LA PUCELLE DEPUIS SA NAISSANCE JUSQU'A LA VEILLE DU SACRE
Sommaire : Sixième lettre. — Age, lieu d'origine, occupations, piété, départ de la Pucelle. — La mission qu'elle se donne, les conditions qu'elle y met. — D abord mal reçue. — Les secrets. — Longues épreuves. — Épreuve par la communion. — Sa tempérance. — Sa sainteté. — Elle oblige tout le monde à se confesser. — Ses ordonnances comme chef de guerre. — Elle exige que le Dauphin pardonne de bon cœur. — Hais et d'autres guerriers viennent la rejoindre. — La Pucelle armée. — Son étendard. — Les préparatifs de la campagne. — Sommation aux Anglais. — Entrée à Orléans. — Nombre des combattants. — Prise de la première bastille. — Nouvelle sommation le jour de l'Ascension. — Nouvelles conquêtes le jour suivant.
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— Blessure de la PucelJe. — Fuite des Anglais. — Le duc de Bretagne. — Source de ces nouvelles. — Prophéties sur la Pucelle. — Prise de Jargeau. — Victoire de Patay.
— Bedford demande instamment du secours au duc de Bourgogne. — Voyage de ce dernier à Paris, et bruits contradictoires sur ses intentions. — Faux bruits sur Tévasion du duc d'Orléans. — Armée venant d*Angleterre. — Les soldats levés contre les Russiles détournés contre la France. — Remarques sur cette importante lettre.
Septième lettre. — Départ pour le sacre. — Fable sur la conquête d'Auxerre. — Exploit fabuleux attribué à La Hire. — Fausse nouvelle d*une victoire du duc de Bar sur le duc de Bourgogne. — Conte sur la couronne de saint Louis.
Htdtième lettre* — Diverses fausses nouvelles.
Neuvième lettre . — Diverses fausses nouvelles. — Observations.
[Voici le passage le plus long et le plus intéressant de Morosini sur THéroîne. Le commencement et la fin montrent que c'est une lettre. Il ne dit pas qui Ta écrite; mais tout indique que c'est Pancrace Justiniani qui aura fait un résumé de tout ce qu'il avait appris sur la Pucelle.]
En Tan 1429, en date du 9 juillet, reçue le 2 août.
Nouvelles de Jeannette, la Pucelle venue au royaume de France en Tan 1429.
Nous avons à son sujet une foule de lettres venues de Bretagne en date du 4 juin. Nous avons des lettres d'ailleurs. Nous avons vu, entendu des personnes dignes de foi, nous en parler, beaucoup qui l'avaient vue. En substance tous affirment qu'il se passe par elle des événements très miraculeux, qui sont cependant réels. Pour moi, attendu ce que l'on rapporte de sa vie, je crois que la puissance de Dieu est grande.
Ladite Pucelle est âgée d'environ dix-huit ans, du pays de Lorraine sur les confins de la France, elle était béguine, gardeuse de brebis, fille d'un villageois. Au commencement de mars elle quitta son troupeau, fit prier Dieu et ses parents et demanda à quelques gentilshommes [de raccompagner]. Elle ne trouva aucune opposition, vu l'assurance qu'elle leur donna d'être mue par inspiration divine...
Venue en la présence du noble Charles, le Dauphin, fils du roi de France dernier mort, elle lui fit connaître qu'elle venait de la part de Jésus, notre Rédempteur, pour trois choses qui auraient leur accomplissement, disait-elle, si le roi lui accordait une ferme foi, ne craignait pas d'exposer sa vie, procurait un amendement général, et se gouvernait comme elle le dirait, moyennant la grâce de Dieu parle commandement duquel elle était dirigée. La première chose pour laquelle elle venait, c'était pour faire lever le siège mis par les Anglais autour d'Orléans, la seconde pour le faire couronner solennellement et le faire roi de toute la France et de ses
dépendances, la troisième pour procurer la paix entre lui et les Anglais, et encore afin que le duc d'Orléans sortît de sa prison d'Angleterre, par accord fait à l'amiable; point qui, sans l'intervention de la miséricorde divine, serait très difficile à obtenir sans grande effusion de sang de part et d'autre. Si les Anglais ne voulaient pas accorder cette délivrance, elle finirait par passer en Angleterre et les y contraindrait malgré eux, en les subjuguant à leur inestimable confusion et dommage.
Le Dauphin, entendant ces choses de labouche d'une fillette, se moqua d'elle. Il la crut folle, possédée du démon, etde toute effronterie. Celle-ci, voyant qu'on n'ajoutait aucune foi à ses paroles, lui fit connaître des choses qui, dit-on, n'étaient connues que de Dieu et du Dauphin. Ce qm fut cause que celui-ci fit réunir beaucoup d'hommes de savoir ; et Von commença à disputer avec elle, à l'éprouver de bien des manières soit sur son état physique, soit sur ses entretiens avec des gentilshommes de sa suite. On constata qu'elle demeurait toujours ferme dans ses dires. En dernier lieu elle fut durant un mois soumise à l'examen de maîtres en théologie. A la fin, considérée sa vie, et plus encore ses paroles, ses réponses aux questions posées par ces maîtres, il fut conclu que cette créature ne pouvait être qu'une sainte et une servante de Dieu. Tous conseillèrent au Dauphin de se fier à elle de tout son cœur. On m'écrit bien d'autres choses encore, sans parler de ce que l'on raconte. Avant de croire à ses paroles, on a eu de nombreuses preuves de sa mission, entre autres celles-ci : Elle voulait communier, le prêtre avait deux hosties, Tune consacrée, l'autre non consacrée; il voulut lui donner cette dernière. Elle la prit à la main, et lui dit que cette hostie n'était pas le corps du Christ, son Rédempteur, mais que c'était l'autre que le prêtre avait mise sous le corporal.
Deux onces de pain suffisent à sa vie de chaque jour, elle ne boit que de l'eau, et si elle prend un rien de vin, c'est avec trois quarts d'eau; elle se confesse chaque dimanche ; elle est très dévote, très pieuse, très simple, toute pleine du Saint-Esprit.
Voici en substance les recommandations qu'elle fait à tous: elle veut que les capitaines et seigneurs de la cour se confessent comme elle ; qu'ils se confessent de leurs fornications; elle exige la même chose des demoiselles. Ceux et celles qui avaient le plus offensé Dieu ; ceux qui ont été plus cruels ; ceux qui plus qu'hommes ne le furent jamais, avaient été esclaves de tous les vices, elle les a réduits comme les autres à faire sa volonté, à ne pas se perdre (je ne m'étends pas à le raconter), mais à avoir recours à la miséricorde de Dieu pour le salut de leurs âmes.
Créée capitaine et investie du gouvernement de toute l'armée du Dauphin, elle se hâta de promulguer que personne ne fût si hardi que
Jeannette, en apprenant le mépris qu'avait provoqué son message, ordonna que chacun s'armât et requit aide. Gela dit, on se compta et il se trouva qu'ils n'étaient pas plus de deux mille pour combattre plus de six mille Anglais. Elle les conforta si bien que, sans contestation, ils auraient pu tenir tète à dix mille. La Pucelle passa avec tous ceux qui la suivaient devant les Anglais qui, lorsque elle était présente, n'auraient pas été en état d'arrêter mille combattants ; elle entra ave<r le convoi de vivres et ravitailla Orléans, sans que les Anglais fissent un mouvement: ils se contentèrent de crier des vilenies contre elle, l'appelant fille de mauvaise vie (putana), une sorcière, jetant des pierres derrière elle avec leurs bombardes et leurs mangonneaux.
Ses gens restaurés avec ceux qui au nombre d'environ deux mille cinq cents soldats étaient à la garde de la ville sous le commandement du bâtard d'Orléans et d'autres capitaines, la demoiselle commanda que chacun apprêtât ses armes, et s'avançât sans ombre de peur. Elle les confortait en disant de ne pas craindre parce qu'ils étaient en moins grand nombre que les Anglais, car Dieu était de leur côté.
En conclusion, ils sortirent, un mercredi, contre une bastille défendue par six cents Anglais des plus braves et des mieux éprouvés. On combattit tout ce jour-là sans leur faire éprouver grande perte, si bien que le soir approchant les gens de la demoiselle manifestèrent l'intention de se retirer. On vit alors la demoiselle lever vers le ciel ses yeux pleins de larmes et faire une courte prière. Elle cria ensuite que tous fissent attention à ses paroles, et elle dit que toute force avait été enlevée aux ennemis. Et, poussant de grands cris, elle alla contre les Anglais, elle les frappe et prend la bastille dans laquelle se trouvaient six cents Anglais qui semblaient avoir les mains paralysées. Tous furent pris et tués. Dans cette escarmouche périrent dix Français, les autres retournèrent se reposer dans la ville.
Le jeudi, qui fut la fête de l'Ascension, elle sortit, dit-on, pour observer d'un point élevé les Anglais dans leurs bastilles, lesquelles étaient au nombre de neuf. Personne ne fut assez hardi pour s'approcher de sa personne, la peur les empêchait, mais on lui dit toute sorte de vilenies; et elle leur répondait avec beaucoup de modestie, qu'ils devaient lever le siège, sans quoi ils feraient tous mauvaise fin.
Le vendredi, sur l'heure de tierce, la demoiselle sortit de la ville, son étendard en mains, et suivie de tous ses gens elle alla donner l'assaut à une autre bastille, la plus forte de toutes, à l'extrémité opposée du pont jeté sur le fleuve. La bastille était défendue par l'Anglais Glacidas, à la tête de plus de cinq cents combattants. Vers les quatre heures, les Anglais, par crainte des Français, voulurent se retirer en deçà sur le
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pont ; ils ne le purent pas ; le pont se rompit ; Glacidas tomba dans la rivière avec plus de trois cents des siens et tous se noyèrent.
Notez que la Pucelle fut blessée à la gorge d'un vireton ; ce jour-là même elle avait annoncé cette blessure aux capitaines, ajoutant que cela n'aurait pas de fâcheuse conséquence.
Les plus vaillants capitaines anglais se réunirent et se fortifièrent sur une des bastilles les plus fortes appelée Londres. Ce jour-là même la Pucelle avec ses troupes vint Tassaillir et l'emporta de vive force. Le capitaine anglais Molins y fut tué. La demoiselle en conclut que le reste du camp anglais avait abandonné les autres bastilles, et s'en allait son chemin plus vite qu'au pas. Ainsi fut levé le siège d'Orléans, grâce à ladite demoiselle et à la glorieuse intervention de Dieu.
Sachez que, pour fuir prestement, les Anglais ont laissé toutes leurs bombardes, une masse d'armes offensives {iante clave)^ leur matériel de guerre. C'est devenu la propriété des Français.
Nous savons par celui qui écrit de Bretagne qu'on s'était adressé au duc de Bretagne, et que son fils devant aller avec cinq cenls Bretons combattre la demoiselle; ils sont retournés en Bretagne. Ainsi ce Monseigneur {le parti) d'Orléans devient fort.
Toutes les nouvelles données jusqu'à ce passage de ma lettre ont été écrites de Bourgogne ; et sont arrivées par semblables voies ; ajoutez que pour la plupart elles ont été racontées et ouïes de la bouche de beaucoup d'autres de diverses nations, venant, qui d'un lieu, qui d'un autre. Tous s'accordent pour affirmer les grands miracles faits par la demoiselle, depuis qu'elle est avec le Dauphin. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, considérant que la Puissance de Dieu est grande, je ne sais proprement pas ce que je dois en penser. Si quelqu'un veut croire le contraire, il peut le faire librement ; ni l'un ni l'autre ne se damnera pour cela. Ce qui est bien entendu, c'est que les affaires du Dauphin vont chaque jour en prospérant davantage, à un point que cela semble impossible à croire, quand on considère l'état auquel les Anglais l'avaient réduit, état dans lequel on voyait bien qu'il n'en pouvait plus.
A Paris l'ambassade de maître de Sasidis a trouvé plusieurs prophéties qui font mention de cette demoiselle ; une entre autres de Bède dans Alexandrie {sic?). On les interprète qui d'une manière, qui de l'autre. En tout cas, voici les termes de ladite prophétie. Elle se tire des mots qui suivent \
i. La prophétie telle qu'elle se trouve dans Morosini n'a aucun sens. Le vrai texte est celui que Bréhal cite dans son Mémoire, et qu'il interprète en ne tenant compte, selon les régies, que des lettres usitées pour les nombres inférieurs. (Voy. la Pucelle devant VÉglise de son temps, p. 455.)
Vis Gomulcoli bis septem se sociabunt / 100
Galboniopuli bella nova parabunt | 2
Ecce béant. bella, fert vexila puella ' 1
Après la levée du siège d'Orléans, le comte de SuiTolk se retira dans une place forte où il réunit neuf cents hommes. La place se nomme Jargeau. Vers le 5 mai {le 11 jîiin) ladite demoiselle vint Tassi^er avec ses gens, l'emporta de vive force, et fit prisonniers tous les Anglais qui avaient échappé à la mort. Ledit comte fut fait prisonnier avec un de ses frères et de nombreux chevaliers. Un de ses autres frères fut tué. Cette victoire fut remportée le 12 juin.
Les capitaines anglais, réunissant toutes les forces qu'ils pouvaient rassembler tant avec les soldats anglais qu'avec les Français de leur parti, voulurent en venir aux mains avec les gens de la demoiselle qui étaient, dit-on, au nombre de quatre mille Français à cheval. Ceux-ci n'avaient pas encore rejoint les Anglais que ces derniers tournèrent les épaules sans essayer de se défendre, ce que Ton n'avait jamais vu. La Pucelle, assure-t-on, s'est trouvée avec tous ses hommes ; et des Anglais il n'échappa guère que cinq cents hommes. Ont été pris le sire de Talbot, le sire de Scales et beaucoup d'autres seigneurs. D'où vous pouvez conclure comment, en peu de temps, elle a fait en faveur du Dauphin les plus éclatants et plus nombreux miracles.
Le régent est autour de Paris, il a demandé secours à Bourgogne; sachez que tout se perd; voilà pourquoi une nouvelle ambassade est arrivée tant en son nom qu'au nom de la ville de Paris pour savoir quel secours on voulait lui donner ; il demande que de toute l'Angleterre on pourvoie à la conservation du royaume de par ici.
Il a été dit, et je le crois, que ces deux jours-ci, Monseigneur de
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ment sur Tétendue et la nature de la mission reçue. Le couronnement à Reims n'est qu'une étape, Reims n*est pas même nommé. La Pucelle doit expulser totalement Tenvahisseur, bien plus, passer en Angleterre pour délivrer le duc d'Orléans, si cette délivrance ne peut pas être obtenue à l'amiable. Jeanne a d'elle-même affirmé ce dernier point au procès de Rouen dans la séance du 12 mars, séance du soir.
La mission est conditionnelle. Le Dauphin doit obéir aux ordres que le Ciel lui intimera par son Envoyée. Une réforme générale doit être opérée; réconciliation avec Dieu, réconciliation de tous les partis qui divisent les défenseurs de la cause nationale; bien plus réconciliation finale avec les Anglais. Si le parti que la jeune fille vient relever est infidèle, au lieu des bénédictions promises ce seront d'épouvantables châtiments. Gerson, dans son Mémoire composé après la délivrance d'Orléans, avait depuis déjà deux mois dit la même chose, et indiqué les grandes lignes de la réforme à opérer. L'on ne comprendra ni l'histoire, ni la mission de la Libératrice, tant qu'on s'obstinera à voiler cet aspect ^
Ce qu'il dit de la sainteté de la jeune fille, et en particulier de son incroyable tempérance est universellement attesté : iera begina^ c'est, à notre connaissance, le seul texte dont on pourrait induire qu'elle appartenait à quelque confraternité ou tiers-ordre. Aucun n'est spécifié.
Ce qui est dit des épreuves auxquelles la jeune fille fut soumise avant d'être mise à Toeuvre est exact, ce n'est que par cette lettre que nous connaissons l'épreuve par la communion.
Deux mille guerriers se seraient joints avec Jeanne aux deux mille cinq cents qui étaient déjà dans Orléans, et les assiégeants auraient été six mille. Ces chiffres sont très plausibles et conformes à ceux de Tabbé Dubois.
1 . La traduction du passage de Gerson a été donnée dans la Pucelle devant r Église de son temps, p. 28, mais à cause de son importance, voici le texte même :
« Etsi frustraretur ab omni (a totâ) exspectatione suà et nostrà prœdicta Pueila, non oporteret concludere ea qua facta sunt, a maligno spiritu vel non a Deo facta esse, sed vel propter nostram ingratitudinem et blasphemias... posset contingere fruslralio.
« Superadduntur quatuor civilia et thcoiogica documenta. Unum concernit regem et consanguineos regiai domûs; secundum miiitiam régis et regni; terlium ecclesiasticos cum populo ; quartum puellam ipsam. Quorum documentorum iste unicus est finis benc vivere, pie ad Deum, juste ad proximum, et sobrie hoc est virtuose et teinperanler ad seipsum.
« Et in speciaii pro quarto documento quod gratia Dei ostensa in hac Puella non accipiatur et traducatur per se aut alios ad vanitates curiosas, non ad mundanos quaîstus, non ad odia partialia, non ad seditiones contentiosas, non ad vindictam de preteritis, non ad gloriationes ineplas, sed in mansuetudine et orationibus, cum gratiarum actione quilibet laboret in id ipsum; quatenus veniat pax in cubili suo, ut de manu inimicorum nostrorum liberati, Deo propitio, servi amus illi in sanctitatc cl justitia coram ipf^o omnibus diebus nostris, amen. A Domino factum est istud. »
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Les incidents de la délivrance d'Orléans sont rapportés d'une manière inexacte : le correspondant place à la prise de Saint-Loup des faits qui se sont passés à la prise des Tourelles ; c'est peu étonnant ; le correspondant était loin des lieux, et les récits des trois jours de combat devaient lui être faits d'une manière confuse.
Jargeau fut bien emporté le 12 juin, mais la Pucelle n'y était venue que le 11. Les capitaines restés à Orléans avaient fait vers le 15 mai, en l'absence de laPccelle, une tentative infructueuse contre Jargeau. De là Terreur du correspondant.
Le 10 juillet, le duc de Bourgogne entrait effectivement à Paris. Il jouait double jeu puisque ses ambassadeurs étaient à Reims le 17.
Ce qui est dit du cardinal d'Angleterre est aussi conforme à la vérité.
Dans son ensemble, cette lettre est un des beaux documents de l'histoire de la Pucelle. L'on ne peut pas en dire autant du tissu des fables de la suivante.]
Copie des nouvelles sur la demoiselle, venues de France, envoyées à la seigneurie de Venise par le marquis de Montferrat '.
Illustrissime prince, il est très vrai que le 21 juin ladite demoiselle est partie avec tous ses hommes d'armes des bords de la Loire pour aller à Reims y faire couronner le roi de France. Le roi lui-même est parti le 22, la demoiselle ayant l'habitude de le précéder d'une journée ou environ.
Le samedi 2 juillet se sont passés de notables événements à la suite de leur arrivée devant la cité d'Âuxerre. Dès leur venue, les habitants ont député vers le roi douze de leurs plus notables citoyens, choisis parmi ceux qui se montraient plus favorables à sa cause. Il feignaient de vouloir négocier et lui rendre obéissance pour qu'il entrât dans la cité. Durant les pourparlers, les habitants mandèrent de nombreux capitaines d'hommes d'armes, les uns Bourguignons, les autres Savoyards, tous de grands renom, tels que le vieux de Bar, le seigneur de Varandon (?), Messire Humbert, maréchal de Savoie. Ces derniers amenèrent environ huit cents de leurs gens, que les boui^eois cachèrent dans leurs maisons, vingt et trente dans une, soixante dans l'autre, etc.
La demoiselle voulut que douze hommes du parti du roi entrassent
1. M. Délia Santa publia dans les n<» des 17 et 24 février 1895 de la Scintilla, journal vénitien, un texte des deux lettres suivantes, tiré des archives du couvent de Saint-Georges-en-rUe. 11 présente d*assez nombreuses variantes avec celui de Morisini, et en quelques passages rend Morisini intelligible.
dans la ville pour voir ce qui s'y passait, et elle se fit remettre un égal nombre de citadins. Les douze envoyés royaux introduits dans, la ville ouïrent et virent cette grande multitude d'hommes armés, tous d'une d'une attitude très martiale, et se disposèrent à venir rapporter ce qn'ils avaient vu et entendu. Les habitants, voyant leur trahison découverte, s'emparèrent de leurs personnes, leur coupèrent la tète, et les clouèrent ensuite sur les portes de la ville. A cette nouvelle, la demoiselle ordonne qu'on se saisisse des douze habitants d'Auxerre, et qu^on leur coupe pareillement la tète devant ces mômes portes ; elle commande ensuite que tous viennent à l'attaque, et sur son ordre tous accourent pour monter à l'assaut.
L'évêque de la ville fut pris au commencement de la bataille, combattant les armes à la main. Il était venu avec les prêtres revêtus des ornements sacrés, avec les reliques et de l'eau bénite. La demoiselle le fait saisir ainsi que les prêtres et leur fait à tous trancher la tête ; et ensuite elle fait massacrer tous les habitants de sept ans et au-dessus, hommes et femmes, et elle finit par faire démanteler la ville.
Il est vrai que deux mille Anglais rôdaient autour du camp du roi, observant si, à la faveur de quelque désordre, ils ne pourraient pas frapper un grand coup. La demoiselle fit venir un des capitaines du roi, du nom de La Ilire et lui dit : « Tu as accompli en ton temps de grands exploits, mais aujourd'hui Dieu t'a choisi pour en accomplir un nouveau qui surpassera de beaucoup tous ceux du passé. Prends tes hommes d'armes, va dans tel bois à deux lieues d'ici, tu y trouveras deux mille Anglais, la lance en main ; tu les prendras, tu les tueras. ))Le capitaine obéit, trouva les Anglais, les prit et les tua tous, comme le lui avait dit la demoiselle. Dans la cité d'Auxerre ont trouvé la mort le vieux de Bar précédemment nommé, le seigneur de Varambon, Messire le maréchal Ilumbert avec environ six cents Savoyards. Cela fait, l'armée du roi marcha vers une ville qui s'appelle Troycs; elle rendit obéissance ainsi que toute la contrée traversée (?). Il est vrai que le duc de Bar, frère du roi Louis, Leau-frèrc du roi de France, venait le joindre avec huit cents cavaliers. Les Bourguignons, qui l'apprirent, vinrent, sur le commandement du duc, avec douze cents cavaliers pour lui barrer le passage. On en vint aux mains ; les Bourguignons ont été la plupart tués ou faits prisonniers.
Le duc de Bourgogne et le duc de Bedford ont réuni toutes leurs forces dans une môme ville qui s'appelle Beauvais. Là ils ordonnent tout pour combaltre le roi. Malgré la multitude d'hommes dont ils disposent, la demoiselle n'en fait aucun compte. A Lyon, à Grenoble et dans les autres pays du roi de France, on a fait des processions, de grands feux et de grandes fûtes.
L'évêquede Clcrmont avait la couronne de saint Louis. Voici comment, à son très grand regret, il a été réduit à la rendre au roi. La demoiselle lui dépêcha un messager avec une lettre par laquelle elle le priait de vouloir rendre la couronne. L'évêque répondit qu'elle avait fait un mauvais rêve; la demoiselle lui envoya une seconde fois le même message qui reçut la même réponse. Elle écrivit aux habitants de Clermont que si la couronne n'était pas rendue, Dieu y pourvoirait: cela étant resté sans effet, il tomba soudainement une si grande quantité de grêle, que cela sembla un grand miracle. Ayant écrit une troisième fois aux susdits, la demoiselle décrivait la forme et la contexture delà couronne que Tévôque tenait cachée, et elle ajoutait que si elle n'était pas rendue, il y aurait un châtiment bien pire que ceux ressentis précédemment. L'évêque, entendant décrire la forme et la façon de la couronne qu'il croyait être absolument inconnues de tous, très attristé et très repentant de ce qu'il avait fait, envoya la couronne au roi et à la demoiselle.
[Le manuscrit donné par la 5cm////a rend intelligible le commencement de cet article, qui ne Test pas dans Morosini.]
Chapitre tiré d'une autre lettre. — De France est venu un notable personnage qui se trouvait de sa personne aux premiers événements d'Orléans à la suite de la Pucelle. U a reçu une lettre du roi lui-même qu'a présentement en mains le seigneur marquis. On y trouve énoncées ' les victoires mentionnées dans la copie qui vient d'être rapportée et plusieurs autres choses sur les conquêtes d'autres lieux et les pertes en hommes des Anglais. La lettre se termine en disant qu'on se dispose à aller avec la Pucelle au-devant du duc de Bourgogne, à en venir aux mains avec lui, et qu'on a espérance d'une bonne victoire. — Le marquis termine la sienne en disant que tout récemment, passant par le couvent d'un abbé, personnage très digne de foi, il l'a entendu confirmer de luimême l'importante nouvelle de la défaite du duc de Bourgogne, et d'un immense carnage d'Anglais, de Bourguignons, de Savoyards. L'on ne dit pas que le duc soit prisonnier. Le marquis affirme qu'attendu la lettre du roi à ladite personne toutes ces choses sont vraies.;
Passage de la lettre de Gênes, en date du 1*' août 1429:
Je prête l'oreille à ce qui se passe en France ; les événements ne sont m. 38
pas agréables à entendre *. La Pucelle prospère toujours ; elle a remporté (le nouveau une grandissime victoire. Le bruit court que le Dauphin est à Paris, que le régent a été tué dans la bataille, que le duc de Bourgogne est prisonnier. Il semble que tout cela se sait à Milan par un capitaine à la solde du Dauphin. Il a nom Georges de Valpergue et il aurait écrit toutes ces nouvelles. J'entends dire que le duc de Savoie Ta écrit de la môme manière au duc de Milan. Ce qui est rapporté dans ces deux chapitres n'a été en rien confirmé.
Observations. — [La remarque de Morosini est tout ce qu'il y a à retenir de ces dernières lettres. Pas une goutte de sang ne fut versée à Auxerre. Les chroniqueurs nous Tout dit à l'envie. On aura peut-être placé à Auxerre, en le dénaturant sans limites, le massacre des prisonniers que la Pucelle fut impuissante à empêcher après la prise de Jargeau. Le lecteur a pu voir voir qu'un bruit semblable avait coupu en France, s'il a lu la lettre de Jacques de Bourbon La Marche à l'évêque de Laon, ou qui lui est du moins attribuée.
Ce qui est dit de La Hire est une altération du rôle glorieux quïl joua à Patay.
L'on ne s'explique pas le conte à propos de la couronne de saint Louis. L'accusée de Uouen^ pressée de dire le signe qu'elle avait donné au roi, répondit par Tallégorie de la couronne qu'un ange aurait apportée au roi ; et elle donna h ce propos des réponses qui, sans trahir le secret qu'elle avait juré de ne pas révéler, étaient cependant pleines de justesse. Peutôtre que, pressée aussi par Timportunité de curieux indiscrets, alors qu'elle entrait en scène, elle aurait fait une réponse de ce genre. L'imagination populaire aura ajouté le reste.
Le duc de Bar ne rejoignit son beau-frère que quinze jours après le sacre. En juillet, comme le remarque la Chronique dite des Cordeliers, il était avec son beau-père au siège de Metz. C'est seulement à Compiègne que la Libératrice s'est trouvée les armes à la main en face du duc de Bourgogne.
Qu'on remarque comment dans toutes ces lettres on parle de la soumission, de la conquête de Paris, beaucoup plus que du sacre à Reims. C'est qu'en effet la Pucelle se donnait comme devant introduire le roi à Paris, non moins que comme devant le faire sacrer à Reims.
Ceux qui s'étonneraient de ce que la renommée mêlait de faussetés un récit d'événements que l'histoire n'a enregistrés qu'une fois, n'ont qu'à se rappeler les contes que l'on faisait circuler l'année de nos grands
1. L'auteur de la lettre devait écrire à un partisan des Anglais.
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désastres. C'est encore plus étonnant que ceux que l'on vient de lire, car c'étaient des contre-vérités.]