‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 236 sur 327 · DEPUIS LE RETOUR SUR LA LOIRE JUSQU'A LA CAPTIVITÉ DE LA PUCELLE · texte numérisé non relu

DEPUIS LE RETOUR SUR LA LOIRE JUSQU'A LA CAPTIVITÉ DE LA PUCELLE

Sommaire : Quinzième lettre, — Conquêtes des Français en Normandie, conjuration pour leur livrer Rouen. — Grands préparatifs de guerre attribués à Charles VIL — Conquête fauss(Mn<>nl attribuée à la Purelle. — Ses exploits la montrent suscitée par Dieu. — L'Université de Paris l'a dénoncée à Rome comme hérétique. — Le chancelier a écrit pour la défendre et la glorilier. — Le roi d'Angleterre, couronné à Londres, se propose de passer en France. — Remarques.

Seizième lettre. — Prolongation de la trêve. — Difficile à expliquer. — Opinions différentes sur l'attitude adoptée par le duc de Bourgogne. — Sentiment de Pancrace. — Conquête de Louviers. — Faux récits sur les conquêtes de Charles Vil et ses ressources en vue de la guerre. — Redford en Normandie. — Secours reçus d'Angleterre. — Prochain débarquement du jeune roii

Dix-septième lettre. — Prise de Château-Gaillard. — Actifs préparatifs de guerre.

Dix-huitième lettre. — Prétendue course du roi et de la Pucelle aux portes de Paris. — Conjuration dans cette ville. — Prétendue tentative de Luxembourg contre Cornpiègne. — Autres fausses nouvelles.

Dix- neuvième lettre. — La victoire d'Authon. — Fausse nouvelle sur la Pucelle.

XV. — Copie (l'une lettre écrite de Bruges par noble Pancrace Justiniani à son père MessireMarc, en date du 20 novembre. Elle a été reçue à Venise le 23 décembre. Voici brièvement son contenu : Messire, je vous

écrivis par la scarcella (malle) ma précédente lettre le 4 du présent mois, je vous donnais avis de ce qui s'était passé en France jusqu'au jour qui vient d'être indiqué. Depuis, les gens du roi (?) se sont emparés en Normandie d'un pays appelé Veroil (Vemeuil?), pays excellent ; ils ont conquis d'autres fortes positions et plusieurs forteresses. De plus, à Rouen, une conjuration avait été formée par entente avec Charles de Bourbon et le duc d'Alençon. Si elle avait réussi, on se rendait maître de la ville, du duc de Bedford et de tous les autres Anglais.

Hier est venu devers Paris un ambassadeur de notre seigneur duc au roi. J'ai pu savoir par lui qu'il avait été conGdentiellemcnt chargé d'une prolongation de la trêve jusqu'au milieu de février. Le même ambassadeur a dit ce que tout le monde répète que le roi de France fait de très grands préparatifs pour être prêt au printemps: on dit qu'il aura cent raille hommes à mettre en campagne. Gela peut être, cela me parait cependant un nombre excessif. Ce qui est certain, c'est que tout ce mouvement se produit à la voix delà Pucelle; elle est certainement bien en vie.

En preuve, c'est qu'il y a très peu de temps elle a pris d'assaut un château très fort à cinq lieues de Paris, et ensuite elle a été mettre le siège à Logiente (Gien? sur Loire (?). On raconte d'elle tant de merveilles dans ces derniers jours que, si elles sont vraies, il y a de quoi être ravi d^admiration. A mon avis, chacun selon qu'il croit, ou ne croit pas, ajuste et accommode ses exploits, amplifie ou retranche à sa fantaisie. Ce en quoi tout le monde s'accorde, c'est qu'elle est toujours avec le roi. Ce qui est évident pour tous, c'est qu'à son ombre se sont accomplis des événements tels qu'ils démontrent qu'elle est l'Envoyée de Dieu. Tout ce qui est survenu de favorable au roi, toutes les conquêtes faites et toutes celles qui se font présentement lui sont entièrement dues. Le croire n'est pas un mal, et celui qui ne le croit pas ne pèche pas contre la foi.

Je me trouvais ces jours derniers à discuter à ce sujet avec quelques religieux, et j'ai eu vent que l'Université de Paris, ou mieux les ennemis du roi, avaient envoyé à Rome pour l'accuser auprès du Pape. Cette Pucelle, d'après eux, serait une hérétique, et non seulement elle, mais encore ceux qui ont foi en elle ; elle va, disent-ils, contre la foi en voulant qu'on la croie, et en sachant prédire l'avenir. Le chancelier de l'Université, homme très renommé, docteur en théologie, a composé un très bel ouvrage en sa faveur, à son honneur, à sa louange et pour sa défense. Je vous l'envoie avec cette lettre. Messire le doge, d'autres encore, d'après ce qu'il me semble, en prendront connaissance avec grand plaisir. Faites que lui et nos amis de chez vous reçoivent communication des nouvelles ci-incluses ; après avoir lu ma lettre, vous pourrez la faire circuler.

Le roi d'Angleterre a été couronné à Londres le 6 de ce mois ; il est âgé de huit ans. L'on donne comme certain, et je le crois, qu'il s'apprête à passer la mer au printemps avec grande puissance. L'on parle de plus de vingt-cinq mille Anglais. Il me semble hors de doute qu'il va se passer de grands événements au printemps. Que le Christ y pourvoie! L'on ne sait pas encore ce que fera notre duc ; mais, d'après le bruit public, il est disposé à tenir les promesses faites aux Anglais.

[Le reste de la lettre, ainsi que la suivante, est consacrée aux péripéties par lesquelles passa la fille du roi de Portugal en se rendant auprès de son mari, le duc de Bourgogne, et à quelques autres sujets étrangers à l'histoire de la Pucelle.]

Remarques. — [Les Français remportèrent en réalité quelques avantages en Normandie ; ils auraient été beaucoup plus marqués si, après le retour du roi aux bords de la Loire, on avait autorisé la Pucelle à aller avec le duc d'Alençon porter la guerre dans cette province. Puisque la trêve empêchait d'attaquer Paris, remis au gouvernement du duc de Bourgogne, c'est en Normandie qu,'il fallait poursuivre l'Anglais qui avait refusé d'accéder à la trcve.

La Pucelle n'avait pas pris de place aux environs de Paris. Depuis la retraite effectuée le 13 septembre, elle avait été retenue en deçà ou aux bords de la Loire. Le roi ne faisait pas les grands préparatifs signalés par Justiniani. A remarquer ce qu'il dit, que l'Université de Pari?, ennemie acharnée du parti national, avait dénoncé à Rome la Libératrice comme hérétique. Il serait à souhaiter que Ton cherchât dans les archives romaines, spécialement celles du Saint-Office, si des pièces confirment semblable assertion. Fort remarquable aussi ce qu'il dit du chancelier Gerson, et de l'intérêt que portaient à la cause française le doge et l'aristocratie vénitienne.]

XVL — 1429 [anc. st.). — Nouvelles reçues le 1*"" février. Copie d'une lettre datée de Bruges du 4 janvier. Elle est de sire Pancrace Justiniani, fils de Messire Marc, lequel est lui-même fils d'Orsato. Très cher père, le 8 du mois dernier je vous écrivis tout ce que nous savions de nouveau. Je vais vous raconter ce que nous savons être arrivé ensuite. Depuis environ le 20 du mois dernier jusqu'à aujourd'hui nous avons eu ici en permanence un ambassadeur du roi de France au seigneur duc et aux Anglais. La trêve qui finissait à Noël a été prolongée pour un plus long temps, pour tout le mois de février. Voilà d'étranges choses, difficiles à expliquer. Plusieurs chuchotent secrètement qu'il y a accord entre le duc et le roi de France, d'autres disent le contraire. Je suis de ceux qui pensent le contraire. Je crois que le duc enverra ses hommes au secours

des Anglais, mais qu'il n'ira pas personnellement. Il restera dans ce pays pour faire plaisir à sa nouvelle femme... [Il est question d'une ambassade de Charles de Bourbon, dont Pancrace avoue ne pas connaître l'objet.]

Les hommes du duc d'Alençon font en Normandie grande guerre aux Anglais. Ils s'emparent de tous les châteaux et de toutes les forteresses. Ces jours derniers ils se sont conquis une position importante par le nombre des habitants et par son site, nommée Louviers. Il y avait cinq cents Anglais qui tous y trouvèrent la mort. La ville se soumit par composition.

Un secrétaire du duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre, qui venait de vers le roi de France, est passé par ici muni d'un sauf-conduit du duc et des Anglais. lia dit verbalement, et je le crois parce qu'il est un homme qui mérite confiance, que les troupes du roi avaient pris La Charité-sur- Loire et quelques autres places qui tenaient pour le duc. II ne resterait plus à soumettre que Chartres et Paris; je parle de la France. Tout a été emporté d'assaut, et pour dire tout ce qui se raconte (vous en croirez ce que vous voudrez) l'on attribue toutes ces conquêtes à la Pucelle, ainsi que mille autres merveilles. Si elles sont vraies, a domino fada est ista et voilà de nos jours de grands prodiges.

Le roi de France est en bon point ; on le sait avec certitude. Il a obtenu du Languedoc et de tous les pays soumis à son obéissance de très grands subsides en argent, et en hommes. Il a une grosse armée pour être prôt au printemps. C'est l'opinion de tous, et moi je ne pense pas autrement, qu'il y aura certainement une grande effusion de sang, si Dieu n'y met pas la main; que le Christ y porte remède par la sainte grâce.

Le duc de Bedford, qui était régent de France, se tient, paraît-il, à Rouen pour garder le pays dans la mesure où il le peut. Il paraît encore que, il y a peu de jours, environ trois mille Anglais sont venus lui donner aide. On tient pour certain qu'au beau temps le roi d'Angleterre débarquera avec grande puissance. C'est ce que tout le monde croit...

[Suivent des détails sur le débarquement de la nouvelle épouse du duc de Bourgogne, et les splendeurs des fêtes qui s'annonçaient comme d'un extraordinaire éclat, ainsi qu'elles le furent en réalité.]

Remarques. — [Pancrace Justiniani avait parfaitement raison de ne pouvoir pas s'expliquer la prolongation des trêves, et il devinait bien les intentions du duc de Bourgogne. On exagérait à Bruges les succès des Français en Normandie. Le secrétaire du duc d'Orléans outrait sans mesure les conquêtes du parti national. La Pucelle, à cette date, de retour de l'échec contre La Charité, était contre son vouloir retenue à la cour, et Charles VII était loin de posséder en argent et en hommes les ressources qui lui sont attribuées.]

XVII. — Plusieurs lettres écrites de Bruges, par le noble sire Pancrace Jusliniani à son père Messire Marc, en février 1429 (anc. 5/.), en particulier du 17, donnaient, paraît-il, de nombreuses nouvelles de ces contrées. Une dernière, en date du 4 mars 1430, plus briëve, était ainsi conçue:

Messire, le 22 du mois passé je vous écrivis ce que je savais à pareil jour. Depuis j'ai reçu votre lettre du 4 même mois. C'est avec le plus grand bonheur que j'ai appris votre bonne santé et votre contentement de ce dont vous m'avez parlé. Je ferai réponse complète à votre lettre par la malle. Je ne puis pas le faire en ce moment ; veuillez prendre un peu patience.

En fait de nouvelles, depuis que je vous ai écrit on a dit ces jours-ci que le roi de France avait pris Chartres ; mais la nouvelle n'ayant pas été confirmée je ne la crois pas vraie.

Il est de toute certitude que ces jours-ci notre seigneur duc a reçu l'annonce de la prise d'un château inexpugnable à sept lieues de Rouen, sur la Seine, appelé Château-Gaillard (Castel Grioianie). Il y a eu composition entre les Anglais et les Français. Dans ce château était détenu prisonnier un chevalier français du nom de Jean Barbazan, que le roi d'Angleterre avait pris et y avait renfermé. C'est un homme de très grand mérite et vaillant capitaine. Plusieurs autres Français étaient prisonniers avec lui ; tous ont été délivrés.

En outre on compte que le roi d'Angleterre passera la mer à Pâques, ainsi que je vous l'avait dit dans une autre de mes lettres. Le seigneur duc a publié le ban. Pour attirer les plus vaillants de ses guerriers, il fait répandre le bruit qu'il y aura vingt-cinq mille Anglais et plus, c'està-dire que le roi arrive avec les plus grandes forces. Tout est en ébuUition. Si le Seigneur Dieu n'y met la main, il faut que l'un des deux partis soit entièrement ruiné, mais j'espère que Dieu, dans sa sainte miséricorde, y pourvoira. Qu'il ne considère pas nos péchés. Je n'ai pour le moment rien à ajouter. Reçue le 30 mars 1430.

Remarques. — [Pancrace Justiniani donnait une nouvelle preuve de son bon jugement en ne croyant pas à la conqu(>le de Chartres. Ce qu'il dit de la prise de Château-Gaillard et de la prochaine venue du roi d'Angleterre est exact.]

XVIII. — iNouvellcs de France venues par Bruges, en date de 22 mars 1430, d'après plusieurs lettres reçues par des Vénitiens et des Florentins, apportées par la malle qui est arrivée à Borromeo de Florence, et aussi d'après plusieurs lettres du noble sire Pancrace Justiniani, fils de Messire Marco Orsato. Elles s'accordent, et voici ce qu'elles disent en substance. Elles ont été reçues en la fôte de Pâques, 16 avril.]

Ce qu^elles disent avant tout, c'est que le roi de France a fait une course jusqu'aux portes de Paris, toujours accompagné de la demoiselle. Il avait envoyé devant lui soixante cavaliers, et en avait placé cinq cents en embuscade. Le bâtard de Saint-Pol, et trois autres capitaines avec deux mille cavaliers, quelques-uns disent cinq mille, sortirent contre eux. Les soixante cavaliers reculèrent tout en escarmouchant et amenèrent les assaillants par delà Tembuscade. Ceux qui y étaient cachés leur tombèrent sur le dos, et les prirent tous sans qu'il s'en échappât un seul. Gela a été, dit-on, un coup cruel pour le duc de Bourgogne.

On dit encore qu'on a découvert à Paris une conjuration dans laquelle quatre mille hommes au moins étaient impliqués. On a pris un Frère mineur qui en était l'âme.

On dit de plus que La Ilire, qui était ou est capitaine du Dauphin, a passé la rivière avec bien six mille cavaliers. Les choses s'échauiTent en réalité.

Nous avons appris encore par les mêmes lettres comment Jean de Luxembourg, se disposant à s'établir devant Gompiègne pour assaillir la ville, mille cavaliers qui se trouvaient dans les murs de la ville, sortirent par une porte opposée, prirent par derrière ses hommes d'armes, les tuèrent ou les firent prisonniers, et s'emparèrent de son attirail de guerre et de l'artillerie.

On raconte encore que le comte d'Andonto (?) a pris en Champagne un château où se trouvait un capitaine qui faisait grands ravages dans le pays, et comment il a fait lever le siège de Tonis (?) avec de grands pertes pour les Anglais. Vous voyez quelles grandes choses se sont passées en peu de jours. Cela met le roi de France en voie de s'emparer de tout le royaume, si l'accord règne [parfui les siens].

Remarques. — [Pour être tirées de plusieurs lettres, ces nouvelles, sauf la conjuration de Paris, dont le chef était un Carme et non pas un Franciscain, n'en sont pas plus vraies. Ni le roi, ni la Pucelle n'avaient fait de nouvelles tentatives coûtre Paris ; il y eut d'heureux coups de main, et des razzias de la part des Armagnacs du voisinage. Le bâtard de Saint-Pol y fut pris.

Je cherche inutilement ce qui a pu donner lieu à ce qui est raconté ici de Jean de Luxembourg devant Gompiègne.]

XIX. — 1430, le 25 juin. Des nouvelles de France ont été envoyées à la seigneurie ducale, en voici le fond : elles sont favorables au roi de France. Le prince d'Orange ayant envahi le Dauphiné, et s'étant emparé de quatre places, le gouverneur du Dauphiné avec de nombreux hommes d'armes du roi et les gens du Dauphiné lui a infligé une entière défaite

le 11 du présent mois de juin 1430. Trois mille cavaliers ont été tués ou pris dans la déroute. Parmi les prisonniers Ton compte les premiers barons de Savoie qui s'étaient joints à Taggresseur. L'on mentionne Mgr de Salneuve... (suivent de nombreux noms propres estropiés)... Ledit prince d'Orange a eu de la peine à se sauver, avec dix-huit cavaliers, dans le château ^d' A nthon où l'ont poursuivi les guerriers du Dauphiné et où ils l'ont renfermé. Il tenait tant à lever une armée qu'il donnait cinquante ducats par lance et un salaire de onze deniers. Toutes ces nouvelles sont favorables au Dauphin, vu que la demoiselle reste toujours pleine de vie et d'entrain, illuminée de la grâce de Dieu et prospérant dans sa voie.

Remarques. — [Ce qui est dit du prince d'Orange et des nobles de Savoie est vrai ; c'est la fameuse victoire d'Anthon ; mais la dernière phrase est une contre-vérité. La victoire d'Anthon fut remportée le 11 juin, et la Pucelle avait été prise le 23 mai ; elle était prisonnière depuis près de vingt jours. Usera bien question de sa captivité ; mais nulle part, dans ce qui nous a été transmis de Morosini, nous n'avons trouvé une ligne sur la manière dont elle est tombée entre les mains des ennemis. On a dû cependant en écrire à Venise.]

Page 1