DU SACRE JUSQU'A LA RETRAITE SUR LA LOIRE
SoMMAiiiE : Dixième lettre. — Arrivée à Calais du cardinal d'Angleterre et d'une armée anglaise. — Bruits divers sur les intentions du duc de Bourgogne, sur la marche du Dauphin vers Reims et ses projets ultérieurs. — Tout se fait par le conseil de la demoiselle. — Remai*ques.
Onzième lettre, — Le sacre et la campagne qui l'a précédé. — Dévouement de Tournay & la France. — Le duc de Bourgogne revenu de Paris est à Arras; le régent attendant le Cardinal à Pontoise. — Grande levée de troupes par le duc de Bourgogne.
— La garde de Paris. — Fausses tiouvelles sur les conquêtes du duc d'Aiençon en Normandie. — Grands miracles accomplis. — Fausse nouvelle sur le comte de Nevers. — Charles Vil en marche sur Paris. — Jonction de Bedford et du Cardinal.
— Remarques.
Douzième lettre. — Confirmation de la nouvelle du sacre. Treizième lettre. — Bruits de trêves et du siège de Paris. — Remarques. Quatorzième lettre. — Conquêtes de Charles VII après le sacre. — Le régent en Normandie. — Le duc de Bourgogne sur le point de se mettre en campagne. Trêves inexplicables. — Remarques.
Dans une lettre en date de Bruges, et du 16 juillet, sire Pancrace Justiniani écrit de nouveau à Messire Marc son père : Ce que je vous avais annoncé comme devant arriver s'est réalisé. Le cardinal d'Angleterre, qui était à la tète de quatre mille hommes levés pour aller combattre les hussites, est parti hier de Calais pour se trouver à Paris. L'on dit qu'un égal nombre d'Anglais doit prochainement débarquer. C'est tout ce que j'ai à dire à ce sujet.
Depuis que Monseigneur de Bourgogne est parti, les uns disent qu'il s'est rendu à Paris, les autres le nient et affirment qu'il n'a pas voulu s'y rendre, qu'il se trouve à Senlis... qu'il cherche h engager des pourparlers avec ses beaux-frères et le Dauphin. Ces beaux-frères sont Charles de Bourbon et le comte de Vendôme. 11 voudrait, dit-on, en venir à un accord; mais on ne croit rien de ce que je viens d'écrire.
On écrit encore que le Dauphin avec la Pucelle, à la tête de vingtcinq mille hommes, est passé par Troyes en Champagne, et par beaucoup d'autres lieux. Il veut arriver à Reims, et pour le moment il ne se met pas en peine d'occuper d'autres pays. Aussitôt après son arrivée ^
Reims, il sera couronné et recevra le serment d'obéissance de ses fidèles. D'autres disent le contraire, et chacun parle selon ses inclinations. L'on pense cependant qu'il sera couronné, ou même qu'il Test déjà. Parti de Reims, il se dirigera vers son pays (probablement niede-France'!). Il paraît encore, au dire de plusieurs, que si Dieu n'y met la main, les deux armées venant à se rencontrer, on sera forcé des deux côtés à en venir aux prises. On a dit que Bourgogne veut se trouver en personne à cette journée. Il a fait un grand mandement dans tous ses États. Que Dieu qui le peut y pourvoie !
Mais retenez que le Dauphin ne fait rien que par le conseil de la demoiselle, qui affirme qu'elle chassera entièrement les Anglais de la France.
Remarques. — [Il faut observer ici la discrétion du correspondant, qui ne donne comme certain que le débarquement du Cardinal, la convocation des troupes féodales dans les terres du duc de Bourgogne, et présente le reste comme des bruits qui trouvent des contradicteurs. Le duc Philippe s'était bien rendu à Paris, où il entra le 10 juillet; mais en même temps qu'il resserrait son alliance avec les Anglais, il faisait des propositions de paix à Charles VII, et envoyait des ambassadeurs à Reims. Double jeu qui ne devait que trop lui réussir.
En conjecturant que Charles VII allait se faire sacrer, s'il ne Tétait pas déjà, Pancrace voyait juste. En disant qu'aussitôt après le sacre, il se rendrait dans son pays, il semble bien, d'après ce qui suit, qu'il faut entendre TIle-de-France.
Remarquer encore comment la Pucelle disait qu'elle devait absolument et entièrement chasser les Anglais du royaume.]
Lettre de sire Pancrace Justiniani, venue de Bruges, en date du 27 juillet : Je vais vous rapporter tout ce que j'ai appris des nouvelles de France jusqu'au 27 juillet. On sait avec certitude par de nombreuses voies que vers le 12 de ce mois le Dauphin est entré en possession de Troyes en Champagne. Avant de lui donner entrée, les habitants le firent attendre trois jours, et après ils se soumirent très paisiblement à lui comme à leur souverain. Il pardonna à tous très bénignement, et les reçut avec bonté. Tout se fit par la disposition de la Pucelle, qui, à ce qu'on dit, a le commandement, ,1a direction et gouvernement de tout. Elle suit, dit-on, constamment le Dauphin, elle a une armée de vingt-
cinq mille combattants, sans compter ceux qui se trouvent sur la frontière de la Normandie sous les ordres du duc d'Alençon, comme nous le dirons plus loin.
Partis de Troyes, ils sont venus à Reims, où l'usage demande que soient couronnés tous les rois de France. Ils y arrivèrent le samedi 16 de ce mois dé juillet, les portes leur en furent ouvertes sans condition aucune; le sacre eut lieu le dimanche 17 avec toutes les cérémonies ordinaires. Il dura depuis tierce jusqu'à vêpres environ. Tout cela est su avec certitude par plusieurs voies. Auparavant, de nombreuses contrées de la Champagne, telles que Châlons, Laon, Saint-Quentin, tous les autres pays qui sont avant ces villes, lui ont rendu obéissance. Ce n'est pas que ces contrées eussent été de son parti ; elles avaient toujours été du parti du duc de Bourgogne, encore qu'elles se soient toujours refusées à prêter serment aux Anglais. Elles se gouvernaient par elles-mêmes en suivant le parti de Bourgogne.
Toumay, cité distante d'ici d'une journée (environ 40 milles), qui fu toujours très fidèle à son seigneur le Dauphin, a fait sur son territoire des fêtes, des processions, des feux de joie pour célébrer les victoires du roi nouvellement sacré. C'est le sentiment de beaucoup que les habitants Taideront de leurs deniers ; et il en est qui disent qu'ils équiperont jusqu'à quatre mille hommes pour soutenir sa cause.
Le duc de Bourgogne est de retour de Paris ; il est arrivé à Arras le 10 {vers le 19) de ce mois. Il a amené avec lui la duchesse sa sœur, femme du duc de Bedford, qui se proclame régent de France. Ledit régent était parti de Paris pour se trouver à Pontoise qui est la clef de la Normandie. Il y attend le Cardinal avec tous les Anglais qui ont débarqué. On les dit au nombre de six mille, dont trois mille payés des deniers de l'Église pour marcher contre les hussites. Que Dieu qui est juste juge...
Le seigneur duc a fait en Picardie et dans ses autres Etats grand mandement pour lever des hommes d'armes ; et selon son vouloir on affirme qu'il sera bientôt prêt à aller avec les Anglais combattre Jeannette et le Dauphin. Que le Christ dispose tout selon le droit !
Paris, à la grande frayeur du peuple, est gardé par trente-deux seigpneurs ; seize sont Bourguignons et seize sont Anglais. Ils ont sous leurs ordres, à ce qu'on raconte, environ trois mille hommes. Ils ont défendu à qui que soit du peuple de sortir de la ville...
Des personnes dignes de foi donnent comme certain, et je le crois ainsi autant qu'on peut le conjecturer, que le roi de France a mandé à ce seigneur duc de Bourgogne de faire des préparatifs pour vouloir bien se trouver à Saint-Denis le jour de la Magdeleine. Saint-Denis
est une ville à environ deux milles de Paris, où tous les rois de France ceignent la couronne, cérémonie à laquelle doivent assister les douze pairs. Or le duc de Bourgogne est pair à double titre, pour le comté de Flandre et le duché de Bourgogne... Il n'y a pas à penser qu'il s'y rende, mais, en secret, d'autres disent le contraire. Je ne sais ce que je dois croire.
On sait que le duc d'Alençonàla tète de douze mille hommes fait bonne guerre aux Anglais sur les frontières de la Normandie. Il se dit qu'il s'est emparé déjà de trois ou quatre seigneuries. D'après moi, les Anglais seront forcés de renforcer leurs forces en Normandie; heureux s'ils parviennent à conserver leurs possessions, eu égard aux résultats des batailles qui sont beaucoup plus favorables au roi de France qu'au régent. Dans ces trois mois l'on fera la paix.
Nous pouvons bien dire que, de nos jours, nous avons vu des choses très miraculeuses, comme on peut s'en convaincre en considérant ce qui est advenu jusqu'ici. Que le Christ donne secours au droit et que ce soit pour le bien de tous !
Il a été dit depuis plusieurs jours, sans qu'aucune lettre l'ait confirmé, que le fils [le beau-fils) du duc de Bourgogne s'est mis à la suite du roi de France avec trois mille barons.
Notre seigneur duc se trouve tout à l'heure à Arras. On raconte que ces jours derniers, il a envoyé une ambassade au roi de France, ambassade, qui, dit-on, les aurait laissés en plein désaccord. Il se dit que le môme duc est prêt à combattre dans le mois d'août avec les Anglais contre ledit roi. Je ne sais ce qu'il faut en croire.
On sait avec certitude que le roi de France a été à Noisy, à douze lieues de Paris ; que c'était pour venir vers Paris ceindre la couronne à Saint-Denis, solennité qu'il est dans l'obligation d'accomplir; on tient pour certain qu'il y sera couronné ces jours-ci. Les Parisiens ont démantelé les murailles, comblé les fossés de Saint-Denis, en faisant réfugier le peuple à Paris, pour que le roi, en arrivant avec son armée, ne puisse pas s'y fortifier.
Le Cardinal et le régent sont réunis à Pontoise, à sept lieues de distance de Paris, avec toutes les forces anglaises, qui doivent être enga* gées dans le combat. Que le Christ pourvoie au bien des chrétiens ! On ne sait rien de ce qui a suivi, ni autre chose des événements, jusqu'au 27 juillet 1429.
Remarques. — [Cette lettre, si remplie de nouvelles, en contient fort peu qui soient fausses. Le duc d'Alençon combattait dans l'armée de la Pucelle, avec le titre de lieutenant général du roi. Il se rapprochait des
frontières de la Normandie par la soumission du Beauvaisis. A cette date, Saint-Denis n'était pas démantelé, s'il l'a jamais été; cependant le Journal de Chuffard nous apprend que les habitants de la campagne, par crainte des Armagnacs, fuyaient à Paris, emportant leurs blés moissonnés avant le temps. Le comte de Nevers était le beau-fils du duc Philippe, et en même temps son cousin germain. Il inclinait vers la cause française, quoiqu'il ne fût pas en position de la soutenir comme il l'aurait voulu. Le duc Philippe avait épousé la mère du jeune comte. Bonne d'Artois, que la défaite d'Azincourt avait rendue veuve. C'était sa tante par alliance. Elle mourut après quelques mois de mariage, mais le duc conserva la tutelle de ses beaux-fils, tout en convolant à un troisième mariage.]
XII. — Depuis, nous avons su par le courrier, ou mieux par la malle {scarcella), arrivée de Bruges, d'où elle était partie à la date du 9 août 1429, comment le Dauphin avait été avec la demoiselle h trois lieues de Paris. L'on ne sait pas encore s'il y est entré ; ce que l'on sait, c'est qu'il a été sacré roi du royaume de France. Ce qui adviendra par Isuite, nous ne tarderons pas à le savoir.
XIII. — Du côté de Paris, des lettres venues de Bruges, antérieures au 17 septembre, ne nous disent pas que le Dauphin ait été encore couronné dans cette ville. Après on a donné comme un bruit que le duc avait fait avec le Dauphin une trêve de deux mois, et puis qu'un grand nombre d'hommes d'armes avaient été avec ce môme Dauphin et avec la demoiselle autour de Paris, et y avaient mis le siège. Ce que nous saurons dans la suite, nous nous empresserons de le noter dans cette Chronique. Dieu sait les grandissimes choses qui ont dû se passer en France, par suite des gestes de la demoiselle dans laquelle opère la vertu divine...
Remarques. — [L'on voit l'impatience du chroniqueur de connaître la suite des événements de France. Loin d'admettre la thèse insoutenable de la fin de la mission à Reims, à défaut de nouvelles positives il suppose que de très grandes choses ont dû se passer. Il en eût été ainsi sans les désastreuses trêves que, justement, il a de la peine à concilier avec le siège de Paris.]
XIV. — Copie d'une lettre de Bruges, en date du 13 septembre, écrite par le noble Messire Pancrace Justiniani à son père Messire Marc. Voici dans sa teneur même ce qu'elle contient :
Je vous écrivis sur les nouvelles de France quelles grandes choses s'y étaient passées jusqu'au 27 du mois dernier {avant-dertiier). A la suite
le roi est entré en possession de Senlis, PorUe-Santo ^ Pont-Sainte- Maxence(?), Cholo^ Creil(?), Fonte Zabaton{??)j Beauvais, Saint-Denis.
Le régent est en Normandie avec tous les Anglais au nombre d'environ six mille. Monseigneur de Bourgogne devait partir hier d'Arras avec quatre mille hommes, pour se joindre au régent, et puis aller secourir Paris...
On a dit aujourd'hui qu'une trêve avait été conclue jusqu'à NoPl entre les deux partis. Il m'est impossible de me l'expliquer. A qui m'en demanderait la raison, je répondrais que nous devons croire qu'il y a accord entre Monseigneur de Bruges {de Bourgogne) et le roi, et que, par ailleurs nous n'avions pas lien de le penser ^ jusqu'au 13 septembre 1429. Depuis l'on a dit que le roi de Portugal donne sa fille en mariage au fils {beau-fils) du duc de Bourgogne.
Remarques. — [Ce n'était pas avec le fils du duc de Bourgogne, mais avec le duc lui-même que le mariage devait avoir lieu. Pancrace Justiniani avait parfaitement raison d'être ébahi d'une trêve qui reste une des énigmes de Thistoire. Il a été déjà dit plusieurs fois dans quelle fausse situation elle mettait la Libératrice, et quelle situation inextricable ellecréait.]