrivaient prompts secours, les approchèrent vigoureusement, et se jetèrent sur eux de plein élan. A la fin, la Pucelle, ainsi que j'en fus informé, fut tirée en bas de son cheval par un archer auprès duquel était le bâtard de Wendonne, auquel elle se rendit et donna sa foi. Celui-ci Temmena à Margny, où elle fut mise sous bonne garde. Avec elle furent pris Poton le Bourguignon et quelques autres, mais pas en grand nombre.

Les Français rentrèrent à Compiègne, chagrins et attristés de leur perte; ils eurent spécialement ungrand déplaisir de la prise de la Pucelle, Au contraire, ceux du parti bourguignon et les Anglais en furent très joyeux, plus que d'avoir pris cinq cents combattants ; car ils ne craignaient et ne redoutaient aucun capitaine, aucun chef de guerre, autant que jusqu'à ce jour ils avaient redouté cette Pucelle.

Bientôt après, le duc de Bourgogne vint avec ses gens de guerre de son logis de Coudun en la prairie devant Compiègne. Là se rassemblèrent les Anglais, le duc, et ceux des autres postes en très grand nombre, poussant ensemble de grands cris et se laissant aller à de grandes réjouissances pour la prise de la Pucelle. Le duc alla la voir au lieu où elle était, lui adressa quelques paroles dont je n'ai pas souvenance, quoique je fusse présent. Le duc et tous les autres se retirèrent ensuite, chacun en leur logis, pour la nuit.

La Pucelle demeura en la garde et sous le gouvernement de Messire Jean de Luxemboui^, qui dans les jours suivants l'envoya sous bonne escorte au château de Beaulieu, et de là àBeaurevoir, où elle fut longtemps prisonnière, ainsi que cela sera plus pleinement démontré dans la

suite.

[Monstrelet ne tient pas sa parole. Du séjour àBeaurevoir, de la vente de la prisonnière aux Anglais, du procès, il ne dit rien ; il se contente d'insérer le récit menteur adressé par le gouvernement anglais à tous les rois et princes de la chrétienté. Ce récit fait partie des actes posthumes ajoutés par Cauchon au procès de condamnation. Il n'y a de dilTérence que dans le début accommodé au destinaire, et dans une phrase au milieu du faux exposé, pour attribuer au duc de Bourgogne l'honneur

d'avoir fait la Pucelle prisonnière ; ce que Ton se garde de dire dans Toriginal. Monstrelet a probablement pensé mettre par là à couvert sa véracité d'historien. Il n'aurait pu parler de ce qu'il a omis qu'en faisant injure à vérité, ou en flétrissant ceux pour lesquels il écrit, le vendeur de la Pucelle, son grand protecteur, Jean de Luxembourg, ou le duc de Bourgogne dont il convoitait les faveurs. Il a cru éviter la difficulté en transcrivant un document transmis officiellement au duc de Bourgogne.]

Chapitre cv. — Comment Jehanne la Pucelle fui condempnée à estre arse et 77iise à mort dedans la cité de Rouen.

Suit la condamnation prononcée en la cité de Rouen contre Jeanne la Pucelle, ainsi que cela peut apparaître par les lettres envoyées de par le roi Henri d'Angleterre au duc de Bourgogne. En voici la copie:

« Très cher et très aimé oncle, la fervente dilection que nous vous connaissons comme vrai prince catholique envers notre mère la sainte Eglise et pour l'exaltation de notre sainte foi, nous avertit et nous presse de vous exposer et de vous écrire ce qui, à Thonneur de notredite mère la sainte Eglise, pour la fortification de notre foi et l'extirpation d'erreurs pestilentielles, a été fait naguère solennellement en cette ville de Rouen. La commune renommée a partout divulgué comment cette femme qui se faisait appeler Jeanne la Pucelle^ erronée devineresse, s'était, il y a deux ans et plus, en violation de la loi divine et contre l'état de son sexe féminin, révolue d'habits d'homme, chose abominable devant Dieu, et en cet état s'était transportée vers notre ennemi capital et le vôtre, lui donnant souvent à entendre, à lui, à ceux de son parti, gens d'Eglise, nobles et peuple, qu'elle était envoyée de par Dieu, se vantant présomptueusement d'avoir de fréquentes commuuications personnelles et visibles avec saint Michel et une grande multitude d'anges et de saintes du paradis, telles que sainte Catherine et sainte Marguerite. Par ces faux donnés à entendre, par l'espérance de victoires futures qu'elle promettait, elle détourna plusieurs cœurs d'hommes et de femmes de la voie de la vérité, et les convertit à des fables et à des mensonges.

« Elle se revêtit encore d'armes réservées aux chevaliers et aux écuyers, leva bannière, et, par un excès d'outrage, d'orgueil et de présomption, demanda à avoir et à porter les très nobles et excellentes armes de France ; ce qu'elle obtint en partie, et elle les porta en plusieurs combats et assauts, et ses frères aussi, ainsi que l'on dit ; c'est à savoir un

écu à champ d'azur avec deux fleurs de lis d'or, et une épée la pointe en haut, férue en une couronne.

(c En cet état, elle s'est mise aux champs, a conduit gens d'armes et gens de trait en expéditions et par grandes compagnies, pour commettre et faire d'inhumaines cruautés, répandre le sang humain, provoquant séditions et commotions dans le peuple, Tinduisant au parjure et à de pernicieuses rébellions, aux superstitions, à fausse créance, perturbant toute vraie paix, rallumant de mortelles guerres, se laissant adorer et révérer de plusieurs comme femme sanctifiée, faisant d'autres œuvres damnables en divers cas trop longs à rapporter, toutefois bien connus en plusieurs lieux, excès dont presque toute la chrétienté a été fort scandalisée.

« La divine puissance a eu pitié de son peuple fidMe ; elle ne Tapas laissé longtemps en péril, elle n'a pas souffert qu'il demeurât dans les vaines, dangereuses erreurs et crédulités où il se jetait si malheureusement ; sa grande miséricorde et clémence a voulu permettre que ladite femme ait été prise en votre armée dans le siège que vous teniez alors devant Compiègne, et que par votre bon moyen *, elle ait été mise en notre obéissance et domination.

« L'évêque dans le diocèse duquel elle avait été prise nous ayant requis de la lui faire délivrer, vu qu'il était son juge ordinaire ecclésiastique, et qu'elle était notée et difl'amée pour crimes de lèse-majesté divine, nous, tant pour la révérence de notre sainte mère Eglise dont, comme il est de raison, nous voulons préférer les saintes ordonnances à nos propres faits et volontés, que pour l'honneur et l'exaltation de notre sainte foi, lui flmes bailler ladite Jeanne pour que son procès lui fût fait, sans vouloir que les gens et les officiers de notre justice séculière en tirassent aucune vengeance ou châtiment, quoique nous eussions pu raisonnablement et licitement le faire, attendu les grands dommages et désastres, les horribles homicides et détestables cruautés, et les autres maux innombrables qu'elle avait commis à l'encontre de notre seigneurie, et du peuple loyal qui nous est resté obéissant.

« Cet évèque, après s'être adjoint le vicaire de l'inquisiteur des erreurs 6l hérésies, après avoir appelé un grand et notable nombre de solennels maîtres et docteurs en théologie et en droit canon, commença le procès ^grande solennité et avec la gravité réclamée par semblable aflaire. Lui, et ledit inquisiteur, juges en cette partie, ayant par plusieurs^ et diverses journées interrogé ladite Jeanne, firent mûrement examiner ses aveux et ses assertions par lesdits maîtres et docteurs, et généralement par toutes

t. Dans la lettre aux autres princes chrétiens, Ton ne trouve pas ce membre de phrase.

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