LA PUCBLLE JUSQU'APRÈS LA VICTOIRE DE PATAY
Sommaire : Première lettre. — Le sort de la France lié à celui d'Orléans. — Treize bastilles. — Intervention du duc de Bourgogne à la prière des Orléanais aux abois. — Refus de Bedford. — Premières nouvelles reçues à Bruges de la délivrance d'Orléans. — Joie qu*y cause la défaite des Anglais. — Des prophéties annonçaient le relèvement de la fortune du Dauphin. — Premiers bruits sur Tapparition de la Pucelle, et sentiments qu'ils provoquent. — Ses promesses au Dauphin. — Dès le 46 janvier des marchands en écrivaient à Bruges de la Bourgogne. — Les moqueurs punis. — A ses réponses on dirait une autre sainte Catherine. — Délivrer la France n*était pas toute sa mission. — Apparition au roi. — Le Pape consulté. — Remarques sur cette lettre.
Deuxième lettre, — Fausses nouvelles écrites de Bruges. — Le pape consulté. — Remarques.
Troisième lettre. — Fausses nouvelles de la soumission de Rouen, de Paris, de la réconciliation des Français et des Anglais, et de la manière dont elle se serait opérée. — Pénitence imposée par la Pucelle. — Elle doit conduire le Dauphin à Rome pour Ty faire couronner. — Remarques sur ce qui a pu donner lieu à ces fausses nouvelles.
Quatrième lettre. — La Pucelle, ange du ciel. — Ses exploits : Baugency, Patay. — Conjectures que le Dauphin est à Paris, que Bedford est mis en déroute. — Intervention surnaturelle de Dieu en faveur de la France. — (Combien nécessaire. — Rapprochement entre Notre-Dame et la Pucelle. — Le relèvement de la France est la moindre partie de la mission de la Pucelle. — Remarques.
Cinquième lettre. — Confirmation de nouvelles déjà données. — Conjectures. — Remarques.
Copie d'une lettre de noble sire Pancrace Justiniani en date de Bruges, le 10 niai 1429 à son père Messire Marc Justiniani, reçue à Venise le 18 juin. Elle est ainsi conçue :
Messire, je vous ai écrit le 4 de ce mois. Je vous faisais savoir combien était fort le siège que les Anglais ont mis devant Orléans depuis un an et demi ^ Je vous écrivais en môme temps comment un coup de bombarde
1. Faute de transcription ; plus loin, Fauteur dit justement : « depuis la moitié d*une année ».
avait emporté le comte de Salisbury, leur général. A la suite de celle perte, les Anglais, sans épargner ni l'argent ni les hommes, se sonl efforcés de tout leur pouvoir de resserrer le siège, tant pour venger la mort de ce seigneur, que pour rester victorieux. En réalité, s'ils avaient pris Orléans, ils pouvaient facilement se rendre maîtres de la France, et envoyer le Dauphin vivre à l'hôpital. Les Anglais donc fortifiaient de jour en jour leurs positions; ils avaient élevé treize bastilles, si fortes qu'elles étaient comme inexpugnables.
Cela détermina les Orléanais à députer vers le duc de Bouiçogne pour se recommander à lui, et lui offrir de remettre spontanément leur ville entre ses mains. Le duc leur donna de bonnes paroles, et leur promit qu'à son pouvoir, il leur obtiendrait du régent de France, son beau-frère, de bonnes conditions, non seulement pour eux, mais aussi pour son cousin, le duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre.
Ledit seigneur se trouvant à Paris, sur la fin de l'autre mois, en pourparlers avec le régent, voulut en obtenir qu'il levât le siège d'Orléans aux conditions suivantes : lui duc de Bourgogne désignerait au nom de son cousin d'Orléans les gouverneurs de la ville ; la moitié des revenus serait au roi d'Angleterre, et l'autre moitié au duc d'Orléans pour son entretien. La ville serait à leurs ordres pour leur permettre à leur plaisir entrée et sortie. En outre, la commune d'Orléans serait tenue de payer chaque année au régent la somme de dix mille écus, destinés à soutenir la continuation de sa guerre.
Le régent en conclut qu'il déplaisait au duc de Bourgogne qu'Orléans vint entre ses mains. Persuadé que le siège était assez avancé pour qu'il en fût le maître dans peu de temps, il répondit qu'il ne souffrirait en aucune manière que les terres qui étaient de la couronne de France vinssent en d'autres mains que celles du roi ; qu'il était fort étonné que pareilles propositions fussent faites par le duc de Bourgogne qui, plus que tout autre, devait être jaloux qu'il en fût ainsi, qu'il paraissait que c'était tout le contraire ; qu'il recherchait les intérêts du Dauphin plus que ceux du roi et que son propre intérêt personnel. D'après ce que je crois, il y eut de part et d'autre de hautes et vives paroles. Ce que l'on sait bien, c'est que le duc de Bourgogne partit de Paris mal disposé. A environ dix jours de là, loin de Paris, il parla à l'ambassade d'Orléans, exposa comment les choses s'étaient passées, et finit par dire que le Dauphin et son parti en seraient bien attristés...
Le comte seigneur de Bourgogne est venu ici ; il y est encore aujourd'hui ; c'est, je pense, pour gagner du temps, etc. Depuis, sont arrivées des nouvelles de Paris, par des lettres, par des
sants, et qu'il voyait avec regret la partie adverse s'épuiser par la guerre. Que Dieu qui peut tout pense et pourvoie au bien des chrétiens. Je vous dis seulement que si Bourgogne voulait favoriser Tautre partie, ne f&tce que par la parole, d'ici à la Saint- Jean il n'y aurait pas en France un seul Anglais à combattre.
Avant ces nouvelles, il y a quinze jours, et depuis, on a constamment parlé de plusieurs prophéties trouvées à Paris et d'autres choses concernant le Dauphin, comme quoi il devait grandement prospérer. En vérité, j'étais d'accord sur cela avec un Italien d'honorable condition, cependant sans en faire grande manifestation. Beaucoup en faisaient les plus belles moqueries du monde, surtout d'une Pucelle gardeuse de brebis, originaire de vers la Lorraine. Il y a un mois et demi qu'elle alla vers le Dauphin, et refusa de s'ouvrir à tout autre qu'à lui personnellement.
En résumé, elle lui dit que Dieu l'envoyait vers lui ; qu'elle pouvait lui affirmer avec certitude qu'avant la Saint-Jean de juin prochain il entrerait à Paris ; qu'il livrerait bataille aux Anglais, serait indubitablement vainqueur, et [ainsi) entrerait à Paris, et qu'il serait couronné; qu'en conséquence il devait réunir des gens de guerre pour ravitailler Orléans et en venir aux mains avec les Anglais ; que la victoire était certaine, et qu'il les contraindrait de lever le siège à leur grande confusion. Je pourrais encore vous rapporter des faits bien étonnants ; je pourrais vous dire que par le moyen de cette Pucelle le Dadpuin a eu une VISION ; ce qui nous tient en suspens moi et tous les autres.
Je me trouve avoir des lettres de marchands qui font le négoce en Bourgogne et qui à la date du 16 janvier parlaient de ces événements et de cette demoiselle ; le souvenir en a été rafraîchi par une autre lettre du 28 [avril?) par laquelle on annonçait qu'au dire de cette même demoiselle, dans peu de jours, des hommes de renom feraient lever le siège d'Orléans.
Ce que je viens d'écrire est tiré point par point de lettres reçues. Ce qu'elles annonçaient s'est réalisé jusqu'à ce jour. Et on dit que celui qui écrit est un Anglais, nommé Lorenzo ***, bien connu de Maria, homme de bien et discret. Ce qu'il mande à ce sujet, ce que je lis dans les lettres de tant de personnes honorables, dignes de foi, me fait devenir fou. Il dit, entre autres choses, pour l'avoir vu, qu'il est bien clair que beaucoup de barons marchent à la suite de ladite demoiselle, et que bien des gens du peuple se rangent autour d'elle. Il ajoute que plusieurs, pour avoir voulu la tourner en dérision, sont certainement morts par mauvaise mort. Les lettres se terminent par ce que je vous ai raconté. Ce que Ton voit bien clairement, c'est qu'elle raisonne sans jamais se contredire; elle discute avec des maîtres en théologie si bien que l'on croirait que c'est une
autre sainte Galherine venue sur la lerre ; aussi beaucoup de chevaliers, l'entendant raisonner et exposer de telles merveilles, ne font chaque jour que trouver le miracle plus grand, au fur et à mesure qu'ils l'entendent s'expliquer sur de si étranges choses.
Avant que les Français fussent venus à Orléans, comme je l'ai dit, je ne savais que dire, ni ce que je devais croire, sauf que la puissance de Dieu est grande. N'étaient les lettres que j'ai reçues à ce sujet de Bourgogne, je ne vous en aurais rien dit, parce que tels récits passent aux oreilles des auditeurs pour des fables plutôt que pour toute autre chose. Enfin, tel que je l'ai acheté, tel je vous le vends.
Le mariage de Bourgogne avec la fille du roi de Portugal est conclu ; il sera facile à la dame d'arriver par des vaisseaux et des galères. Je crois, d'après les bruits qui courent, que ce seigneur fera une fôte magnifique.
Il a été dit depuis que ladite demoiselle doit' accomplir deux autres grands faits, après quoi elle doit mourir. Que Dieu lui donne aide, et, comme on le dit universellement, qu'elle ne se démente pas durant une vie longue et pleine de bonheur. Amen.
Le 18 juin il a été dit que Messire le Dauphin a envoyé une lettre au Pape de Rome.
Remarques. — [Il est manifeste que le dernier alinéa n'appartient pas à la lettre de Pancrace Justiniani en date du 10 mai. Morosini relate ce qui se disait à Venise vers la mi-juin.
Quant à la lettre elle-même, elle est de tout point remarquable, et par la confirmation qu'elle donne à des faits indiqués par d'autres documents, et par les faits nouveaux qu'elle relate.
A deux reprises, Justiniani nous dit que les bastilles anglaises étaient au nombre de treize, en quoi il est d'accord avec le chancelier Gousino t. Elles étaient regardées comme inexpugnables, et Orléans était réputé perdu ; c'est affirmé dans bien d'autres documents, que plusieurs auteurs modernes tentent inutilement d'infirmer. Orléans tombé, c'était la France conquise, dit-il avec beaucoup d'autres; le Dauphin pour vivre eût été réduit à l'hôpital, expression qui nous dit que la détresse personnelle du prince, mentionnée par d'autres contemporains, était bien réelle.
Est-il bien possible que l'on ait pu connaître à Bruges le 10 mai la levée du siège d'Orléans qui avait eu lieu le 8? Il semble que non. Pan èrace aura peut-être commencé sa lettre le 10, et l'aura continuée les jours suivants. En tout cas, il a écrit lorsqu'on recevait les premières nouvelles, ce qui explique les nombreuses inexactitudes qui se mêlent à
Tannonce du fait vrai dans sa substance. A noter qu'il relate Temploi d'un feu artistiquement préparé pour déloger Glacidas. En réalité, d après la Chronique de rétablissement de la Fête du 8 mai, on avait allumé sous le pont qui reliait les Tourelles au boulevard de la rive gauche une sorte de brûlot formé de matières infectes qui, parla fumée, incommodaient fort les défenseurs, devenus assiégés d'assiégeants qu'ils étaient, ainsi que l'indique une expression de la lettre.
Ce qui est surtout remarquable, et ce qui ne se trouve pas dans les autres documents, ou s y trouve si faiblement indiqué que les historiens modernes ne croient pas devoir en parler, ce sont plusieurs détails sur l'Héroïne elle-même.
A la mi-janvier 1429, elle faisait déjà assez de bruit pour que des marchands, probablement vénitiens, de la Bourgogne où ils se trouvaient, crussent pouvoir parler de sa personne et de ses promesses dans les lettres qu'ils écrivaient à Bruges. Pareil fait vient à l'appui de la conjecture émise dans la Paysanne et rinspirée\ d'après laquelle Jeanne a dû quitter Domrémy dans la dernière quinzaine de décembre.
Quinze jours avant la délivrance d'Orléans, un pressentiment général, objet des conversations à Bruges, annonçait une heureuse révolution dans la fortune du Dauphin. D'après Joseph de Maistre, ces sortes de pressentiments précèdent tous les notables changements dans l'univers. Le célèbre penseur en appelle à ce qui se passa avant 1 789 ; tout le moi^e,^^ dit-il, avait la conviction qu'on était à la veille de grands bouleversements.
Le fond des promesses faites par la Pucelle au Dauphin se trouve pal tout ; il y a cependant ici une particularité digne d'être remarquée. L enî trée du roi dans Paris est présentée comme l'objectif principal. Reims n'est pas môme nommé, quoiqu'il soit question du couronnement.
Des morts funestes frappent les contempteurs de la Pucelle. La déposition de Paquerel en offre un exemple terrifiant.
Aux réponses de l'Envoyée du Ciel, on croirait entendre sainte Catherine. C'était en effet sainte Catherine qui soufflait les réponses à sa fidèle disciple.
Ce qui est plus étonnant, c'est que le Dauphin aurait eu, lui aussi, une apparition surnaturelle. Aucun historien n'a remarqué que le 22 février Jeanne affirme la môme chose à Rouen. « Avant de me mettre à r œuvre ^ le roi a eu plusieurs apparitions et de belles révélations^. »
On disait à Venise que la délivrance de la France n'était pas toute la
U La Paysanne et nnspirée, ,. n,. *
2. Dixit quod aniequam rcx suus poncret eani in opus, ipse muUas habuit apparitioiies et revelaliones pulchras. (ProcèSj t. I, p. 50.)
lettre promise par le chroniqueur. Elle ne pouvait pas avoir été écrite de Paris toujours au pouvoir des Anglais.]
Au nom du Tout-Puissant Seigneur Dieu Étemel. Le 14 juillet, plusieurs lettres écrites d'Avignon par très noble personne Messire Jean de Molins nous ont appris comment Messire le Dauphin, toujours appuyé par la demoiselle, qui de son nom s'appelle Jeanne, demoiselle illuminée par le Saint-Esprit et inspirée de Dieu, est entré à Rouen le 23 juin. La ville s'est rendue d'elle-même, les Anglais en sont sortis et se sont enfuis miraculeusement. Ledit seigneur et roi a pardonné à tous, et la paix s'est faite.
Et depuis le 23, en la fête du Bienheureux Jean-Baptiste le Gracieux {Graziozo?)j le roi est arrivé à Paris. Tous les Anglais avec le duc de Bourgogne sont sortis à sa rencontre pacifiquement. Tous ensemble, mettant au milieu la demoiselle et le Dauphin avec ses barons et ses chevaliers, sont entrés à Paris, en se félicitant et s'encourageant. Le Dauphin a été proclamé suzerain de toutes les terres, châteaux et villes de France. De très grandes fêtes ont été célébrées; on s'est réjoui, la demoiselle était des fêtes. Pardon du passé pour tous ; il ne sera plus souvenir des torts qu'Anglais et Français se sont faits ; tous sont venus à contrition et à pénitence; pour conclusion bonne et parfaite paix.
La demoiselle a opéré la paix de la manière suivante : pendant un ou deux ans les Anglais et les Français et leurs rois devront se revêtir de draps gris brun avec une croix par-dessus ; ils jeûneront toute l'année, et le vendredi de chaque semaine au pain et à l'eau; ils ne connaîtront que leurs femmes légitimes, et ils promettront devant Dieu de ne vouloir à partir de ce jour ne se donner jamais en quelque manière que ce soit sujet de discorde.
On raconte encore que ladite demoiselle a dit à Messire le Dauphin qu'elle voulait le conduire à Rome pour le faire couronner roi de toute la France. Nous savons que tout ce qui a été dit de cette demoiselle s'est réalisé. Elle s'est trouvée toujours constante dans ses affirmations; elle est venue pour faire de magnifiques choses en ce monde. Amen.
Remarques. — [Les nouvelles données dans cette lettre sont fausses. Charles VII ne devait entrer à Rouen que dans vingt ans, à Paris dans sept ans. Morosini analyse la lettre de noble Jean de Molins. U peut se faire qu'il ait transcrit comme un fait accompli ce que celui-ci donnait
comme une conjecture probable. Il est certain que la nouvelle de la défaite de Patày consterna les Anglais. Quand elle fut donnée au conseil, aucuns (plusieurs), dit Monstrelet, se mirent fort à pleurer. On s'attendait à voir les vainqueurs fondre sur Paris. ChufTart écrit dans son Journal: Le mardi devant la Saint-Jean (21 juin) fut grande émeute (émoi) que les Arminalx dévoient entrer cette nuit à Paris, mais il n'en fut rieîi. Au loin on aura donné comme un fait accompli ce qui pouvait vraisemblablement se réaliser. La lettre de la Pucelle aux Anglais avait eu une divulgation fort étendue. Jeanne qui n'y dît rien du sacre à Reims y parle de rentrée du roi à Paris. On aura supposé qu'elle s'était portée sur la Capitale, aussitôt après la victoire de Patay.
La réconciliation était loin d'être opérée. C'était pourtant le but dernier poursuivi par la Pucelle ; elle ne faisait la guerre que pour arriver à une paix ferme et durable, qui, ainsi que le dit Gerson, permit de servir Dieu dans la justice et la sainteté.
En poussant la cour et l'armée à la confession, elle les exhortait par suite à la pénitence; elle la pratiquait elle-même avec une rigueur qui fait penser à ce que Louis de Gonzague devait faire après elle.
Dans les trois lettres citées, il est question de Rome, à laquelle l'accusée de Rouen devait, disent les témoins, faire des appels réitérés.]
Copie d'une lettre envoyée d'Avignon par noble personne Messire Jean de Molins, en date du 30 juin. En voici la teneur, ainsi que nous en avertissons par avance.
Je veux vous parler d'une gentille demoiselle des contrées de France ; je dirais mieux d'un bel ange venu et envoyé de par Dieu pour relever le bon pays de France qui était perdu sans ce secours. La demoiselle a nom Jeanne. Elle a été dans une infinité de lieux qui se sont soulevés contre les Anglais.
Elle a été ensuite dans une contrée qui s'appelle Baugency ; et elle a signifié au capitaine Talbot, un seigneur anglais, d'avoir à l'en mettre en possession, ce qu'il n'a pas voulu [d*abord\ ; toutefois Suffolk, autre seigneur anglais a tant fait en faisant valoir la puissance de la demoiselle, qu'il la lui a remise, et lui en a cédé l'entrée, à condition de conserver saufs les personnes et Tavoir. Il vint à la suite rendre ses hommages à la demoiselle, lui jura de ne plus s'armer en personne contre le roi de France, eut ainsi licence de se retirer, et il partit.
Il trouva en chemin quelques soldats anglais, levés parmi les Français
{faux Français)^ pour combattre la demoiselle, et dès lors ce seigneur Talbot, encore qu'il eût fait serment de ne pas prendre les armes contre la couronne de France, se mit dans la compagnie de ces Anglais. La demoiselle dit alors avec un cœur magnanime : « Allons vers lui, nous le battrons! » Ainsi fut fait. On en vint aux mains. Le combat fut long. A la fin trois mille cinq cents Anglais, d'autres disent trois mille furent tués; il y eut un égal nombre de prisonniers, en sorte qu'il n'en échappa pas un seul, chose d'autant plus merveilleuse que, du côté de la demoiselle, il ne périt pas vingt personnes. Tous les capitaines, de Scales et beaucoap d'autres ont été tués; Talbot a la vie sauve, mais est prisonnier.
Vous pouvez supposer que tout le pays presque jusqu'à Paris, Orléans, Reims, Chartres, et beaucoup d'autres villes dont je ne me souviens pas, auront fait leur soumission. Par suite je regarde comme certain qu'à cette heure le Dauphin est à Paris, et en est maître, tant d'Anglais ayant été tués ou faits prisonniers. Les Anglais doivent avoir perdu tout cœur. Le duc de Bedford^ qui est à Paris a, dit-on, demandé secours au duc de Bourgogne, mais nous savons que celui-ci ne lui a rien envoyé ; je pense qu'il {Bedford) aura été taillé en pièces, s'il n'a pas pourvu à son salut en fuyant ailleurs.
Voilà de bien grandes merveilles ! Qu'en deux mois une fillette ait conquis tant de pays sans hommes d'armes, c'est bien un signe manifeste que ces événements ne sont pas œuvre d'une vertu humaine, mais que c'est Dieu qui les accomplit. Dieu a considéré la longue tribulalion endurée par le plus beau pays du monde, dont les habitants sont plus chrétiens qu'en aucune autre contrée. Après Tavoir purifié de ses péchés et de son orgueil, Dieu a voulu l'aider de sa main, alors qu'il était sur le point de sa destruction finale.
C'était impossible à tout autre. Je vous affirme que sans rintervention divine, avant deux mois, le Dauphin aurait dû fuir et tout abandonner, car il n'aurait pas eu de quoi mettre sous la dent. Il ne lui serait pas resté un gros pour se soutenir avec ses cinq cents hommes d'armes. Et voyez de quelle manière Dieu est venu au secours de la France. De même que par une femme, par Notre-Dame sainte Marie, il a sauvé le genre humain, de mùme par cette demoiselle, une vierge pure et innocente, il a sauvé la plus belle partie de la chrétienté. C'est une grande preuve de notre foi ; il me semble que depuis cinq cents ans, il ne s'est pas passe de fait plus merveilleux.
On ne le croira que lorsque tout homme vivant verra avec tous ses sens, le prévôt de Paris prosterné devant elle, et ce qui ne pouvait pas arriver est pourtant arrivé ; car je pense qu'à cette heure elle doit avoir plus de quarante mille hommes à sa suite ; et voyez comment les Anglais
LA CHRONIQUE MOROSINI. 58i
pourront résister ; quand ils se verront devant elle pour l'arrêter, elle les fera tomber morts à terre.
Voilà des choses qui paraissent incroyables ; moi-même j'ai été très lent à les croire, et pourtant en réalité elles sont vraies, et tout homme doit les croire. La glorieuse demoiselle a promis au Dauphin de lui donner la couronne de France, et un don qui vaudra plus que la couronne de France, et ensuite elle lui a déclaré que c'était la conquête de la Terre- Sainte; elle l'y accompagnera. On raconte tant de choses qu'un jour ne suffirait pas pour les écrire, nous les verrons mieux au jour le jour. Vous apprendrez dans peu les grandes choses qu'elle doit accomplir; elles sont au nombre de trois, outre le roi de France à mettre sur son trône ; chacune d'elles est plus grande que cette dernière. Que Dieu nous laisse vivre assez longtemps pour que nous puissions voir et que nous voyons le tout.
Remarques. — [Il suffit de lire une des chroniques du second ou du quatrième livre du présent volume pour voir les inexactitudes que noble de Molins mêle à la nouvelle de la prise de Baugency et de la victoire de Patay : inutile de les relever.
L'effet de tant de succès fut immense ; mais puisque, à la date du 30 juin, il ne donne la reddition de Paris que comme une conjecture, à plus forte raison n'a-t-il pas dû la présenter comme* un fait à la date du 23.
L'on remarquera combien l'on était convaincu que tout était perdu, sans l'intervention divine que la Pucelle manifesta. Le rapprochement de la Libératrice française avec la Libératrice du genre humain s'est fait dès la première heure, tant il est naturel.
Dès la première heure aussi, on a pensé que le relèvement de la France n'était pas le but dernier de la mission de la Pucelle. Cela se trouve bien clairement exprimé dans les stances de Christine de Pisan. Dieu ne faisait un tel miracle en faveur de la nation française, qu'afin de préparer l'instrument dont il voulait se servir dans l'intérêt de la chrétienté et du monde. Qui mesurera ce qui se serait passé, si fidèle à la direction et aux demandes de Jeanne, l'on eut opéré les réformes qu'elle sollicitait?]
Copie d'une lettre de Marseille en date du 28 juin :
J'ai le plus grand plaisir que vous ayez été bien satisfait des grands miracles que vous ont fait connaître les nouvelles de France.
Ainsi que vous l'aurez appris depuis, c'était bien la vérité que Ton vous disait en vous annonçant les grands faits accomplis devant Orléans, et à la suite la conquête de nombreuses forteresses, de beaucoup de lieux réputés inexpugnables, de nombreux prisonniers ou hommes tués, tous; au moins de cinq à six mille Anglais mis en fuite avec leurs principaux capitaines, en sorte qu'il en reste peu en France. On raconte que par la vertu de celte demoiselle le Dauphin est en possession d'une grande puissance, et tous sont sur le chemin d'Orléans {de Reinu) pour le couronnement. Je pense qu'il aura été couronné avant la Saint-Jean, et qu'au jour où je vous écris il sera entré à Paris; et plaise à Dieu Notre-Seigneur qu'il en soit ainsi.
Mais il serait long de raconter les grands miracles qu'a faits continuellement et fait encore cette demoiselle. Veuillez avoir patience et m'excuser si je ne vous en écris pas plus long. Je vous ferai savoir tout ce qui suivra.
Remarques. — [Cette lettre a manifestement pour but de confirmer des nouvelles déjà données, et que l'on aurait d'abord refusé de croire, à ce qu'il semble.
Si le sacre n^a pas eu lieu avant la Saint-Jean, il faut l'imputer aux tergiversations de la cour, dont la Libératrice se plaignait si vivement. Elles étaient une faute du point de vue naturel ; il fallait profiter de la victoire, sans donner à l'ennemi le temps de se ressaisir.
Cette lettre, comme les précédentes, présente Paris comme l'objectif principal; en le pensant ainsi, on ne s'écartait pas de la pensée de la Pucelle, qui avait promis de mettre le roi dans Paris, comme elle avait promis de le faire sacrer à Reims.]