‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 211 sur 327 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sommaire : 1. — Fantaisies de Saint-Rémy sur les personnages qui apparaissaient à la Pucelle, et la manière dont elle entra en scène. — Il ne donne pas idée des combats engagés pour la délivrance d*Orléans. — Il constate la frayeur des Anglais, et leur foi à une prophétie sur leur expulsion par une Pucelle. — Il ne fait qu'indiquer la prise de Jargeau, la victoire de Patay, attribuée à ce que les Anglais furent surpris changeant leur position de combat.

II. — Confiance inspirée par la Pucelle aux hommes d*armes et au Dauphin. — La campagne du sacre seulement indiquée. — Erreurs dans 1 enumération de ceux qui y prennent part.

IIL — Campagne après le sacre. — Erreur du chroniqueur qui met Mitry près de La Victoire.

IV. — La rencontre des deux armées près de Montépilloy. — Détails. — Les Français auraient été les premiers à se retirer. — Les Anglais tiraient leurs vivres de Senlis.

V. — Le roi à Compiègne. — Les défenseurs de Paris constitués par le régent, qui va au secours de la Normandie. — Le roi venant à Saint-Denis sur la promesse de la Pucelle de lui livrer Paris. — Assaut. — Départ du roi .

VI. — Siège de Choisy. — Le passage de l'Oise à Pont-l'Évéque gardé par les Anglais. — Vive attaque de la Pucelle repoussée. — Choisy enlevé. — Le siège de Compiègne par le duc de Bourgogne et les Anglais. — La Pucelle s'y introduit. — D'après le chroniqueur elle aurait promis de prendre le duc de Bourgogne. — Portrait de la Pucelle sortant contre les assiégeants. — Le combat. — La Pucelle protégeant la retraite. — Sa prise. — Joie du duc de Bourgogne. — Les hommes qui avaient cru à la Pucelle traités de gens de léger entendement.

Chapitre eux. — Comment la Pucelle Jehanne vint en bruit et fut amenée au siège d'Orléans, — Comment elle saillit avec les Fraiichois sur les Anglois et fut le siège abandonné.

Or il convient de parler d'une aventure qui advint en France, la nonpareille, je crois, qui y advint jamais. En un village sur les marches de Lorraine, il y avait un homme et une femme, mariés ensemble, qui eurent plusieurs enfants, parmi lesquels une jeune fille, qui, dès Tâge de sept à huit ans, fut mise à garder les brebis aux champs et fit longtemps ce métier.

Or, du temps qu'elle avait ou pouvait avoir dix-huit ou vingt ans, il est vrai qu'elle put dire qu'elle avait souvent des révélations de Dieu ; que vers elle venait la glorieuse Vierge Marie accompagnée de plusieurs anges, saints et saintes, parmi lesquels elle nommait Madame sainte

Catherine, et David le prophète, avec sa harpe qu'il sonnait mélodieusement*. Elle disaitenfin, entre les autres choses^ avoir eu révélation de la part de Dieu, par la bouche de la Vierge Marie, de se mettre en armes, et que par elle, Charles, Dauphin du Viennois, serait remis en sa terre et seigneurie, et qu'elle le mènerait sacrer et couronner à Reims.

Ces nouvelles vinrent à un gentilhomme de la marche qui l'arma, la monta d'un cheval, et la mena à Orléans, à rencontre des Anglais qui y tenaient le siégea II y fit assembler le bâtard d'Orléans et plusieurs autres capitaines auxquels il conta ce que disait cette fille nommée Jeanne la Pucelle. De fait elle fut interrogée de plusieurs sages et vaillants hommes, qui se boutèrent en voie de la croire, et ajoutèrent en icelle si grande foi qu'ils abandonnèrent et mirent leurs corps en toute aventure {à tout hasard) avec elle'.

Il est vrai qu'un jour elle leur dit qu'elle voulait combattre les Anglais ; elle assembla ses gens, et se prit à assaillir les Anglais par leur plus forte bastille, que gardait un chevalier d'Angleterre nommé Cassedag (Glasdall). Cette bastille fut assaillie et prise de bel assaut par ladite Pucelle et par ses vaillants hommes, et Cassedas y fut tué ; ce qui sembla chose miraculeuse, vu la force de la bastille et les gens qui la gardaient. Le bruit de cette prise courut parmi les Anglais, et finalement quand ils ouïrent que pareille entreprise était l'œuvre de la Pucelle, ils furent très épouvantés. Ils disaient entre eux avoir une prophétie contenant qu'une Pucelle devait les jeter hors de France et les défaire de tous points. Ils levèrent le siège et se retirèrent dans quelques places de leur obéissance autour d'Orléans.

Parmi eux le comte de Suffolk et le seigneur de La Poule, son frère, se tinrent à Jargeau ; mais ils n'y restèrent guère que cette ville ne fût prise d'assaut. Le seigneur de La Poule et plusieurs Anglais y trouvèrent la mort. Les Anglais rassemblèrent leurs forces pour retourner à Paris vers le régent ; mais ils furent suivis de si près par les Dauphinois qu'ils se trouvèrent en ordre de bataille l'un devant l'autre auprès d'un village de la Beauce qui se nomme Patay. Les Anglais, espérant trouver une place plus avantageuse que celle où ils étaient, la quittèrent; mais les Dauphinois fondirent sur eux avec tant d'impétuosité qu'ils les défirent et les déconfirent de tous points. Là furent pris le comte de Suffolk, le

i. Jeanne n'a jamais dit avoir vu Notre-Dame, ni le roi David, ni sa harpe. Sonnait mdlodieusement d'après le dernier éditeur de Le Fèvre, M. François Morand, tandis que Quicherat écrit sonnait merveilleusement,

2. Inutile de faire remarquer comment tout cela est mutilé et inexact.

3. Il faut avoir pour le surnaturel l'horreur de Quicherat pour mettre au nombre des bons chroniqueurs celui qui résume avec une pareille désinvolture tout ce qui a précédé la délivrance d'Orléans, et cette délivrance elle-même.

seigneur de Talbot et tous les capitaines excepté Messire Jean Fastolf ; ce dont il eut dans la suite de grands reproches étant chevalier de la Jarretière. Cependant il s'excusa fort, disant que si on eût voulu Ten croire, la chose ne fût pas ainsi advenue de leur part. Les Anglais furent ainsi déconfits, et cette bataille se nomma la bataille de Patay.

Chapitre cxx. — Comment le Dauphin fut couronné roy de France à Reims. — De plusieurs villes qui se rendirent à luy. — Comment le duc de Bethfort lui alla allencontre et présenta la bataille, — Des faicts de la Pucelle quy mena le roy devant Paris.

Vous avez ouï comment Jeanne la Pucelle fut tellement en bruit parmi les gens de guerre, que réellement ils croyaient que c'était une femme envoyée de par Dieu, par laquelle les Anglais seraient reboutés hors du royaume.

Cette Pucelle fut menée vers le Dauphin qui la vit volontiers, et, comme les autres, ajouta en elle grande foi ^ Il fit un grand mandement {appel) auquel répondirent nombre de princes de son sang, c'est à savoir les ducs de Bourbon, d'Alençon et de Bar, Arthur, connétable de France, les comtes d'Armagnac, de Pardiac* et de Vendôme, le seigneur d'Albret, le bâtard d'Orléans, le seigneur de La Trémoille, et plusieurs grands seigneurs de France et d'Ecosse. Très grande fut Tarmée du Dauphin avec laquelle il se tira droit à Troyes-en-Champagne ; la ville lui fut promptement rendue ; les habitants lui firent obéissance ; ainsi firent ceux de Châlons et de Reims. En cette ville de Reims il fut sacré, oint et couronné roi de France. Ainsi Charles, septième de ce nom, fut sacré à Reims, comme vous avez ouï.

Après que le roi eut séjourné un petit peu de temps en la ville de Reims, il s'en alla en une abbaye, nommée Corbigny, où Ton vénère'

1. Le chroniqueur semble indiquer que ce fut seulement après la délivrance d^Oriéans que Charles Vil vit la Pucelle : cela suffit pour apprécier la valeur de sa Chronique.

2. Le duc de Bar, le Connétable, le comte de Pardiac n'étaient pas de la campagne du sacre.

3. Où on aoure. Le mot aoure, adorer, dans les chroniqueurs comme dans la Sainte Écriture, n'était pas, comme il l'est aujourd'hui, réservé au culte de latrie.

saint Marconi, là où Ton dit qu'il prend la dignité et le privilège de guérir les écrouelles.

Ces choses faites, il passa la rivière de Marne et se trouva à Crépyen-Valois.

Quand le régent sut que le roi avait été sacré à Reims et qu'il marchait par le pays pour tirer droit à Paris, il assembla une grande compagnie d'Anglais et de Picards entre lesquels étaient Messire Jean de Créquy, Messire Jean de Croy, le bâtard de Saint-Pol, Messire Hue de Lannoy, sage et vaillant chevalier, Jean de Brimeu et d'autres, qui se trouvèrent en grande puissance en un village nommé Mitry-en-France, et les Français et leur puissance étaient en un autre village nommé... (Thieux)... à deux lieues près de Crépy-en-Valois, et là étaient le duc d'Alençon, la Pucelle, et plusieurs autres capitaines. Le régent, qui désirait la bataille contre les Français, approcha d'eux jusqu'à une abbaye qui s'appelle La Victoire, et qui n'est pas loin d'une tour qui s'appelle Mont-Epilloy. Il y arriva environ la mi-août l'an mil CCCCXXIX*.

Le roi ouït la messe à Crépy, puis monta à cheval armé d'une brigandine, et se tira aux champs où il trouva une grande et belle compagnie qui l'attendait. Toutefois le duc d'iVlençon et la Pucelle étaient déjà en avant et se trouvaient bien près des Anglais avant la venue du roi. Quand le roi fut arrivé, lui et ses gens ordonnèrent le gros de l'armée en un seul grand corps à cheval, et avec ce deux autres compagnies, par manière de deux ailes*, et avec cela le roi avait un grand nombre de gens de pied. Quant aux Anglais, ils ne formèrent de leurs combattants qu'un seul corps, et tous à pied, excepté le bâtard de Saint-Pol, Messire Jean de Croy et quelques autres en petit nombre, qui, voyant que parmi les Français les hommes d'armes ne descendaient pas à pied, montèrent à cheval.

Il faisait ce jour grande chaleur et merveilleusement grande poussière. Or il advint qu*à Tun des bouts de l'armée des Anglais, les Français firent tirer la plupart de leurs gens de trait, et avec une compagnie de gens à cheval ils assaillirent les Anglais. Il y eut de côté et d'autre maintes flèches tirées. Le régent, pour renforcer ses gens là où le combat était engagé, envoya une compagnie sans que ni les Français ni les Anglais

1. Ce résumé de la campagne qui suivit le sacre n'est pas seulement très fruste, il est inexact. Il confond Mitry et La V^ictoire, qui sont à huit ou dix lieues de distance.

2. Texte : Ordonnèrent une belle grande bataille à cheval et avec che deulx aultres cornpaignies à manière de deulx elles.

fissent changer à leurs armées leur ordre de bataille. Quand les Français virent que les Anglais et les Picards tenaient pied et combattaient vaillamment, ils se retirèrent et ils ne s'abordèrent plus ensuite Tun contre l'autre, sinon par escarmouches.

A ce que j'ai ouï dire, celui qui se montra ce jour le plus hommed'armes et rompit le plus de lances, ce fût le bâtard de Saint-Pol. Messire Jean de Croy y fut blessé d'un pied, et en resta estropié toute sa vie. Ainsi se passa cette journée, comme vous Tavez ouï, sans que autre chose y fût faite. Quand ce fut vers le soleil couchant, le roi se retira dans la ville de Grépy, et les autres dans les villages à Tenlour.

Or il faut parler des Anglais. 11 est vrai que quelques-uns s'aperçurent bien de la retraite des Français et qu'ils voulaient les poursuivre ; mais le régent, par crainte d'embûches, ne le voulut pas permettre; car, d'après ce que j'ai ouï du nombre des Français, ils étaient de cinq à six mille équipés de toutes pièces *. Quand les Français furent ainsi partis, les Anglais logèrent dans une abbaye des environs et envoyèrent quérir des vivres à Senlis^.

Le lendemain le roi et toute l'armée se mirent en belle ordonnance auprès de la ville de Crépy, avec leurs chariots et leurs bagages. Ces dispositions prises, le roi se mit aux champs, tourna le dos aux Anglais et s'en vint à Compiègne. Cette ville tenait le parti des Anglais ; mais sans aucune résistance, ouverture en fut faite au roi qui y fut reçu avec grande joie. Le roi y séjourna cinq jours, et y tint conseil sur ce qu'il avait à faire.

Quand le régent sut que le roi était entré à Compiègne sans aucune opposition, il craignit fort que plusieurs villes en l'obéissance des Anglais ne se tournassent du parti du roi. Cela fut cause qu'il retourna à Paris avec son armée ; là il laissa pour en avoir la garde Louis de Luxembourg évéque de Thérouanne, chancelier de France pour les Anglais, le seigneur de l'Isle-Adam, alors maréchal de France, et aussi plusieurs seigneurs d'Angleterre ; et il s'en alla en Normandie pourvoir à la garde des bonnes villes et forteresses.

Le roi après avoir séj ourné, comme il est dit, à Compiègne, prit avec son armée le chemin pour venir droit à Paris, la Pucelle lui ayant promis de l'y introduire et que de cela il ne devait concevoir aucun

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