LA CHRONIQUE DE GEORGES GHASTELLÂIN
qui pouvait porter les armes, soit à pied, soit à cheval, au nombre de cinq cents hommes ; elle se décida à venir fondre sur le logis qu'occupait Messire Baudot de Noyelle, chevalier bien hardi, vaillant, que ses hauts faits ont depuis fait élire pour frère de l'Ordre ; il campait, comme vous avez ouï, à Mai^ny, au bout de la chaussée.
Or, le hasard voulut que le comte de Ligny, le seigneur de Créquy, et plusieurs autres chevaliers de l'Ordre fussent partis de leur logis qui les tenait à Clairoy, avec l'intention de venir au logis de Messire Baudot. Ils venaient tout désarmés, sans penser à avoir à combattre, en capitaines qui vont d'un campement à un autre campement. Comme ils cheminaient en devisant, ils entendirent une très grande clameur et le bruit d'une mêlée au lieu vers lequel ils se dirigeaient. La Pucelle y était déjà entrée, et elle commençait à tuer et à abattre gens par terre, comme si tout eût été sien. Les seigneurs envoyèrent hâtivement quérir leurs armes, et, afin de secourir Messire Baudot, mandèrent venir leur gens ; et avec ceux de Margny qui étaient pour la plupart désarmés et pris au dépourvu, ils commencèrent à faire ii rencontre de leurs ennemis toute aigre et fière résistance. Parfois les assaillants furent raidement repoussés, d'autres fois aussi ceux qui étaient assaillis, pressés de près, avaient bien dur souffrir, parce qu'ils étaient surpris, épars et non armés. Mais le bruit qui se faisait entendre de partout, la grande confusion des voix qui se mêlaient, fit venir des gens de tous côtés et affluer vers les Bourguignons plus de secours qu'il n'en fallait. Le duc lui-même et ceux de son logis qui étaient loin s'aperçurent assez promptement de ce qui se passait, et s'apprêtèrent à venir à Margny et y vinrent en effet; mais avant que le duc pût arriver avec les siens, les Bourguignons avaient déjà repoussé les Français bien arrière de leur logis.
Les Français commençaient à se retirer tout doucement avec leur Pucelle, comme gens qui ne trouvaient pas avantage sur leurs ennemis, mais plutôt péril et dommage. Ce que voyant, les Bourguignons, émus de sang, non contents de les avoir chassés en se défendant, s'ils ne leur causaient pas une plus grande perte en les poursuivant de près, se jetèrent valeureusement sur eux à pied et à cheval, et leur portèrent grand dommage.
La Pucelle passant nature de femme soutint le grand faix du combat, et se donna beaucoup de peine pour sauver sa compagnie de perte, demeurant à l'arrière comme chef du troupeau et la tète la plus vaillante \ La fortune permit que ce fut la fin de sa gloire, son dernier combat, et
1. La Pucelle, passant nature de femme, soutint grand fès, et mist beaucoup peine à sauver sa con^agnie de perte, demorant derrier comme chief et comme la plus vaillant du troupeau.
qu'elle ne dut plus porter les armes. Un archer, raide homme et bien aigre, outré de dépit qu'une femme dont il avait tant ouï parler pût prétendre à repousser tant de vaillants hommes, ainsi qu'elle Tavait entrepris, la prit de côté par sa huque* de drap d'or, et, la tirant du cheval, la fit étendre de son long à terre. Malgré ses efforts, et quelque peine que prissent ses gens pour la secourir, elle ne put y être remontée. Un homme d'armes, nommé le bâtard de Wandonne, qui survint au moment de sa chute, la pressa de si près qu^elle lui donna sa foi parce qu'il se disait homme noble. Plus joyeux que s'il avait eu un roi entre SES mains S il l'amena hâtivement à Margny, et là la tint en sa garde jusqu'à la fm du combat. Furent pris auprès d'elle Poton le Bourguignon, un gentilhomme d'armes du parti français, le frère de la Pucelle, son maître d'hôtel, et quelques autres en petit nombre qui furent menés à Margny, et mis sous bonne garde.
Les Français voyant la journée tourner contre eux, et leur coup de main de petit profit, se retirèrent dans le plus bel ordre qu'ils purent, dolents et confus. De l'autre côté, Bourguignons et Anglais, joyeux de leur capture, retournèrent au logis de Margny, où le duc arrivait avec tous ses gens, pensant venir à temps pour la mêlée, lorsque tout était déjà fait, et qu'était mené à terme tout ce qui pouvait s'en faire. On lui dit ce que l'on venait d'acquérir, et comment la Pucelle était prisonnière avec quelques autres capitaines. Qui en fut très joyeux? ce fut lui*. Il alla la voir et la visiter, et échangea avec elle quelques paroles qui ne sont pas venues jusqu'à moi ; je ne m'en enquis pas plus avant; il la laissa là, et la mit en la garde de Messire Jean de Luxembourg, qui l'envoya en son château de Beaurevoir, où elle demeura longtemps prisonnière.
Chapitre xlvii. — Comment Jehanne la Pucelle fut jugiée et arse à Rouen.
On a bien mémoire comment cette femme que les Français appelaient la Pucelle avait été prise dans une sortie qu'elle fit devant Compiègne contre les Bourguignons, et comment Messire Jean de Luxembourg la tint pendant quelque temps prisonnière en son château de Beaurevoir* 11 l'envoya ensuite à Rouen entre les mains du roi anglais et de ses officiers pour la faire dûment interroger et examiner sur son état et sa con-
1. Dans le texte de M. de Lettenhove on lit : « manteau de drap d'or ».
2. Texte : Plus joyeulx que sHl eust eu ung roy entre ses mains»