CHAPITRE II
CAMPAGNE DE LA LOIRE
Sommaire : 1. — La joie du roi à la nouvelle de la délivrance d'Orléans. — 11 convoque sa noblesse. — Sentiments divers de la cour sur la Pucelle. — Réunion des capitaines à Orléans. — Autorité que s'attribue la Pucelle.
II. — Siège de Daugency. — Message à Talbot qui promet secours et en demande à Bedford. — Il envoie Fastolf auquel Wavrin est attaclié. — Arrivée et arrêt à Janville.
III. — D*après Wavrin, les Français se seraient détachés du siège de Baugency pour venir assiéger et prendre Jargeau. — La garnison anglaise de La Ferté-Ilubert vient fortifier celle de Baugency. — 11 n'est bruit que de la Pucelle. — Les Anglais à Janville avertis de la prise de Jargeau et de Meung. — Talbot y rejoint Fastolf.
IV. — Délibération sur le parti à prendre. — Fastolf est d'avis qu'il ne faut pas combattre. — Opposition de Talbot. — On se met en campagne. — Nouvelle et inutile insistance de Fastolf. — Ils se dirigent vers Baugency. — Ils rencontrent l'armée française en ordre de bataille sur une hauteur. — Elle renvoie la bataille au lendemain.
V. — Les Français font dire aux assiégés de Baugency qu'ils ne seront pas secourus. — Perplexité de ces derniers. — Ils en viennent à composition et se retirent. — La Pucelle persuade aux Français d'aller à la recherche des Anglais. — Leur armée s*accroit chaque jour. — Dans quel ordre elle se met en marche. — Prophétie de la Pucelle.
VI. — L*armée anglaise à Meung. — Elle canonne le pont durant toute la nuit. — Elle se dispose à lui donner Tassaut le matin lorsqu'arrive la nouvelle de la reddition de Baugcncy. — Elle rétrograde en bon ordre à travers la Beauce. — La disposition de Tarmée. — Les coureurs annoncent que Tarmée française est à leur poursuite. — Talbot se prépare à l'attendre aux haies de Patay. — Ses mesures. — Les Français, avertis par un cerf, fondent sur les Anglais avant que le gros de Tarmée ait joint l'avant-garde. — Fastolf se hâtant pour cette jonction, ce mouvement est pris pour une fuite par Tavant-garde qui se débande. — Désespoir de Fastolf que Ton presse de fuir. — Les Français complètement maîtres. — Pertes des Anglais. — Fastolf et Wavrin fuient jusqu'à Étampes, jusqu'à Corbeil. — Les Français couchent à Patay, rentrent à Orléans. — L'honneur de la victoire attribué à la Pucelle.
Après la levée du siège, les Français qui étaient dans Orléans, spécialement les capitaines et Jeanne la Pucelle, d'un commun accord envoyèrent leurs messages devers le roi Charles, annoncer les victorieuses besognes ci-dessus racontées et, par eux accomplies, comment à la fin les Anglais ses ennemis avaient abandonné le siège de devant Orléans, et s'étaient retirés dans leurs garnisons.
De ces nouvelles, le roi fut joyeux et en remercia moult humblement son Créateur. Bientôt après les capitaines qui se trouvaient à Orléans écrivirent conjointement au roi, lui demandant que le plus grand nombre de gens d'armes et de trait qu'il pourrait trouver, il les envoyât diligemment vers eux, avec quelques grands seigneurs pour les conduire, afin qu'ils pussent aller charger leurs ennemis qui en ce moment les redoutaient fort, surtout à cause du bruit de la Pucelle dont il était déjà grande renommée par le pays. On en faisait grandes devises en la chambre du roi, quelques-uns disant que tous les exploits se faisaient par ses conseils et entreprises, les plus sages ne sachant que penser d'elle.
Les capitaines écrivaient encore au roi que lui-même en personne tirât en avant dans le pays, que, pour attirer le peuple, sa présence vaudrait plus que celle d'un grand nombre d'autres hommes. Ces nouvelles furent moult agréables et firent grand plaisir au roi et à ceux de son conseil. Incontinent furent mandés avenir devers lui le connétable de France *, le duc d'Alençon, le seigneur d'Albret, et plusieurs autres grands seigneurs, qui pour la plupart furent envoyés à Orléans; et le roi d'un autre côté, certain temps après, vint à Gien avec un grand nombre de gens de guerre. Les capitaines qui les premiers étaient venus à Orléans tinrent avec les seigneurs dernièrement venus de grands conseils, pour décider s'ils poursuivraient les Anglais pour les jeter hors des places qu'ils tenaient au pays
1 . Le roi fut fort loin de mander le Connétable, et il faut attribuer à la Pucelle les instances de se mettre en chemin que le chroniqueur attribue aux capitaines.
deBeauce^ou autrement. La Pucelle était toujours appelée ences conseilsj elle était alors en grand règne, et elle voulait que toutes choses se gouvernassent par elle et se conduisissent à son plaisir.
Finalement de la mi-mai que le siège avait été levé de devant Orléans, i rentrée du présent mois (juin), les Français se mirent aux champs au nombre d'environ cinq à six mille combattants, tous gens d'élite, très experts et habiles en fait de guerre. Tous ensemble, ils tirèrent vers Baagency *, séant à deux lieues de Meung-sur-Loire, et ils y mirent le siège. En cette place étaient en garnison un Anglais-Gascon nommé Mathago *y Messire Richard Guettin et un autre ancien chevalier anglais. Ils se laissèrent enclore et assiéger là dedans ; ils y furent fortement molestés et leurs murs durement battus de canons et engins à pierres, qui, nuit 6t jour, ne cessaient de rebondir. Ils étaient pareillement servis d'autres divers engins de guerre et subtils moyens d'attaque ', en sorte qu'il était impossible aux assiégés de tenir longtemps s'ils ne recevaient pas de secours.
Dans une saillie qu'ils firent sur les ennemis, ils mirent hors de lu place un messager qui, chevauchant avec grande diligence, arriva jusqu'au seigneur Talbot, pour lequel il portait des lettres de créance.
Il lui exposa la charge qu'il avait de par les assiégés, et celui-ci Toyant parler lui dit qu'il y pourvoirait le plus bref que faire il le pourrait; qu'il recommandait aux compagnons qui l'envoyaient de faire bonne diligence* et bon devoir, de se défendre, que brièvement ils auraient bonnes lio-uvelles de lui, car à la vérité il désirait moult les secourir, ainsi qu'il ^n était bien raison, vu qu'ils étaient de ses gens.
Lie seigneur de Talbot annonça donc le plus tôt qu'il pût toutes ces
ïiouvelles au duc de Bedford qui fit promptement appareiller des gens
dans les contrées tenant la querelle du roi Henri. Vinrent ceux qui
fixrent mandés, et moi-môme acteur dessus dit, qui en ce temps étais
nouvellement revenu des marches de l'Orléanais... De retour à Paris vers
le régent avec environ six-vingts combattants, il me retint dès lors de
*• C'est une erreur. Wavrin fait venir deux fois la Pucelle au siège de Daugency, et prolonge le siège de cette place bien plus qu'il ne le fut en réalité. Le i 1 juin, Tarmée '^DÇaise vint assiéger Jargeau, le 17 Baugency. 11 est vraisemblable que le messager, *I^*il dit être parti de Baugency, partit en réalilé de Jargeau.