‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 178 sur 327 · III · texte numérisé non relu

III

les facultés de notre très chère et très aimée fille, TUnivcrsité de Paris, à laquelle lesdits aveux et lesdites assertions furent envoyés. Après délibération et discussion, lesdits juges trouvèrent cette Jeanne superstitieuse, devineresse, idolâtre, invoqueresse des diables, blaspbémeresse envers Dieu, ses saints et ses saintes, schismatique, et, par bien des fois, errante en la foi de Jésus-Christ.

« Pour la réduire et ramener à l'unité et à la communion de notre mère sainte Église, pour la purifier de si horribles, détestables et pernicieux crimes et péchés, guérir son âme et la préserver de perpétuelle peine et damnation, elle fut souvent, pendant bien longtemps, très doucement et très charitablement admonestée de rejeter et de détester toutes ces erreurs, et de vouloir retourner ainsi humblement dans la bonne voie et droit sentier. Mais le très périlleux et divisé {sic) esprit d'oi^ueil et d*outrageuse présomption, qui s'efforce toujours d'empêcher et perturber l'union et la paix des loyaux chrétiens, occupa tellement et tint si bien en ses liens la volonté d'icelle Jeanne que, malgré toutes les saines doctrines ou conseils, malgré toutes les douces exhortations qu'on lui administra, son cœur endurci et obstiné ne se voulut humilier ni amollir ; au contraire elle se vantait souvent que toutes les choses qu'elle avait faites étaient bien faites, qu'elle les avait faites du commandement de Dieu et des saintes Vierges qui lui avaient visiblement apparu ; et, ce qui pis est, elle ne reconnaissait et ne voulait reconnaître [d autre jugé] en terre que Dieu et les saints du paradis, refusant, récusant le jugement de Notre Saint-Père le Pape, du Concile général et de toute l'Église militante.

« Les juges ecclésiastiques, voyant sa volonté si profondément et si longtemps endurcie et obstinée la firent amener devant le cierge et le peuple assemblé en très grande multitude. Là, solennellement et publiquement, pour l'exaltation de notre foi chrétienne, Textirpation des erreurs, l'édification et l'amendement du peuple chrétien, furent, par un notable maître en théologie, prêches, exposés et déclarés ses cas, crimes et erreurs ; et derechef elle fut charitablement admonestée de retourner à l'union de la sainte Eglise, et de corriger ses fautes et errements ; en quoi elle demeura encore pertinuce et obstinée. Ce que considérant, les juges procédèrent à prononcer contre elle la sentence introduite et ordonnée par le droit en pareil cas. Mais avant que la sentence fût lue dans son entier, elle commença le semblant de muer son courage, disant qu'elle voulait retourner à sainte Église ; ce que les juges et le clergé ouïrent volontiers et avec joie ; ils la reçurent bénignement [à pénitence\ espérant que par ce moyen son âme et son corps seraient rachetés de perdition et de tourments. Elle se soumit donc à rordonnance de sainte Église, révoqua de sa bouche et abjura publiquement ses erreurs et

détestables crimes, signant de sa propre main la cédule de cette révocation et abjuration. Par suite, notre compatissante mère sainte Église, se réjouissant de voir la pécheresse revenir à pénitence, voulant ramener avec les autres la brebis qui, après s'être égarée et fourvoyée dans le désert, était trouvée et recouvrée, mère sainte l%lise condamna icelle Jeanne à la prison pour y faire une salutaire pénitence. Mais elle n'y fut guère, sans que le feu de Torgueil qui semblait s'être éteint ne se réembrasât par les souffles de Tennemi, et n'éclatât en flammes pestilentielles; la malheureuse femme rechuta dans les erreurs et faux emportements, qu'elle avait proférés par avant et, comme il vient d*ètre dit, révoqués et abjurés.

« Pour ces faits, conformément à ce qu'ordonnent les jugements et institutions de sainte Église, afin que dorénavant elle ne contaminât pas les autres membres de Jésus-Christ, elle fut de nouveau prèchée publiquement ; et comme retombée es crimes et fautes par elle accoutumés, elle fat délaissée à la justice séculière qui incontinent la condamna à être

brûlée.

« Voyant sa fin approcher, elle connut pleinement et confessa que les esprits qu'elle disait lui avoir souvent apparu étaient mauvais et mensongers, que fausses étaient les promesses qu'ils lui avaient faites plusieurs fois de la délivrer ; et elle confessa ainsi qu'elle avait été par eux moquée

et déçue.

« Elle fut, par la justice séculière, menée, tout enchaînée, au Vieux- Marché dedans Rouen, et là elle fut publiquement brûlée, à la vue de tout le peuple. »

Le roi d'Angleterre signifia par lettres ce qui s'était passé au duc de Bourgogne, afin que cette exécution de justice, fût, par le duc et par les autres princes, publiée en divers lieux, et que leurs gens et leurs sujets fassent dorénavant plus affermis et mieux avertis de ne pas donner créance à telles ou semblables erreurs que celles qui avaient régné à l'occasion de la Pucelle.

[Cest ainsi que le chroniqueur termine son récit sur la Vénérable.]

*• Texte : enrageries.

A défaut du nom de l'auteur jusqu'ici inconnu, Ton désigne sous ce nom un Abrégé d'histoire universelle^ de la création du monde à Tan 1433, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque nationale, inscrit dans le fonds français, sous le numéro 23 0i8. Ces sortes de productions, nombreuses au XV' siècle, n'ont de valeur que pour les temps contemporains ou quasi contemporains de l'écrivain. C'est alors un récit datant de l'époque des événements racontés. Telle est, pour la fin du xiv* siècle et le commencement du xv% la Chronique, dite des Cordeliers, parce qu'elle provient du couvent de ces religieux, à Paris.

M. Douet d'Arc, le premier, a inséré, à la suite de son édition de Monstrelet, un fragment de la Chronique des Cordeliers de 1400 à 1422. U n'atteint donc pas l'histoire de la Pucelle. Vallet de Viriville et Siméon Luce en ont cité plusieurs passages ayant trait à la Libératrice. Quicherat ne semble l'avoir connue qu'à la fin de sa vie. Il en parle ainsi dans un de ses derniers écrits : « L'auteur, dit-il, à en juger par son langage était Picard. Il était Bourguignon déclaré. Ses informations, sans être des plus sûres, lui ont appris des choses que les autres chroniqueurs ont ignorées. Il fut en situation de se procurer des pièces officielles, de celles du moins que le gouvernement anglo-bourguignon faisait circuler. Il donne in extenso le texte de l'armistice conclu entre Charles Vil et le duc de Bourgogne, et ce texte est à lui seul d'une importance capitale. »

Cette appréciation nous paraît fort juste. Les chroniqueurs donnent à entendre à l'envi, quand ils ne le disent pas expressément, qu'il se passa quelque chose de louche dans l'assaut contre Paris. La clef de l'énigme nous est fournie par la Chronique des Cordeliers. Il a fallu traîner Charles VII de Compiègne et de Senlis à Saint-Denis. L'explication est dans la pièce couchée tout au long dans la Chronique des Cordeliers. Le 28 août, il avait signé, à Compiègne, une trêve avec le duc de Bourgogne, trêve exécutoire dès le jour môme, en vertu de laquelle il y avait suspension d'hostilité jusqu'à Noël. Les Anglais étaient libres d'y adhérer ; le duc était autorisé à défendre Paris, c'est-à-dire à repousser les troupes de Charles VII et la Pucelle elle-même.

« NoTREDiT COUSIN DE BOURGOGNE, lira-t-on dans le texte j pourra , durant ladite trêve, s'employer lui et ses gens à la défense de la ville de Paris et résister à ceux qui voudraient faire la gueire ou porter dommage à cette ville, »

Ceux qui voulaient faire la guerre à Paris, c'était avant tous la Pucelle qui, depuis son apparition, ne cessait de répéter qu'elle y introduirait le roi.

Et c*est lorsque tout lui a réussi, alors que les villes s'ouvrent d'ellesmêmes, lorsqu'elle va frapper ce coup décisif, que l'on conclut secrètement des trêves avec ses ennemis, qu'on autorise ces mêmes ennemis à la combattre et à combattre ceux qui la suivent ! C'était toute aberration. On est autorisé à tout supposer de la part des conseillers qui avaient amené le faible monarque à apposer sa signature au bas d'un acte semblable.

Le Bourguignon, paraît-il, avait promis de donner Paris au roi. Devaiton croire à sa parole plus qu'à celle de l'Envoyée du Ciel qui disait alors sans doute ce qu'elle répétait plus tard, qu'avec le Boui^uignon on n'aurait la paix qu'au bout de la. lance ? Il en profita pour introduire dans Paris risle-Adam et une élite de ses gens de guerre, pour y venir luimême avec le faste décrit par Monstrelet, pour y conclure l'étrange traité par lequel il devenait gouverneur de Paris, jusqu'à l'arrivée du jeune roi d'Angleterre en France. Position étrange au suprême degré. Comme duc de Boui^ogne il ne pouvait pas combattre Charles VII, mais il le pouvait comme gouverneur de Paris au nom des Anglais, qui n'adhérèrent pas à la trêve. Monstrelet nous a dit que ses gens se prévalurent de pareil titre, et qu'ils continuèrent la guerre, non comme au service du duc de Bourgogne, mais comme au service des Anglais. Quant au duc lui-même, il profita des trêves qui furent prolongées jusqu'à Pâques pour célébrer son mariage avec la fille du roi de Portugal et se préparer, ainsi qu'il a été dit, à reprendre ostensiblement la guerre à l'expiration des trêves, ce qu'il fit.

Il fallait ce nouveau trait de ressemblance de la Libératrice avec son Seigneur, avec celui dont la vertu la remplissait. Le voilà. D'elle aussi on peut dire : « Elle est venue parmi les siens, et les siens ne l'ont pas 7'eçue)). L'histoire n'a rien à dissimuler. Elle a le regret de dire que l'àme de <îette louche diplomatie fut l'archevêque-chancelier, Regnault de Chartres. Le prolongement de la trêve fut vraisemblablement son œuvre. Le Gallia ^l^liana nous dit qu'en octobre 1429 il était à Saint-Denis, en conféwnces si secrètes qu'elle ne sont connues que de Celui qui connaît tout^

i. Qallia christ, t. IX, col. 139.

La Chronique des Cordeliers, très brève sur la première partie de la vie guerrière de la Pucelle, a de fort précieux détails sur ce qui suivit l'assaut contre Paris. Elle confond les temps, en rapportant la rencontre de Montépilloy et la soumission des villes du Valois et du Beauvaisis après la tentative contre Paris.

Le chroniqueur constate à plusieurs reprises que tout se faisait par la Pucelle et n'a pas un mot défavorable. Ceux qui lui reprochent la phrase par laquelle, parlant de la tentative d'évasion de Beaurevoir, il écrit : « Par son malice^ elle (la Pucelle) quida escapper par les fenêtres^ mais ce à quoy elle s'avaloit rompy », attribuent au mot malice un sens qu'il n'a pas sous la plume de l'auteur. Il signifie ici: adresse^ habileté^ comme il le conserve encore dans la locution : ce n'est pas malin. Qui donc a vu un mal moral dans l'acte d'un prisonnier de guerre cherchant à s'évader? La Chronique nous fournit une excellente excuse pour une faute avouée par la prisonnière, mais dénuée de la gravité que beaucoup d'historiens lui attribuent. La Pucelle ne s'est pas jetée simplement par la fenêtre du donjon, elle a cherché à se laisser glisser par un appui qui s'est rompu.

Le style de la Chronique est embarrassé. On pourra en juger par le texte qu'on trouvera presque entièrement aux Pièces justificatives.

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